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Haiti - Complications du processus electoral de 2005 : A qui la faute ?

Débat

Par Gary Olius [1]

Soumis à AlterPresse le 9 novembre 2005

La démocratie comme les élections ne font pas partie des traditions haïtiennes. Et, cela étant, on ne pouvait pas s’attendre à ce que les personnes affectées à des responsabilités électorales fassent montre d’un excellent niveau d’organisation et de maîtrise dans la planification et la gestion du processus y afférent. Du moins, on pouvait espérer qu’au fur et à mesure que des élections se réalisaient, les responsables électoraux haïtiens pourraient acquérir une certaine dextérité.

Malheureusement, on constate que ce n’est pas vraiment le cas. Bien au contraire, on a l’impression qu’en Haïti les élections sont comme les examens du baccalauréat, plus on en organise moins on en a la maîtrise. Une chose est d’effectuer le constat, mais autre chose est de savoir pourquoi.

Pour n’avoir pas assumé l’effort de poser cette interrogation, certains aboutissent à la conclusion simpliste et paresseuse qu’Haïti est un pays singulier où tout est à l’envers, alors que dans ce cas précis l’hypothèse de singularité n’est pas vraiment de mise.

Après avoir confronté tous les éléments d’informations dont nous disposons et passé au peigne fin les actions et les dires des uns et des autres, notre lecture de la situation est que les innombrables difficultés de l’actuel processus électoral sont le résultat de trois choses : La diplomatie du « bol bleu » pratiquée par le gouvernement actuel, l’usurpation de la gouvernance électorale par le duo MINUSTAH-OEA et le chèque en blanc octroyé aux autorités électorales par les grandes formations politiques haïtiennes.

La diplomatie du « bol bleu »

C’est un fait avéré que le pays est extrêmement pauvre, mais il ne l’est pas à un point tel que son gouvernement ne soit pas en mesure de débourser même 60% des 42 millions de dollars nécessaires à la réalisation des prochaines élections. Débours substantiel qui, du reste, pourrait garantir une marge d’autonomie assez importante aux autorités électorales.

C’est aussi un fait patent que le pays est sous occupation, mais pour préserver ce qu’il nous reste de dignité les dirigeants actuels devraient considérer les élections de 2005 comme un acte de souveraineté nationale et, partant de ce postulat, ils devraient faire tout leur possible pour en mettre les résultats à l’abri des manœuvres politico-diplomatiques et des surenchères de la communauté internationale.

Faisant peu de cas de ces notions de souveraineté et de dignité, le gouvernement actuel refuse d’assumer ses responsabilités face à la nation et s’est mis, sans honte, à tendre son cuir aux ambassades et aux bailleurs de fonds internationaux. Et au nom du concept de « souveraineté surveillée », nouvellement fabriqué, ce régime croit qu’il lui est permis de tout demander, en oubliant que la communauté internationale n’acceptera jamais de tout financer, bien qu’elle puisse tout promettre. On ne compte plus les voyages effectués à l’étranger par l’équipe Boniface-Latortue, sous prétexte de recherche de financement pour des projets en faveur des populations défavorisés du pays.

Et, finalement, les intérêts versés aux institutions de financement internationales et les dépenses effectuées dans les paiements d’hôtels luxueux, de billets d’avion de première classe et des viatiques se révèlent supérieurs aux fonds effectivement débloqués pour des interventions au profit des couches défavorisées d’Haïti. Au terme de ce mandat de transition, l’équipe au pouvoir aura fait le tour de la terre et se sera présentée devant tous les comptoirs des bailleurs de fonds.

Mais, cette équipe aura compris qu’en dépit des promesses mirobolantes effectuées à cors et à cris depuis un an et demi, la communauté internationale ne débloque des fonds que dans des domaines qui lui permettent de mieux asseoir sa main-mise sur le pays comme « la gouvernance économique » qui peut garantir l’application immédiate des politiques néolibérales et « les élections » qui, systématiquement contrôlées, permettront l’avènement de ses alliés dans les espaces de décision d’envergure pour sauvegarder ses acquis.

La communauté internationale ne finance rien par pure philanthropie. S’il accepte de financer les élections à hauteur de 98% c’est parce qu’elle sait pertinemment que ces genres de projet ont un double-intérêt économique et politique. Economiquement, il y a de gros contrats à rafler et des chômeurs à caser en Haïti (au PNUD, à la MINUSTAH, à l’OEA, à l’UNOPS, l’IRI, à l’IFES etc.) et politiquement, il y a des collabos à mettre en selle au parlement, à la présidence, à la primature et au gouvernement.

Le financement des élections donne à la communauté internationale le droit de pénétrer dans l’intimité même de l’Etat et de savoir ce qui a été fait, ce qui se fait et de ce qu’on projette de faire. En fait, elle a le pouvoir de sanction à priori et à posteriori, et Dieu seul sait à quel point le Conseil Electoral a été gêné dans ses actions par les envoyés de Washington, de Paris ou de Montréal qui occupent les meilleurs postes au sein des institutions internationales susmentionnées.

L’usurpation de la gouvernance électorale par le duo MINUSTAH-OEA

Une leçon que tous les dirigeants des pays assistés, comme Haïti, doivent apprendre un jour ou l’autre c’est que : « qui finance, commande ». Cette formule laconique nous l’avons répété à un membre du CEP lors d’une consultation. Il a eu à nous demander : quelles sont les choses que les membres de l’institution électorale devront éviter dans la conduite du prochain processus électoral. Nous lui avons cité plusieurs écueils parmi lesquels, la perte du contrôle de la machine électorale. Nous lui avons fait savoir que les élections de 1995, effectuées elles-aussi, sous occupation étaient riches en enseignement.

A coté des tentatives de corruption des cadres de l’institution, il y a eu la division des membres du conseil qui à un moment donné était à couteaux tirés, sous l’effet des manœuvres de certaines institutions internationales. Cette tactique qui consiste à diviser pour mieux asseoir son règne a failli finir par triompher n’eut été le courage de certains conseillers de l’époque.

Pourtant, 10 ans après cette expérience, nous voici face à une réalité qui est à divers point de vue pire que celle de 1995. La communauté internationale a su capitaliser sur les difficultés qu’elle a rencontré et a, semble-t-il, perfectionné ses techniques. Mais, malheureusement, nous autres n’avons pas su tirer les leçons qu’il fallait. En dépit des efforts qui ont été faits pour transmettre les expériences passées aux responsables actuels du CEP, ils se sont laissés emballés et neutralisés par le duo MINUSTAH-OEA sous prétexte d’assistance technique.

Le CEP n’a pas été autorisé à mettre en place tous ses démembrements dans les provinces et à recruter les techniciens qui allaient en faire partie et, pour cela, des arguments financiers ont été évoqués. Maintenir 11 BED et 139 BEC en fonctionnement pendant un an et demi, c’est payer tous les techniciens qui en font partie, affecter à ces derniers des moyens de locomotion, c’est aussi payer les locaux, etc. Les membres du gouvernement et du CEP ont vite fait d’acquiescer à la proposition de différer la mise en place de ces unités techniques.

Mais les décideurs haïtiens oubliaient que la machine électorale c’est une mécanique et pour pourvoir fonctionner de manière correcte et implémenter avec succès les grandes opérations prévues, il faut que chaque démembrement assume la totalité de son rôle. Bref, sans BED et sans BEC, on ne peut même pas parler de l’existence d’un appareil électoral, n’en déplaise aux constitutionnalistes de 1987.

Ce dysfonctionnement de l’institution électorale contribue à faciliter l’avancée fulgurante des institutions internationales et justifie, ipso facto, leur ingérence dans l’exécution de certaines Tâches qui, constitutionnellement, relèvent du CEP. C’est ce dysfonctionnement qui autorisait l’Unité Electorale de la MINUSTAH à élaborer comme bon lui semble le plan opérationnel des élections et qui donnait les coudées franches à l’OEA et l’UNOPS en vue de déterminer le nombre de bureaux d’inscription à placer sur tout le territoire national, le nombre et le profil des fonctionnaires à recruter.

Ainsi, on est venu à avoir une vraie machine électorale mise en place et pilotée par la communauté internationale, fonctionnant avec des fonds provenant des 40 millions de dollars d’assistance initialement prévus pour le CEP. Certes, il n’y a pas eu de BED ni de BEC, mais l’OEA et la MINUSTAH gèrent des Unités départementales et communales sous l’égide, non du décret électoral, mais d’un document de projet qu’elles ont eux-mêmes élaboré. Mais, à ce stade de la discussion, vous conviendrez avec nous que même le dysfonctionnement du CEP a été programmé puisque ce projet que le duo MINUSTAH-OEA implémente depuis avril 2004 existait déjà .

Vous comprenez aussi pourquoi nous parlons d’usurpation de la gouvernance du processus électoral car les responsables de la « machine électorale importée » décident de tout et au mépris des prescrits du décret en vigueur qui, en fin de compte, n’est valable que pour les candidats et les électeurs.

Le chèque en blanc octroyé aux autorités électorales par les grandes formations politiques haïtiennes

Bon nombre de partis politiques étaient au courant de cette réalité mais ils se sont tus, voulant par là afficher une attitude « bon enfant », car dans notre parodie de démocratie, il vaut mieux chercher l’appui de la communauté internationale que celui du peuple. Les membres du CEP aussi ont démontré avec éloquence que leur priorité numéro un n’était pas d’organiser avec rigueur les élections en 2005. On se le rappelle, ils ont passé plus de 10 mois à se chamailler. Ils se sont violemment affrontés pour savoir qui allait assurer la présidence et la trésorerie de l’institution. La présidente, nommée à l’arrachée et dans la douleur, a dû remettre sa démission pour n’avoir pas eu la collaboration de ses collègues.

Et puis, il y a eu les dénonciations répétées de Patrick Féquière sur les scandales de primes de risque et de la surfacturation relative aux services fournis par une firme d’informatique. Bref, des signes évidents montrant qu’il valait mieux renvoyer ce CEP que de le laisser exposer ses multiples bévues au vu et au su de tout le monde. Le gouvernement n’osait pas le faire car les grandes formations politiques ont su trouver dans leur mauvaise lecture de la conjoncture les justificatifs qu’il fallait pour dire, à qui bon voulait l’entendre, qu’en dépit de tout elles continuaient hélas à placer leur confiance dans ce CEP auto-déprécié et avili aux yeux de l’opinion nationale.

Dans leur zézaiement, elles affirmaient que, dans l’état de délabrement actuel du pays, seuls des esprits aventuristes seraient d’avis que l’on renvoie les membres de ce conseil, tout en déplorant leur maigre bilan. Comme s’il valait mieux laisser le fer dans la blessure de peur que le blessé n’expire en l’extirpant.

Un peu de maturité politique pouvait amener les principaux leaders politiques à maintenir les conseillers électoraux sous une certaine pression en laissant sur la table l’éventualité d’un renvoi au cas où les choses continueraient à se détériorer. Ils ont préféré affirmer sans nuance qu’en aucun cas il ne faut pas renvoyer ce CEP. Ainsi, les conseillers électoraux ont vite compris que tous les manquements, tous les excès leur étaient permis. Ils se sentaient même affranchis du devoir de résultats. Et pour cause, ils affichent le même comportement que les politiciens face à la communauté internationale. Ils n’osent jusqu’à présent leur imposer une interface valable dans la prise de certaines décisions d’envergure et font tout pour se montrer dociles au yeux du « blanc », question pour eux de pouvoir briguer des postes dans les organisations internationales après les élections.

Mais tout porte à croire que ces élections, si elles auront lieu, laisseront beaucoup à désirer. Et c’est dommage que les membres du CEP sont dupes du fait qu’ils seront les premiers à payer les pots cassés. Ils seront perçus comme les vrais responsables des manquements constatés, ils seront honnis de tous les candidats perdants et même les électeurs leur colleront au dos tous les qualificatifs désobligeants. Alors que véritablement, la réalité de la commande de la chose électorale était aux mains de la MINUSTAH et de l’OEA.

Une éventuelle déroute du processus sera exploitée par la communauté internationale pour montrer au monde entier que les haïtiens ne sont pas en mesure de se diriger eux-mêmes et que, pour la survie de cette nation, l’ONU a intérêt à renforcer sa présence sur le terrain et mettre tout en œuvre pour y rester pendant au moins dix ou vingt ans. Suivez mon regard...

Gary Olius
Contact : golius@excite.com


[1Ancien fonctionnaire du Conseil Electoral Provisoire (CEP)