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Haïti-RD : Stephora, une vérité dérangeante

La mort mystérieuse de la petite Stephora Anne-Mircie Joseph, présentée comme une simple noyade lors d’une sortie scolaire le 14 novembre à Santiago, soulève de graves interrogations. Entre harcèlement raciste ignoré, enquête bâclée et silences institutionnels, cette tragédie met au jour une vérité que certains préfèrent taire : la persistance d’un déni face aux violences subies par les Haïtiens en République dominicaine.

Tribune

Par Eddwin Paraison*

Soumise à AlterPresse le 1er décembre 2025

La mort de la petite Haïtienne Stephora Anne-Mircie Joseph, survenue lors d’une excursion scolaire à Santiago, a été présentée jusqu’à présent comme une noyade. Cependant, dans la ville, il est de notoriété publique que les faits ne correspondent pas simplement à cette version. Le traitement froid, insensible et discriminatoire réservé à sa mère, Lovelie Joseph, tant par le parquet local que par l’établissement scolaire, a suscité une telle indignation que la Procureure Générale, Yeni Berenice Reynoso, a ordonné un approfondissement urgent de l’enquête.

Lors d’une conversation téléphonique avec le signataire de ces lignes, la mère a révélé un élément clé : Stephora était victime d’un harcèlement scolaire constant en raison de la couleur de sa peau et de sa nationalité. Malgré les plaintes déposées auprès de la direction de l’établissement, aucune mesure n’a été adoptée pour faire face à un problème qui touche, sous différentes formes, les écoles de toute la région : le fameux bullying.

Concernant cette affaire, le journaliste chevronné et ami Esteban Rosario a affirmé dans son émission télévisée Detrás de la noticia disposer d’informations de première main suggérant la participation de camarades de classe aux faits dramatiques. Pour cette raison, l’enquête ordonnée doit inclure des interrogatoires individuels et prudents des enfants présents — y compris l’usage éventuel de salles Gesell si nécessaire — ainsi que le recours à des outils technologiques adéquats permettant de détecter toute manipulation des images captées par les caméras de sécurité.

À cet égard, aucun doute n’est possible : certains enfants savent ce qui s’est réellement passé, et certains adultes également, lesquels ont refusé de fournir une explication à temps à la mère dévastée. Les responsabilités doivent être établies à tous les niveaux.

C’est ici que surgit la dimension profonde de cette tragédie : la vérité devient dérangeante. Terriblement dérangeante. Non seulement en raison des responsabilités potentielles d’acteurs précis, mais aussi parce qu’elle touche des thèmes que certains secteurs préfèrent ignorer : racisme, discrimination et déni systématique — lorsqu’il se produit — de violations des droits humains à l’encontre des Haïtiens en République dominicaine.



L’affaire Stephora rappelle inévitablement d’autres épisodes où la vérité a été étouffée afin de « protéger » l’image du pays. L’exemple du jeune Haïtien Henri Claude Jean, connu sous le nom de Tulile, retrouvé pendu dans le parc Ercilia Pepín en 2015, est emblématique. Malgré la charge symbolique - évoquant les pratiques du Ku Klux Klan -, l’affaire est tombée dans l’oubli institutionnel. L’enquête n’a pas prospéré. Elle a tout simplement été laissée de côté.

Elle rappelle également, sous un autre angle, la mort de Lucrecia Pérez, immigrante dominicaine en Espagne, tuée en 1992 par un groupe xénophobe. Ce crime a obligé la société espagnole à se regarder dans le miroir et à affronter le racisme qui s’était enraciné dans certains secteurs sociaux. En République dominicaine, des phénomènes similaires, aujourd’hui exacerbés par des discours anti-immigrants plus influents, rendent difficile l’examen transparent d’affaires comme celle de Stephora.

La République dominicaine est aujourd’hui un pays leader dans la région en matière de croissance économique, de tourisme et de modernisation urbaine. Santiago et Saint-Domingue projettent une image dynamique et moderne, admirée par la majorité de leurs voisins. Dans ce développement, la main-d’œuvre haïtienne a énormément contribué, bien que cette réalité soit rarement reconnue de manière explicite.

C’est précisément en raison de ces avancées qu’il apparaît contradictoire de constater la persistance d’une réticence à aborder honnêtement les dossiers délicats impliquant des Haïtiens. La modernité ne se mesure pas seulement aux tours, au métro, aux centres commerciaux et aux autoroutes, mais aussi à la capacité morale d’affronter les préjugés et de garantir la justice pour tous, sans exception.

Un autre élément souligné par des communicateurs et acteurs locaux concerne la composition sociale de l’établissement scolaire et les intérêts liés à sa réputation. Réduire l’affaire au silence ou accommoder la vérité selon les convenances protège certains acteurs, mais aggrave le préjudice porté à la justice et à la coexistence sociale.

Stephora, une enfant joyeuse et extravertie, ne peut emporter la vérité avec elle au ciel. Son cas représente un test pour la société dominicaine : démontrer sa capacité à affronter une vérité dérangeante, même lorsqu’elle touche des sensibilités et des intérêts. Les voix d’indignation et de rejet du comportement des autorités locales - ainsi que les élans de solidarité envers la mère, Lovelie - qui se sont élevées dans les médias, sur les réseaux sociaux et dans divers secteurs nationaux, ouvrent une lueur d’espoir.

Pour elle, pour ses parents, et pour les milliers d’enfants haïtiens et dominicains qui partagent les mêmes salles de classe, il est urgent de rompre le cycle du silence et l’absence de suivi correctif face aux comportements sociaux qui entourent de tels épisodes.

* Président de la Fondation (binationale) Zile
Ancien ministre et diplomate