Perspectives

Haiti - Élections : " Ce n’est pas la présidence qui m’intéresse ", déclare le candidat Baker


jeudi 27 octobre 2005

Interview avec le candidat indépendant à la présidence, M. Charles Henri Baker [1]

Par Nancy Roc

P-au-P., 27 oct. 05 [AlterPresse] --- Le candidat à la présidence Charles Henri Baker s’inquiète des problèmes de fonctionnement au niveau du Conseil Electoral Provisoire, alors que, selon lui, il serait à l’avantage d’Haiti que les élections présidentielles, législatives et municipales soient réalisées le plus vite possible.

Toutefois, Baker ne fait pas du 7 février 2006 (date prévue pour la passation du pouvoir a un président élu) une date charnière. Ce à quoi on ne peut pas renoncer, ajoute-t-il, c’est la qualité des élections.

Cette interview, réalisée par Nancy Roc, tourne autour des priorités de Charles Henri Baker et des défis qui se présentent sur le terrain. Elle a été réalisée suite à une tournée du candidat en Floride (USA), une semaine avant le lancement en Haitide la campagne électorale le 8 octobre.

N.Roc : M. Baker, le groupe des 184 avait toujours insisté sur le fait qu’il n’avait pas d’ambition politique. Vous vous en êtes démarqué en vous présentant comme candidat indépendant. Quelle a été votre principale motivation ?

CHB : Je suis un entrepreneur et un agriculteur et devant l’état de délabrement du pays, j’ai pris mes responsabilités. Ce n’est pas la présidence qui m’intéresse mais le sauvetage d’Haïti. Pour moi, être président d’Haïti c’est me mettre au service du peuple haïtien. C’est un devoir pour moi et je l’assumerai avec toutes ces conséquences.

N.Roc : Mr Baker, votre devise est Ordre, Travail et Discipline. Comment allez-vous la mettre en pratique et quelles sont les grandes lignes de votre programme de gouvernement ?

CHB : Pour pouvoir instaurer l’ordre aujourd’hui en Haïti, il nous faut une police moderne, équipée et disposant d’assez de ressources humaines pour être efficace sur le terrain. Si l’on considère les normes internationales, il faut compter un policier pour 250 citoyens. Il nous faudrait donc une force de police de 40.000 hommes. Je pense que si nous n’arrivons pas à avoir un corps de police avec au moins 20.000 hommes, nous n’arriverons pas à rétablir la sécurité. Mis à part, la défaillance actuelle du corps de la police, nous devons faire face à un système judiciaire qui est en faillite totale. Il y a des policiers qui mettent leur vie en danger pour arrêter des malfaiteurs mais lorsque ces derniers arrivent devant leur juge, ils sont relâchés pour 2000 ou 3000 dollars et viennent ensuite menacer ou même tuer les policiers qui les ont arrêtés ainsi que leur famille. Il faut résoudre ce problème au plus vite.

Tout en s’attelant à cette tâche, il nous faudra engendrer du travail pour la majorité des Haïtiens qui sont des cultivateurs et composent 68% de la population. Il faut leur donner les moyens de se moderniser à travers une banque de développement qui pourra leur prêter de l’argent à un taux d’intérêt faible sur une longue période. De plus, comme cela se fait aux Etats-Unis ou au Canada, il faut leur accorder ce prêt sur leur récolte et non leur demander de donner leur terre en garantie. C’est la récolte qui doit être la garantie et c’est cela d’ailleurs qui encourage les cultivateurs à planter aux USA ou au Canada.

N.Roc : Vous savez qu’il y a un phénomène qui se développe en Haïti depuis ces dernières années, c’est celui du micro crédit mais il décourage les gens à cause des taux d’intérêt trop élevés...

CHB : C’est pour cela que nous prônons une banque de développement. En République dominicaine par exemple, les paysans jouissent de prêts à longue échéance sur 10, 15, 10 ans à des taux d’intérêt de moins de 6% alors que chez nous, ils sont a`plus de 15%. D’ailleurs, on ne prête pas d’argent actuellement aux paysans, l’agro-industrie peut être, mais pas les paysans. Si l’on se penche sur l’agriculture comme priorité nationale, nous allons créer des emplois et sur une période aussi courte que 6 mois, nous pourrons affecter les prix sur le marché local des denrées agricoles.

N.Roc : Justement nous savons que notre production est quasi nulle et que le secteur privé ne produit rien puisqu’il se spécialise dans l’import-export ou dans les manufactures d’assemblage qui font elles-mêmes face à de graves problèmes de compétition face à la Chine et au Vietnam. Avez-vous consulté des membres du secteur privé sur cette vision que vous avez de prioriser l’agriculture et sont-ils ouverts à cette idée ?

CHB : Non, je ne les ai pas encore consulté à ce sujet et je ne pense pas devoir le faire. Il me semble qu’il est normal que s’il y a des ouvertures dans l’agriculture, ils n’hésiteront pas à investir dans ce domaine. Mais la priorité est d’instaurer la stabilité et la sécurité à travers le pays. D’autre part, je pense que nous sommes capables de faire compétition à la Chine : c’est l’insécurité qui freine les investisseurs mais le jour où nous aurons un gouvernement responsable, nous pourrons atteindre rapidement le taux de 100.000 à 200.000 emplois dans la sous-traitance uniquement. Maintenant avec ces derniers, on peut générer 200.000 à 230.000 autres emplois qui découleront des premiers. Pour les autres industries qui n’arrivent pas à se développer face à la faible circulation de l’argent dans le pays, il faudra trouver les moyens de les aider et de les financer car nous avons des opportunités réelles d’exportation vers l’étranger et même en europe. Actuellement, il y a des fruits qui sont mis en boîte en Haïti et exportés vers l’Europe. Il y a donc tout à faire mais avec un gouvernement sérieux qui souhaite le développement au lieu de voler les deniers de l’Etat.

N. Roc : Permettez-moi de retourner sur le sujet qui préoccupe le plus les Haïtiens : la sécurité. Vous avez évoqué les problèmes qu’elle engendre et souhaité un renforcement de la police nationale mais vous ne nous avez pas dit comment vous allez le faire. D’autre part, 300.000 armes circulent toujours dans la capitale et vous souhaitez le rétablissement de l’armée qui est budgétivore. Comment allez-vous faire face à ces problèmes épineux si vous devenez président ?

CHB : La police nationale est actuellement composée de 6000 à 7000 policiers et nous devons diviser ce chiffre en trois pour avoir une idée de la sécurité qui peut être donnée à tout moment au peuple : on ne peut pas rétablir la sécurité avec 2000 à 2500 policiers. Il faut donc trouver des fonds pour entraîner 1500 à 2000 policiers par mois pour arriver à avoir une force de police de 40.000 hommes. Vous et moi nous connaissons ce pays et nous savons à quel point ce pays est corrompu. En mettant fin à cette corruption, nous arriverons aussi à dégager des fonds pour financer une nouvelle force de police et une armée moderne qui puisse encadrer la population et surveiller la frontière.

Nous ne pouvons pas avoir l’armée que nous avions dans le passé mais après les expériences que j’ai vécu à Mapou, Fonds Verrettes et aux Gonaïves, il est clair qu’il nous faut une armée pour faire face à ce genre de désastre. On a eu aussi récemment l’exemple de La Louisiane où on vu que les Etats-Unis qui ont leur armée engagée dans deux pays, l’Irak et l’Afghanistan, n’ont pas pu dépêcher de troupe avant une semaine et demie et les gens en Louisiane ont commencé à se tirer dessus et la violence a fait des victimes. C’est aussi ce qui est arrivé en Haà­ti : une semaine après le désastre `de Fonds Verrettes, il n’y avait pas un seul policier dans la ville. Il y avait un représentant du Ministère de l’Intérieur et huit représentants dominicains qui avaient traversé la frontière pour voir dans quelle mesure ils pouvaient nous aider. Pour moi, ceci n’est pas normal.

Il nous faut donc une armée moderne qui s’occupera du reboisement, de l’environnement, de sécuriser notre frontière et aider la population avec un corps des ingénieurs.

N. Roc : M. Baker, chaque année, il y a plus de 140.000 jeunes qui arrivent sur le marché du travail, que comptez-vous faire pour les aider à trouver des emplois ?

CHB : Il faut comme je vous le disais, créer les conditions pour avoir des emplois. D’autre part, je suis conscient qu’il nous faut des universités en Haïti. Un gouvernement peut essayer de trouver des fonds pour envisager d’avoir une université dans chaque département, on peut essayer aussi d’obtenir ces fonds à travers la Banque Mondiale ou trouver d’autres pays qui puissent nous aider à les construire. En effet, sur ces 140.000 étudiants qui sortent du secondaire, il n’y en a que 3000 ou 5000 qui peuvent se permettre d’aller à l’université. Toutefois, je ne peux pas faire de promesses en l’air. J’ai une équipe qui travaille sur ce problème et elle doit me soumettre un rapport la semaine prochaine dont je pourrai vous faire part.

N. Roc : Revenons au secteur privé à présent : cette semaine on a vu ce dernier réagir face à la nouvelle disposition du ministre des Finances, Henri Bazin, qui souhaite que la déclaration de l’impôt sur le revenu soit la même qui soit déposée et à la banque et à la DGI. Que pensez-vous d’une telle mesure ?

CHB : Cette mesure permettrait à n’importe quel employé de la DGI d’avoir accès à votre compte à la banque et contrôler vos avoirs. C’est inacceptable surtout dans les conditions que nous traversons aujourd’hui avec les kidnappings. Cette loi peut faire beaucoup plus de tort que de bien et c’est aussi donner à l’Etat trop de contrôle sur la vie des citoyens surtout lorsque l’on sait que l’Etat est corrompu. Le secteur privé a envoyé une lettre au Gouvernement et nous attendons sa réaction avant d’entreprendre d’autres démarches. Mais pour moi cette loi est dangereuse pour tout citoyen honnête.

N. Roc : M. Baker, nous venons d’évoquer les grandes lignes de votre programme. A présent abordons les mesures ‘urgence à adopter face à un pays dont les données sont alarmantes : en 2005, Haïti est un des trois pays les plus corrompus de la planète, 60% de la population est analphabète, il nous reste moins de 1% de couverture forestière, l’espérance de vie est en dessous de 50 ans. Que faire face à une réalité aussi sombre ?

CHB : Les mesures d’urgence doivent avant tout être prises dans la police et dans la justice. Il faut rétablir l’autorité de l’Etat. Souvent les gens parlent de ce qu’ils ne connaissent pas et pensent que nous avons un problème de lois en Haïti. Ce n’est pas vrai. Nous avons de bonnes lois mais elles ne sont pas appliquées.

Saviez-vous, par exemple, que si quelqu’un met le feu dans une montagne, il est passible de 25 ans de prison ? Il y a beaucoup de lois qui existent pour préserver l’environnement mais l’Etat ne fait pas le nécessaire pour appliquer ces lois. De même que la Constitution exige que l’Etat s’occupe de l’éducation des jeunes mais rien n’a été fait dans ce sens. Je sais que cela demande des fons importants mais il faut au moins essayer d’appliquer les prescrits de la Constitution.

Je crois qu’avec les accords signés avec les Nations Unies dans le domaine de l’éducation, il y a des fonds de 200 à 250 millions de dollars destinés à l’éducation et mon gouvernement s’assurera que ces fonds aillent effectivement dans ce domaine. Mais il faut absolument restaurer la sécurité car c’est elle aussi qui engendre le manque de travail et le fait que les gens ne puissent subvenir à leurs besoins.

N. Roc : Votre candidature a, certes, suscité de l’engouement mais il y a encore beaucoup de gens qui sont sceptiques à votre encontre : premièrement parce que vous n’êtes pas issu d’un parti politique et donc votre pouvoir peut devenir un pouvoir personnel auquel nos institutions ne peuvent pas faire face et, d’autre part, que vous n’avez pas d’expérience politique et administrative. Il y aussi des gens qui ont peur de votre entourage et aussi d’une possible main mise de André Apaid sur vous. Que leur répondez-vous ?

CHB : Celui qui affirme que je n’ai aucune expérience administrative nie alors mes 30 ans d’expérience acquise dans le secteur privé à gérer mon industrie et mon usine agricole. Quel est l’autre candidat, quel qui soit, qui a de l’expérience dans la gestion de l’Etat ? Je n’ai pas, comme les autres d’expérience de la gestion étatique mais j’ai 30 ans d’expérience en tant que gestionnaire et dans l’administration privée donc j’ai une expérience administrative.

Quant à mon beau-frère, je peux même dire mon frère, Andy Apaid, il a pris la décision de continuer à aider à bâtir une société civile forte. Je le respecte beaucoup car cette décision n’est pas facile. Certains l’ont accusé d’être lâche mais ils ont tort car la société civile doit être renforcée, organisée pour empêcher toute dérive dictatoriale à l’avenir. C’est une preuve de courage que de choisir de ne pas rentrer dans le pouvoir mais de rester dans la société civile pour la renforcer. Quant à son influence, je serais heureux de pouvoir en bénéficier si j’arrivais au pouvoir car il est un Haïtien qui s’est dévoué et s’est sacrifié pour son pays. Je n’aurais jamais honte de lui, au contraire, je lui tire mon chapeau et je serais trop heureux de l’avoir à mes côtés pour m’aider à sortir le pays du trou dans lequel il se trouve.

Concernant votre question sur le pouvoir personnel, je sais que beaucoup de gens ont ce souci mais je crois que toutes les promesses que j’ai faites ces trois dernières années, je les ai tenues. Aujourd’hui, il en est de même : j’avais promis de me présenter comme candidat indépendant, je l’ai fait ; j’avais promis de faire un regroupement, je viens de faire alliance avec le parti KOMBA et le PAIN. Nous sommes actuellement en pourparlers avec d’autres partis pour qu’ils puissent venir nous rejoindre et j’espère avoir une bonne nouvelle à annoncer d’ici la semaine prochaine. Toute ma vie, je l’ai passée au sein de différentes institutions : l’ADHI d’abord, que j’ai aidé à construire, ensuite l’Association des Producteurs Agricoles, je suis membre fondateur du Groupe des 184, membre de l’Initiative de la société civile et de la Chambre de Commerce et d’industrie d’Haïti. Je ne pense pas que j’ai démontré que je construisais un pouvoir personnel.

J’ai pris une décision personnelle de faire alliance avec des partis politiques qui partagent ma vision du pays et je suis en pourparlers avec six autres partis politiques. Je n’ai pas de folie de la présidence et je ne pense pas que ce soit le Bon Dieu qui veut que je sois président : c’est un sacrifice que j’ai fait pour me mettre au service de mon pays et du peuple haïtien.

N.Roc : Certains analystes prévoient déjà qu’il y a aura des contestations des résultats du prochain scrutin et celles-ci peuvent avoir lieu tant sur les ondes que dans la rue avec, potentiellement, de la violence. Si vous arrivez au pouvoir, comment y ferez vous face ?

CHB : Je ne suis pas un homme pessimiste et je ne vais pas me baser sur les ‘’si’’ ou des prévisions aléatoires. S’il y a des contestations, nous verrons comment les résoudre le moment venu. Comme je l’ai dit, nous allons travailler avec les partis politiques, avec le CEP, le gouvernement et la communauté internationale pour avoir des élections honnêtes et crédibles. Si nous n’avons pas de bonnes élections, dans un an nous risquons d’être mis sous tutelle car ce pays sera totalement ingérable et le peuple haïtien n’en peut plus. De grâce, j’espère que ceci sera compris afin que tout le monde puisse se mettre à l’œuvre et arrêter nos divisions pour conduire enfin le pays dans la bonne direction.

N. Roc : M. Baker, je vous remercie.

[nr gp apr 27/10/2005 21:00]

[1Cette interview a été préalablement diffusée dans une nouvelle émission radiophonique de Nancy Roc, intitulée ‘’Haïti à la Une’’ et diffusée sur radio Haïti Amérique International à Bocca Raton.

L’entretien été réalisé avant que des questions soient soulevées quant à la nationalité de Charles Henri Baker. Notre consoeur n’a donc pas pu lui poser de question à ce sujet.