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Haïti : Plus que des mûrs, reconstruire la vie dans les ruines de Port-au-Prince

À Port au Prince, des quartiers entiers restent dévastés après des mois de violences et de pillages. À Solino, Nazon ou Christ Roi, des milliers d’habitants vivent encore loin de chez eux, dans des camps précaires. Aujourd’hui, l’État, les acteurs locaux et des partenaires internationaux lancent des opérations de nettoyage et de reconstruction, mais le retour des populations dépend de la sécurité, de la réhabilitation des infrastructures et d’une véritable planification urbaine.

Dossier thématique

Par Gotson Pierre

P-au-P., 21 déc. 2025 [AlterPresse] --- À Solino, Nazon, Christ-Roi, Delmas 30 ou Delmas 19, la question du retour n’est plus un slogan ni une perspective abstraite. Elle se pose dans des quartiers ravagés, marqués par les incendies, les pillages et l’exil forcé de milliers de familles, observe AlterPresse.

Après des mois, parfois plus d’un an de déplacement, l’idée de regagner son lieu de vie ressurgit, portée à la fois par l’épuisement des populations, la vie innommable dans les camps de déplacés, par des initiatives de terrain et par des signaux politiques que l’État tente d’envoyer.

Le samedi 20 décembre 2025, trois hauts responsables de l’État haïtien se sont rendus à Solino. Les conseillers-présidents Leslie Voltaire et Edgar Leblanc Fils, accompagnés du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, ont effectué une visite présentée par les autorités comme un « acte politique fort », censé marquer le retour concret de l’État dans un quartier longtemps éprouvé par la violence armée.

Le gouvernement affirme vouloir réaffirmer son autorité, sa proximité avec la population et sa détermination à restaurer l’ordre, la dignité et la paix, tout en soutenant qu’aucun territoire de la République ne sera abandonné.

Ce geste politique intervient toutefois dans un contexte sensible. Il survient quelques semaines après l’adoption d’un projet de décret électoral par le Conseil des ministres, alors que le Conseil électoral provisoire prévoit la préparation et l’organisation d’élections générales au premier semestre de l’année suivante.

De nombreux observateurs estiment pourtant que l’insécurité persistante ne crée pas les conditions nécessaires à un tel processus, ce qui nourrit un décalage entre le discours institutionnel et la réalité vécue par les populations déplacées.

L’insécurité se généralise, alimentée par l’emprise croissante des gangs armés et les réseaux de criminalité transnationale. Enlèvements, assassinats, pillages et agressions ponctuent le quotidien dans de vastes zones du pays. Entre janvier et juin 2025, plus de 3 100 personnes ont été tuées et environ 1,4 million ont été déplacées à l’intérieur du territoire, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Les stigmates visibles de la violence

Sur le terrain, les traces de la violence restent omniprésentes. À Nazon, les gravats s’accumulent encore au bord des routes. Les maisons sont éventrées, incendiées ou entièrement vidées de leurs biens. Les poteaux électriques ont été sectionnés, les transformateurs arrachés.

Dans ces quartiers autrefois densément peuplés, la vie s’est interrompue sous la pression des gangs armés, notamment ceux de la coalition criminelle Viv Ansanm, qui ont contraint des milliers de riverains à fuir pour se réfugier ailleurs.

Les dégâts sont considérables. Selon les constats de terrain, près de 90 % des maisons à Nazon ont été détruites ou incendiées et la totalité a été pillée. Les réseaux d’eau et d’électricité sont hors service, et les infrastructures publiques gravement endommagées.

Dans l’ensemble de la zone, des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées. Beaucoup vivent depuis des mois dans des camps de fortune, notamment à Bourdon, dans des conditions de grande précarité.

Retour ou prudence ? La parole des habitantes et habitants

Face à cette situation, le retour apparaît à la fois comme une aspiration profonde et comme une décision lourde de risques. Certaines habitantes et certains habitants expriment clairement leur volonté de regagner leur domicile et de participer à la reconstruction, malgré l’ampleur des pertes subies.

D’autres préfèrent observer l’évolution de la situation, redoutant un retour des groupes armés et l’absence de garanties durables en matière de sécurité. Plusieurs mobilisations ont été organisées pour exprimer ce désir de retour, tout en appelant à une présence effective et continue de l’État et des forces de l’ordre.

Depuis quelques semaines, des signes timides de reprise sont néanmoins visibles. À Nazon, Solino et dans d’autres quartiers voisins, des opérations de nettoyage sont en cours depuis quelques mois. Des hommes et des femmes balaient les rues, enlèvent les débris et dégagent progressivement les axes principaux. Des camions évacuent les déchets.

La police est visible et postée de manière permanente, une condition jugée indispensable pour permettre l’avancée des travaux et amorcer le retour de la confiance.

🔒 Sécurité et stabilisation

• 🛡 Présence policière : maintien continu de la police dans les quartiers.
• 🕵 Opérations ciblées : interventions contre les gangs armés pour rétablir l’ordre.
• 🏠 Commissariats provisoires : installation de postes de police mobiles dans des conteneurs.
• 🗺 Surveillance : contrôle régulier des axes stratégiques et des points sensibles.

Initiatives locales et coordination étatique

Ces initiatives sont portées par le Centre Karl Lévêque, avec l’appui de l’État haïtien et de partenaires techniques, dont le Programme des Nations unies pour le développement. Au micro d’AlterRadio, le père Gardy Maisonneuve, responsable du Centre, insistait, il y a quelques semaines, sur le fait que la restauration de l’autorité publique constitue le préalable à tout retour durable.

Installé dans la zone depuis près de quarante ans, il décrit un chantier colossal et estime que les destructions observées sont, à bien des égards, pires que celles provoquées par le séisme du 12 janvier 2010.

Faute de moyens illimités, les travaux avancent par étapes. Les équipes interviennent le matin et en fin de journée, dégageant progressivement les voies de circulation les plus stratégiques. L’objectif est d’étendre ces opérations à d’autres zones, comme Delmas 30, à condition que des financements supplémentaires puissent être mobilisés.

À Solino, le nettoyage s’accompagne déjà de projets de reconstruction, soutenus par des engagements financiers évalués à près de 18 millions de dollars américains, dont 12 millions spécifiquement destinés à ce quartier.

Urgence humanitaire et retour progressif

Dans l’intervalle, l’urgence humanitaire demeure aiguë. Chaque semaine, environ 2 000 personnes reçoivent des repas grâce à un partenariat avec les ministères des Affaires sociales et de la Planification. Cette aide, bien que nécessaire, reste largement insuffisante face à l’ampleur des besoins et au nombre de personnes déplacées dans l’ensemble de la zone.

Le retour des habitants restait récemment encore progressif et inégal. Les estimations font état d’un retour de 10 à 15 % de la population à Nazon, contre près de 80 % à Christ-Roi, une zone considérée comme plus stabilisée.

Dans certains secteurs, des habitants commencent à participer eux-mêmes aux opérations de nettoyage, signe d’une volonté de reprendre pied malgré l’incertitude persistante.

👥 Participation citoyenne

• 🛠 Mobilisation : implication des habitants dans le nettoyage et le déblaiement.
• 💬 Consultation : prise en compte de l’avis des populations pour prioriser les actions de reconstruction.
• 🔧 Sensibilisation : information sur le respect des normes de construction et de sécurité.
• 👨‍👩‍👫 Solidarité locale : encouragement à l’entraide et à la cohésion communautaire.

Sécurité et responsabilité de l’État

Pour les syndicats de policiers et les organisations de défense des droits humains, la sécurité demeure la clé de voûte de tout processus de retour. Le Syndicat de la Police nationale, Spnh-17, appelle les autorités à lancer des opérations sérieuses et ciblées contre les gangs armés et à fournir à la Police nationale d’Haïti les ressources nécessaires pour garantir une paix durable.

Sans amélioration tangible de la sécurité, préviennent-ils, toute tentative de reconstruction restera fragile et exposée à des rechutes.

🏢 Conditions pour un retour durable

• 🛡 Présence policière permanente : sécurité assurée pour tous les habitants.
• 🗰 Assainissement : déblaiement des rues et des zones publiques.
• 🏡 Infrastructures de base : reconstruction des logements, réseaux d’eau et d’électricité.
• 💲 Transparence : gestion claire et vérifiable des fonds, avec implication de la population.

Repenser la ville pour reconstruire

Au-delà de l’urgence immédiate, la destruction de quartiers entiers pose une question de fond sur le modèle urbain haïtien. Pour les ingénieurs et architectes du Collège national des ingénieurs et architectes haïtiens, reconstruire à l’identique reviendrait à reproduire les vulnérabilités qui ont rendu ces espaces si fragiles.

Les quartiers ravagés révèlent les effets d’une urbanisation anarchique, marquée par l’absence de planification, de voirie, d’espaces publics et de respect des normes de construction.

Ils plaident pour une refondation urbaine intégrant la planification, la prise en compte des risques naturels, la création d’espaces de respiration et des solutions de logements temporaires intégrées à une stratégie globale de reconstruction, afin d’éviter que le provisoire ne devienne définitif, comme après le séisme de 2010.

Selon eux, l’urbanisme peut devenir un levier de stabilisation sociale et sécuritaire, en réduisant les zones de non-droit et en facilitant l’intervention des services publics.

🏛 Opportunité de refondation urbaine

• 🛠 Repenser la ville : éviter de reconstruire à l’identique et corriger les vulnérabilités.
• 🏙 Urbanisme et espaces publics : intégrer voirie, circulation et lieux de respiration.
• ⚡ Risques naturels : prendre en compte les inondations, séismes et glissements de terrain.
• 🏠 Logements planifiés : proposer des logements temporaires et sociaux pour éviter les installations précaires.

Un retour fragile mais vital

À Solino, Nazon et dans d’autres quartiers de Port-au-Prince, le retour au quartier apparaît ainsi comme bien plus qu’un simple chantier de nettoyage ou un symbole politique. Il engage des responsabilités lourdes et durables pour l’État, en matière de sécurité, de planification et de gouvernance. Il interroge la capacité des institutions à coordonner leurs actions, à garantir la transparence et à associer les populations concernées aux décisions qui les touchent directement.

Dans les gravats, une tentative fragile de reconquête civique semble en cours. Elle progresse lentement, portée par des acteurs de terrain et soutenue par des partenaires nationaux et internationaux. Son avenir dépendra moins des annonces que de la constance des actes. Pour les habitantes et habitants déplacés, l’enjeu reste simple et vital : pouvoir rentrer chez eux, reconstruire leur vie et ne plus être contraints de fuir. [gp apr 21/12/2025 19 :00]