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Haïti / Gangs, violence et État impuissant : La réappropriation de la sécurité, clé du redressement

Haïti traverse une crise sécuritaire majeure où les gangs, le trafic d’armes et la faiblesse de l’État paralysent la société et menacent tout développement. La réappropriation progressive de la sécurité par l’État apparaît comme la condition indispensable pour restaurer l’ordre, protéger les citoyens et poser les bases d’un redressement durable, un processus qui prendra plusieurs années et qui ne se fera pas sans effort soutenu.

Dossier spécial AlterPresse

Par Gotson Pierre

P-au-P, 14 déc. 2025 [AlterPresse] --- Haïti traverse une crise sécuritaire sans précédent. Les gangs contrôlent des quartiers entiers de Port au Prince et de plusieurs autres régions du pays, tandis que l’État peine à déployer sa police et ses forces de maintien de l’ordre.

Le pays devient également un carrefour régional du trafic d’armes et de drogues.

Face à cette violence économiquement structurée et à une administration paralysée, seule une réappropriation nationale de la sécurité pourrait permettre de rétablir l’autorité de l’État et poser les bases d’un développement durable.

Une crise de sécurité structurelle et systémique

La crise sécuritaire dépasse largement une simple dégradation conjoncturelle  : elle est structurelle et systémique, caractérisée par l’ampleur, la durée et la nature économique et politique du crime.

Haïti connaît une violence historiquement inédite  : explosion des homicides, contrôle territorial par les gangs et intégration de la criminalité dans l’économie locale.

À l’échelle régionale, aucun pays des Caraïbes ne connaît un phénomène comparable, où l’État peine à assurer ses fonctions régaliennes après sept années de récession économique et d’explosion sécuritaire.

Selon le sociologue Louis Naud Pierre, l’incapacité des élites successives – néocoloniales, technocratiques et post-dictature – à gérer les transformations sociales, économiques et institutionnelles explique en partie l’effondrement de l’autorité étatique.

L’insécurité, alimentée par les gangs armés et la criminalité transnationale, se traduit par des enlèvements, assassinats, pillages et agressions. Entre janvier et juin 2025, plus de 3 ,100 personnes ont été tuées et 1,4 million déplacées, selon l’Organisation internationale pour les migrations (Oim).

Face à cette situation, les autorités haïtiennes ont sollicité le soutien international. La Mission multinationale d’appui à la sécurité (Mmas), créée en 2023 par la Résolution 2699 du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (Onu), a été transformée en Force de répression des gangs (Frg) en 2025 par la Résolution 2793.

Les facteurs structurels restent déterminants  : pauvreté chronique, chômage massif, corruption endémique et institutions publiques faibles.

La criminalité transnationale, orchestrée par un réseau mêlant acteurs politiques, élites économiques et gangs armés, est alimentée par des flux financiers illicites.

La Résolution 2653 de 2022 impose de bloquer ces flux via des sanctions ciblées, un embargo sur les armes et un contrôle renforcé aux frontières, en coordination avec les forces de sécurité.

Selon l’universitaire Sauveur Pierre Étienne, du mouvement Mohsana, la lutte contre l’insécurité doit primer sur toute considération politique.

Lors de l’émission FwoteLide sur AlterRadio 106.1 FM, il a déclaré  : «  Tant que la population est prise en otage par les gangs, parler d’élections ou de transition politique n’a pas de sens  ».

📊 Chiffres clés de la crise sécuritaire

  • Plus de 3 100 morts liés aux violences des gangs (janv.–juin 2025, ONU).
  • 1,4 million de déplacés entre 2023 et 2025 (OIM, 2025).
  • Sept ans de récession économique combinée à l’explosion de la violence (données officielles).
  • Contrôle territorial : Port-au-Prince, grands axes routiers et départements de l’Artibonite et du Centre.
  • Criminalité transnationale : gangs intégrés dans un réseau mêlant acteurs politiques et élites économiques (sources officielles).

📊 Haïti vit une crise sécuritaire durable et multidimensionnelle.

La violence comme modèle économique

Depuis 2018, le taux d’homicides a atteint 50 pour 100,000 habitantes et habitants contre 5 à 10 auparavant, selon l’Onu.

Un rapport de janvier 2024 indique que, « le nombre d’homicides signalés a augmenté de 119.4 % en 2023 par rapport à 2022, 4,789 victimes ayant été déplorées, dont 465 femmes, 93 garçons et 48 filles, soit un ratio de 40.9 homicides pour 100,000 habitantes et habitants, contre 2,183 en 2022, soit un ratio estimé à 18.1 homicides pour 100,000 habitantes et habitants ».

Les gangs ne se limitent plus à semer la terreur  : ils contrôlent des points stratégiques – port de Port au Prince, centre de stockage de carburant à Varreux (périphérie de Port-au-Prince), axes routiers – et tirent des revenus considérables de l’extorsion et du trafic illicite.

Entre janvier et juin 2025, plus de 3 100 personnes ont été tuées et plus de 1,3 million déplacées, selon l’Onu.

À Village Solidarité et Cité Militaire dans Delmas, l’emprise des gangs est énorme, a observé, il y a quelques mois, AlterPresse.

Le calme relatif, qualifié par les habitantes et habitants de «  silence de cimetière  », masque une domination absolue.

Les infrastructures économiques : marché, écoles, pharmacies, fonctionnent, mais les commerçants doivent verser des taxes hebdomadaires pour accéder aux services et à l’électricité.

Les tactiques de guerre urbaine : tranchées, barricades et pieux métalliques, rendent toute intervention policière extrêmement risquée.

Depuis 2023, l’intégration des bandes de ces quartiers à la coalition Viv Ansanm a transformé ces quartiers en bases stratégiques, permettant des offensives rapides et consolidant le contrôle territorial.

La commune de Carrefour, au sud de Port au Prince, est presque entièrement sous contrôle armé. Depuis avril 2024, aucune présence policière n’est recensée, et les services publics sont absents  : tribunaux, mairie et administration locale sont paralysés.

Le contrôle gangstérisé s’étend à tous les aspects du quotidien  : paiement obligatoire pour l’électricité, extorsions ciblant les familles de la diaspora et prélèvements dans certains bureaux de transfert de fonds, selon AlterRadio.

Six postes de péage illégaux obligent les habitants à emprunter des itinéraires de contournement risqués, tandis que les véhicules liés aux Organisation non gouvernementales (Ong) ou aux gangs circulent librement, selon un rapport du Réseau national de défense des droits humains (Rnddh).

📊 Chiffres clés sur la violence des gangs

  • Homicides : 50 / 100 000 habitants (estimation ONU 2024).
  • Population déplacée : +1,4 million (ONU, 2025).
  • Revenus d’extorsion : plusieurs millions de dollars par an (estimation).

📊 Les gangs transforment la violence en modèle économique.

Effondrement de l’État sécuritaire

Pour situer la comparaison, sous Duvalier, la sécurité et la défense étaient assurées par les Forces armées d’Haïti (FAd’H) incluant la police.

La FAd’H comptait 6,900 membres, la marine 300 et le Corps d’Aviation 200, tandis que la milice Volontaires de la sécurité nationale (Vsn = Tontons Macoutes), cruelle et sanguinaire, totalisait plus de 15,000 membres, selon les archives historiques.

Il fallait également prendre en compte des centaines de chefs de section, des milliers de  choukèt lawouze et les effectifs des services de renseignements et de police politique.

Après la dissolution de la cruelle milice en 1986 et la démobilisation de l’armée sanguinaire en 1995, Haïti s’est retrouvée sans forces armées, malgré leur poids limité sous Duvalier.

Aujourd’hui, la Police nationale d’Haïti (Pnh) ne compte nominalement que 12 à 15,000 agengtes et agents opérationnel.le.s, sans service national de renseignement ni capacité de reprise des zones stratégiques.

📊 Comparatif sécuritaire

  • Population : 6 millions sous Duvalier → 12 millions aujourd’hui.
  • Forces armées 1986 : 6 900 → Police actuelle (nominale) : 12-15 000 agents.
  • Milice VSN : 15 000 → Zones sous contrôle des gangs : plusieurs communes stratégiques.
  • Agents informels : centaines de chefs de section, milliers de choukèt lawouze.

📊 L’État haïtien a perdu sa capacité sécuritaire après 1995.

Le nœud budgétaire

La fragilité de l’État est amplifiée par une inefficacité budgétaire chronique.

En 2025, le Conseil présidentiel de transition (Cpt) a adopté un budget de guerre de 7 milliards de gourdes pour soutenir les forces de l’ordre, mais seuls 2,3 milliards ont été exécutés, soit 33 %.

La pression fiscale reste faible, autour de 5 % du Produit intérieur brut (Pib), loin du minimum viable de 12 % et bien en dessous de la moyenne régionale de 20 %.

La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (Cscca) souligne que sans amélioration de la qualité des dépenses et de la mobilisation fiscale, toute politique publique, y compris de sécurité, restera fragile.

📊 Budget sécurité / exécution 2025

  • Budget prévu : 7 000 000 000 Gdes → 100%.
  • Budget exécuté : 2 300 000 000 Gdes → 33%.

📊 L’exécution budgétaire reste faible et fragilise la sécurité nationale.

Haïti : Carrefour régional du trafic d’armes et de drogues

La position géographique d’Haïti en fait un point stratégique pour le trafic.

En 2025, plus de 23,000 armes et stupéfiants destinés au pays ont été saisis par les services américains.

L’île de la Tortue (Nord-Ouest), Aquin et Les Cayes (Sud) ont été le théâtre d’opérations majeures impliquant des corps spécialisés de la police et la Garde côtière haïtienne.

Selon les conclusions de plusieurs analystes, les gangs haïtiens tirent leur puissance de ce trafic  : environ 85 % de la capitale est sous leur contrôle, renforcé par corruption et blanchiment d’argent.

📊 Saisies récentes 2025

  • États-Unis → Haïti : plus de 23 000 armes à feu destinées à Haïti saisies par les autorités américaines en 2025, selon des données officielles.
  • Île de la Tortue, 13 juillet : 1 045 kg de cocaïne, plusieurs armes, un bateau saisi et plusieurs interpellations.
  • Aquin et Les Cayes, juin : arrestations et saisies de marijuana lors d’opérations conjointes.
  • Bande-du-Nord, novembre 2024 : quatre ressortissants bahaméens arrêtés avec 5 kg de cocaïne et 3 000 dollars américains.

📊 Ces saisies illustrent le rôle d’Haïti comme point de convergence entre trafic d’armes et circuits régionaux de stupéfiants.

L’illusion de l’externalisation de la sécurité

Les missions internationales ne peuvent remplacer des forces nationales structurées, estime l’International Crisis Group en janvier 2024. Les limitations incluent  : effectifs réduits (2,500–5,000), barrière linguistique, faible connaissance du terrain, collusion locale, densité urbaine et risques pour les civils.

La longue cohabitation avec les gangs a transformé certains d’entre eux en autorités locales de facto, compliquant l’action internationale.

📊 Obstacles des missions internationales

  • Effectif limité et participation partielle aux opérations.
  • Faible connaissance du terrain et barrière linguistique.
  • Les gangs connaissent parfaitement leur environnement et peuvent coordonner des résistances.
  • Collusion avec certains policiers.
  • Risque pour civils : densité et infrastructures fragiles.
  • Acceptation locale : peur des représailles, coopération limitée.

📊 Les missions internationales ne peuvent remplacer des forces nationales structurées.

Sécurité, socle indispensable de l’action publique

En Haïti, comme dans toute société, la sécurité constitue le fondement indispensable de l’action publique et de l’exercice effectif de l’autorité de l’État.

Sans un minimum de contrôle territorial, de protection des personnes et de libre circulation, l’État est dans l’incapacité d’exercer ses fonctions essentielles, qu’il s’agisse de politiques sociales, de gouvernance économique, d’organisation électorale ou de fourniture de services de base. Routes, écoles, hôpitaux, marchés, administrations et programmes sociaux ne peuvent fonctionner durablement dans un environnement dominé par la violence armée et l’arbitraire des groupes criminels.

Cette réalité est largement documentée par les analyses du sociologue Louis Naud Pierre, par les observations de terrain relayées par AlterPresse et par les données de l’Organisation internationale pour les migrations, qui montrent comment l’emprise des gangs transforme des territoires entiers en espaces quasi autonomes, où l’État est absent ou symbolique.

Dans ces zones, toute initiative publique ou communautaire se heurte à la logique de prédation, d’extorsion et de contrôle imposée par les groupes armés, rendant illusoire la mise en œuvre de politiques sociales ou de développement.

La sécurité nationale ne saurait toutefois être réduite à une approche strictement militaire ou répressive. Elle renvoie à la capacité de l’État à garantir la protection des citoyens, l’application de la loi, la continuité des institutions et la prévisibilité de l’action publique.

Sans ce cadre, les interventions humanitaires demeurent fragmentaires, les investissements se retirent, les programmes d’éducation, de santé ou de protection sociale restent inopérants, et la participation politique se délite sous la contrainte et la peur.

Certaines analyses soulignent par ailleurs qu’un rétablissement total de la sécurité constitue un objectif de moyen et long terme, rendant improbable toute stabilisation rapide.

Cette contrainte n’annule pas le lien fondamental entre sécurité et action publique : elle impose au contraire une stratégie progressive, articulant renforcement des capacités sécuritaires, restauration de l’autorité de l’État et relance graduelle des politiques sociales, afin de rompre le cercle vicieux de la violence, de la défiance et de l’effondrement institutionnel.

📊 Sécurité, condition sine qua non du développement

  • Insécurité / violence → Blocage de la libre circulation et des infrastructures publiques.
  • Zones contrôlées par gangs → Accès limité aux services de santé, éducation et marchés.
  • Faible présence de l’État → Échec des politiques sociales et économiques.
  • Sécurité rétablie → Protection des citoyens, circulation fluide, continuité des services.
  • Sécurité + services sociaux → Développement économique, cohésion sociale, stabilité politique.

📊 La sécurité est la condition indispensable au développement social et économique.

Sécurité : Réappropriation nationale indispensable

La crise sécuritaire haïtienne est multidimensionnelle : politique, économique, institutionnelle et régionale. Elle ne saurait être perçue comme passagère.

La crise ne peut être résolue par des interventions ponctuelles ou étrangères, et, au vu de tous les paramètres, aucun rétablissement rapide n’est envisageable

La réappropriation de la sécurité par l’État est essentielle  : seule une autorité crédible, soutenue par un financement stable, une coordination institutionnelle efficace et des actions continues et soutenues, pourra restaurer la libre circulation, protéger les citoyennes et citoyens, et garantir le fonctionnement des infrastructures publiques.

Cette réappropriation implique une responsabilité partagée  :

- Le pouvoir doit assurer sa mission de protection et de gouvernance, ce qui nécessite un renforcement substantiel des forces de sécurité. Celles-ci doivent être développées progressivement pour passer du faible ratio actuel de 1.3 agent.e pour 1,000 habitantes et habitants à la norme internationalement reconnue de 2.2 agent.e.s pour 1,000 habitantes et habitants.

Cela implique une augmentation significative des effectifs policiers et militaires, ainsi que la multiplication des centres de formation pour permettre des recrutements étendus à travers tout le pays.

- L’opposition et les forces politiques doivent soutenir des initiatives concertées de sécurité et de développement.

- La société civile doit jouer un rôle actif de vigilance, de médiation et d’accompagnement, renforçant ainsi la légitimité de l’État et la cohésion sociale.

🔒 État sécuritaire en Haïti : Duvalier vs aujourd’hui
Indicateur Sous Duvalier (1986) Aujourd’hui (2025)
Population  6 millions  12 millions
Forces armées (FAd’H) 6 900 (armée), 300 marine, 200 aviation Démobilisées en 1995
Police nationale (PNH) Existait mais sous contrôle militaire 12–15 000 agents, pas de renseignement national, incapable de reprendre zones stratégiques
Milice VSN (Tontons Macoutes) 15 000 membres Dissoute après 1986
Cadres intermédiaires Centaines de chefs de section + milliers de « choukèt lawouze » Inexistants
Contrôle territorial Dominance politique par VSN et FAd’H Plusieurs communes stratégiques sous contrôle des gangs
Ratio forces/population ≈1,15 agent / 1 000 habitants (forces régulières) ≈1,30 agent / 1 000 habitants (PNH seulement)
📊 Ce tableau illustre l’effondrement progressif de la capacité de l’État à assurer la sécurité et la difficulté actuelle à rétablir l’autorité nationale.

[gp apr 14/12/2025 0:30]

Sources : Louis Naud Pierre, Sauveur Pierre Étienne, Rnddh, AlterPresse/AlterRadio, Oim, International Crisis Group, Conseil présidentiel de transition, Onu, Haiti-Référence