À l’aube de 2026, le Conseil présidentiel de transition arrive au terme de son mandat sans avoir tenu ses promesses centrales : ni élections, ni perspective politique claire. Entre l’entrée sous forte pression au printemps 2024 et la sortie sur un vide institutionnel et stratégique, l’expérience transitoire illustre les limites d’un dispositif confronté à une crise sécuritaire, sociale et économique prolongée.
Par Gotson Pierre
P-au-P., 2 janv. 2026 [AlterPresse] --- Arrivé au pouvoir dans un contexte d’effondrement sécuritaire et institutionnel, le Conseil présidentiel de transition (Cpt) devait conduire Haïti vers une sortie de crise articulée autour de la restauration de la sécurité, de la refondation de l’État et du retour à l’ordre constitutionnel.
Près de deux ans plus tard, la transition s’achève sans élections et sans perspective politique clairement définie, observe AlterPresse.
Dans le même temps, la crise sécuritaire ne cesse de s’aggraver, avec de lourdes conséquences économiques, sociales et humanitaires, laissant place à un vide institutionnel et stratégique qui interroge la nature même de la transition engagée.
Cette situation invite à une lecture comparative entre le moment de l’arrivée du Cpt, au printemps 2024, et celui de sa sortie annoncée, au début de l’année 2026.
Cette vidéo propose un éclairage approfondi sur les enjeux du sauvetage national en Haïti, analysant les défis de sécurité, de gouvernance et de cohésion sociale observés en 2025, ainsi que les marges de manœuvre pour 2026.
Entrée sous pression dans un pays déjà en situation de crise aiguë
Lorsque le Conseil présidentiel de transition est installé en avril 2024, Haïti traverse une crise qualifiée d’extrême par de nombreux observateurs. Des gangs armés exercent un contrôle sur de larges portions de la zone métropolitaine de Port-au-Prince et de régions stratégiques de l’Artibonite (nord). Les déplacements forcés de population se multiplient, l’appareil institutionnel est largement paralysé et une part importante de la population fait face à une insécurité alimentaire aiguë.
Le Cpt arrive dans un climat d’urgence permanente, sans même pouvoir s’installer au Palais national, en raison de la menace directe que font peser les gangs armés.
La feuille de route qu’il doit exécuter est pourtant particulièrement ambitieuse : rétablir un minimum de sécurité, redresser les institutions, relancer l’économie, organiser une Conférence nationale, engager une réforme constitutionnelle et organiser des élections générales dans un délai strict de vingt-deux mois, non prorogeable.
Dès le départ, un décalage est apparu entre l’ampleur des objectifs assignés au Conseil présidentiel de transition et les conditions concrètes de leur mise en œuvre, marquées par une conscience partielle de l’enjeu national et une absence de volonté politique pour mener la mission à terme.
La feuille de route de 22 mois, centrée sur la sécurité, le redressement économique, la réhabilitation des infrastructures, la conférence nationale et l’organisation des élections, n’a été que partiellement exécutée.
Les structures de suivi et de contrôle mises en place, souvent sans respecter pleinement la lettre et l’esprit de l’Accord du 3 avril 2024, n’ont pu compenser les blocages liés à l’insécurité, à la corruption et au manque de ressources.
Une transition freinée par ses divisions internes
Les premiers mois de fonctionnement du Cpt sont marqués par des tensions autour de son organisation interne. Les débats sur le choix du coordonnateur, puis l’adoption d’une présidence tournante, suscitent critiques et controverses.
Si ces arrangements permettent d’éviter un blocage institutionnel immédiat, ils donnent également l’image d’un organe contraint de consacrer une part significative de son énergie à la gestion de ses équilibres internes, alors même que la situation sécuritaire continue de se détériorer sur le terrain.
Au-delà de l’objectif électoral, la transition portait la promesse d’un minimum de lisibilité politique dans un pays privé de cap depuis plusieurs années, avec une décennie sans élections. Cette attente s’est progressivement heurtée aux limites du dispositif transitoire.
La réforme constitutionnelle, un chantier emblématique de l’impasse
Parmi les grands axes de la transition figure la question constitutionnelle, présentée comme un pilier de la refondation de l’État. L’Accord du 3 avril 2024 prévoit que cette question soit abordée dans le cadre d’une Conférence nationale, censée favoriser un débat inclusif et consensuel.
Dans les faits, la réforme constitutionnelle se révèle rapidement controversée. Contestée à la fois sur le fond et sur la méthode, dans un contexte d’insécurité généralisée et de faible capacité institutionnelle, elle ne parvient pas à réunir les conditions minimales de légitimité et de participation nationale. Le chantier reste inabouti et est progressivement abandonné.
Cet échec ne se limite pas à l’abandon d’un projet institutionnel majeur : il prive aussi la transition de tout horizon politique structurant, accentuant le sentiment d’un processus sans direction claire.
Lutte contre la corruption : un signal politique affaibli
La transition s’était engagée à faire de la lutte contre la corruption un axe central de l’action publique. Pourtant, dès octobre 2024, trois membres du Conseil présidentiel, Smith Augustin, Emmanuel Vertilaire et Louis-Gérald Gilles, sont publiquement mis en cause par l’Unité de lutte contre la corruption (Ulcc) dans une affaire de tentative de corruption liée à la Banque nationale de crédit (Bnc).
Les suites de ce dossier, marquées par des refus de comparution et des débats sur le statut des conseillers concernés, ont contribué à fragiliser la crédibilité politique du Conseil.
Sans préjuger de l’issue judiciaire des accusations, l’impact symbolique et institutionnel de cette affaire a pesé sur la capacité du Cpt à incarner un discours de rupture et de moralisation de la vie publique.
Une sortie sans débouché politique identifiable
À mesure que les différents chantiers s’enlisaient ou restaient inachevés, la transition a progressivement cessé d’être perçue comme un passage vers un nouvel ordre institutionnel, pour apparaître comme une gestion prolongée de l’urgence.
À l’aube de 2026, l’État peine à exercer ses fonctions régaliennes sur une large partie du territoire, où la violence armée s’inscrit durablement dans le paysage. Plus de 4 000 morts ont été recensés entre janvier et septembre 2025, affectant plusieurs quartiers de Port au Prince, ainsi que des régions de l’Artibonite (nord) et du Plateau central (est), contre 5 600 tués en 2024. Le nombre de personnes déplacées internes atteint 1,4 million, un record historique et une augmentation de 36 % par rapport à 2024, où plus d’un million de personnes étaient déjà contraintes de quitter leur foyer, selon les Nations-Unies.
L’économie formelle continue de reculer, tandis que l’informel devient le principal moyen de subsistance pour une grande part des ménages. Plus de la moitié de la population, environ 51 %, se trouve en situation d’insécurité alimentaire aiguë, contre environ 48 % en 2024, selon la dernière analyse du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC). La situation pourrait encore s’aggraver, avec un taux pouvant atteindre 53 % entre mars et juin 2026.
Dans ce contexte, un décret électoral a été adopté sous forte pression internationale et un calendrier électoral publié, alors même que l’organisation d’élections crédibles restait impraticable.
La transition arrive ainsi à son terme formel sans tenir la promesse centrale qui la fondait : ouvrir une séquence politique lisible et crédible, capable de conduire le pays vers une sortie de crise et la stabilité.
Cette vidéo présente une version créole de l’analyse, mettant l’accent sur la vie quotidienne des Haïtiens et les conséquences concrètes de la crise sécuritaire et politique, tout en proposant une lecture accessible pour le public national.
Que retenir de cette expérience transitoire ?
De l’entrée sous pression du printemps 2024 à la sortie incertaine de 2026, l’expérience du Conseil présidentiel de transition permet de constater les limites d’une transition conçue comme réponse institutionnelle à une crise devenue profondément sécuritaire, sociale et politique.
En l’absence de sécurité minimale, de consensus durable, de vision politique partagée, de conscience patriotique et de volonté politique manifeste, la transition n’a pas seulement échoué à organiser des élections. Elle n’est pas parvenue à ouvrir une perspective crédible de refondation et de stabilisation.
Le Conseil présidentiel de transition laisse ainsi derrière lui non pas un passage vers un nouvel ordre, mais un vide politique que les acteurs nationaux devront s’évertuer à combler pour tenter de remettre le pays sur les rails. [gp apr 02/01/2026 11 :00]
