Lors d’une cérémonie à Port‑au‑Prince, l’ambassadeur canadien André François Giroux a publiquement rappelé aux membres du Conseil présidentiel de transition (Cpt) les limites de leur mandat, suscitant des critiques pour ingérence dans les affaires internes d’Haïti. Dans cette tribune, la politologue Roromme Chantal analyse ces déclarations et leurs implications sur la souveraineté nationale et le droit international.
Tribune
Par Roromme Chantal*
Soumise à AlterPresse le 17 décembre 2025
Les propos tenus par l’ambassadeur du Canada en Haïti, André François Giroux, lors d’une récente cérémonie à la Villa d’Accueil à Port-au-Prince marquent un nouveau seuil dans l’indécence diplomatique. En rappelant publiquement aux membres du Conseil présidentiel de transition (Cpt) les « limites » de leur mandat et en suggérant ce qu’ils devraient ou ne devraient pas faire à l’approche de son terme, le diplomate canadien s’est livré à une ingérence manifeste dans les affaires internes d’un État souverain. Cette sortie n’est ni anodine ni isolée : elle s’inscrit dans une série de comportements arrogants, récemment aggravés par des menaces de sanctions relayées (avec le non moins arrogant chargé d’affaires des États-Unis, Henry T. Wooster) par des messages WhatsApp adressés à des membres du Cpt soupçonnés de vouloir renvoyer le très inefficace Premier ministre en fonction, Alix Didier Fils-Aimé.
Ces pratiques violent de manière flagrante la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques (1961), laquelle interdit explicitement toute ingérence des diplomates étrangers dans la politique intérieure de l’État hôte et reconnaît à ce dernier le droit souverain de déclarer persona non grata, sans justification, tout représentant qui outrepasse son rôle. Les prises de position et les injonctions publiques de l’ambassadeur Giroux constituent également une violation de la Charte des Nations unies, laquelle consacre le principe fondamental de la souveraineté des États et proscrit toute ingérence dans les affaires relevant de leur compétence nationale exclusive. Que de tels écarts se répètent sans réaction ferme des autorités haïtiennes constitue moins une maladresse qu’un renoncement préoccupant à la défense de la dignité nationale.
Mais pour comprendre cette arrogance récurrente, il faut dépasser l’indignation morale et en proposer une lecture théorique. Comme l’explique Charles W. Mills dans Le contrat racial, « la suprématie blanche est le système politique qui, sans être nommé, a fait du monde moderne ce qu’il est aujourd’hui ».
Ce qu’on appelle couramment l’ordre international moderne repose, pour ainsi dire, sur une hiérarchie implicite entre peuples pleinement souverains et peuples dont la souveraineté est jugée conditionnelle, incomplète ou révocable.
C’est pourquoi, dans l’imaginaire politique de représentants des nations occidentales blanches comme Giroux et Wooster, certains principes proclamés universels (comme la souveraineté qui suppose le droit à l’autodétermination des peuples, l’égalité juridique des États ou le respect mutuel…) cessent de s’appliquer dès lors qu’il s’agit de populations racisées, pauvres et postcoloniales, notamment celles d’Afrique et de la Caraïbe.
Haïti occupe, dans cette cartographie morale du monde, une place tragiquement exemplaire. Elle appartient à ce que Frantz Fanon appelait la zone de « non-être », peuplée de « damnés de la terre », assimilés à des « sous-personnes » pour reprendre la formule de l’écrivain George Orwell. Dans cet espace, l’ingérence devient naturelle, la tutelle se normalise et l’humiliation publique est perçue comme pédagogie politique légitime. Le diplomate qui sermonne, menace ou fixe des limites ne se voit pas comme un intrus, mais comme un gestionnaire d’un désordre supposément endémique.
C’est précisément cette logique qu’il faut aujourd’hui briser. Tant que les autorités haïtiennes refuseront de poser un acte politique à la hauteur de l’affront, en déclarant persona non grata les diplomates qui se permettent de dicter la conduite des institutions nationales, elles ouvriront la voie à la répétition indéfinie de ces violations. La souveraineté ne se proclame pas, elle se pratique. Et la dignité d’un peuple ne se restaure pas par des silences prudents, mais par des décisions claires.
Il serait toutefois naïf de croire qu’un tel geste – déclarer persona non grata des représentants de puissances occidentales- serait sans coût. Une décision de cette nature exposerait inévitablement Haïti, ses autorités et son peuple à des représailles sévères. Celles-ci pourraient prendre des formes multiples : pressions diplomatiques accrues, sanctions économiques, isolement international, voire instrumentalisation indirecte de l’insécurité interne, notamment par l’entremise de groupes armés dont chacun sait qu’ils bénéficient, directement ou indirectement, de complicités et de tolérances extérieures.
Mais reconnaître l’existence de ces risques ne saurait justifier l’inaction. L’histoire enseigne que la dignité des peuples dominés n’a jamais été restaurée sans coût, et que la soumission, loin d’offrir la sécurité, nourrit au contraire la répétition des humiliations. Si le prix de la souveraineté est élevé, le prix du renoncement l’est infiniment davantage. Il nous faut donc être prêts, collectivement, à assumer ce coût, quel qu’il soit, car aucune nation ne survit longtemps à l’abandon volontaire de sa propre dignité.
Il appartient donc désormais aux membres du Cpt - et j’en appelle ici en particulier à ceux qui s’y sont jusqu’ici refusés - de soutenir une mesure forte et légitime : le renvoi des représentants canadien et américain qui ont fait de l’ingérence une posture diplomatique normale. Non par caprice, mais pour rappeler une vérité élémentaire du droit international : Haïti n’est pas un protectorat, et son peuple n’est pas mineur. Faute de quoi, l’arrogance postcoloniale continuera de prospérer sur les ruines de notre propre renoncement.
*Roromme Chantal est professeur de science politique et spécialiste des relations internationales et des questions chinoises à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton.
