Deux semaines après la commémoration du 18 novembre 2025, la bataille de Vertières continue de résonner avec force dans l’imaginaire d’une Haïtienne vivant à Montréal. La décision de baptiser une future station de métro du nom de « Vertières » au Québec ravive chez l’anthropologue Louise Carmel Bijoux un profond sentiment de fierté et ouvre un pont symbolique entre mémoire haïtienne, dignité humaine et espace public montréalais.
Tribune
Par Louise Carmel BIJOUX*
Soumise à AlterPresse
À l’occasion du 18 novembre 2025, date commémorant la bataille de Vertières de 1803, j’en ressens les frissons. Cette année, la célébration prend pour moi une signification toute particulière, puisque je l’ai vécu dans la foulée de la nomination d’une station de métro future à Montréal en hommage à ce haut fait d’armes.
Vertières, c’est un repère identitaire, un appel au courage, à la dignité, à la souveraineté. Savoir que ce nom résonnera chaque jour dans le métro montréalais me donne l’impression que l’histoire de mon peuple, trop souvent reléguée aux marges, trouvera enfin un écho dans l’espace public d’une autre terre.
Ce n’est pas simplement un hommage. C’est un pont entre deux mondes. C’est un geste hautement symbolique de baptiser une station de métro à Montréal au nom de Vertières, la véritable plus grande bataille du monde pour la dignité humaine.
Une station de métro, c’est un lieu de passage, un carrefour. On n’y habite pas, on la traverse. Elle fait le lien entre ce qu’on quitte et ce vers quoi l’on va. C’est une interface vivante entre des voyageurs pressés et ceux qui y travaillent jour après jour.
C’est justement ce qui donne un sens au symbole que représente chaque nom attribué à une station. Un nom n’est jamais neutre. Nommer une station « Vertières », c’est inscrire l’histoire dans le quotidien, on donne à la mémoire un ancrage dans le réel.
De passage au Québec en 2016, j’essayais de comprendre comment le Premier ministre du Canada de l’époque pouvait porter le même patronyme que celui d’un aéroport de Montréal.
J’imagine que ce sera pareil dans la tête de tous les voyageurs qui transiteront par cette station. J’espère qu’ils prendront un instant pour se demander ce que symbolise Vertières. Si seulement je pouvais être là pour l’expliquer à chacun ! J’espère simplement que ces quelques lignes tomberont sous les yeux de celles et ceux qui, intrigués par ce nom, chercheront à en comprendre la portée.
Vertières, c’est la dernière bataille qui a scellé l’idéal de liberté pour tous les peuples opprimés, un idéal porté par des acteurs de différentes époques. Dès l’arrivée des esclavagistes, les peuples indigènes ont rêvé de liberté. Quête suivie par les Africains arrivés dans la colonie. Vertières, c’est le symbole d’une terre brûlée pour renaître libre.
En effet, dès l’arrivée des Espagnols, les peuples autochtones ont résisté à la colonisation. Ainsi, les premiers actes de marronnage ont vu le jour. Nombreux, étaient ces Africains, dès leur débarquement ou en route vers les plantations ont préféré prendre le marquis. Y étant, ils rencontrèrent les survivants des peuples indigènes ; et s’est alors opéré un véritable échange de savoirs et de techniques de survie.
Il est important de rappeler qu’avec la signature du traité de Ryswick en 1697, la France s’est attribué le tiers occidental de l’île, tandis que les deux tiers orientaux revenaient à l’Espagne.
Toutes les étapes qui mènent à Vertières, que ce soit le marronnage, en passant par l’empoisonnement, l’avortement volontaire, l’infanticide, comme acte de révolte, jusqu’à la cérémonie du Bois Caïman, catalyseur du soulèvement général des esclaves, se déroulent dans la partie française occidentale ; celle qui deviendra plus tard la République d’Haïti.
Dès 1802, la résistance s’organise autour du Général Jean-Jacques Dessalines. C’est le début des grandes conquêtes : la Crête-à-Pierrot, puis Vertières. L’armée indigène sous le leadership du stratège Dessalines, qui déjà enchaîna victoire après victoire, aura vaincu l’armée Napoléonienne, la plus puissante de l’époque, sous le commandement du Général Donatien de Rochambeau.
Le célèbre cri de ralliement de Dessalines : "Vivre libre ou mourir", résonnait comme un appel à la liberté absolue.
Vertières allait à contre-courant de l’ordre établi à l’époque. C’est une colonie, moteur économique de la France esclavagiste, qui se révolta. On parle d’un territoire qui assurait à lui seul les deux tiers de la production du sucre et du café pour la France. Les ports de Nantes, de La Rochelle et de Bordeaux en sont les témoins silencieux. La richesse de la France moderne s’est bâtie sur l’exploitation féroce de cette société créole, organisée, résistante, consciente de sa dignité. Son sens dépasse une simple victoire militaire ; il en est donc le cri universel contre la chosification de l’être humain. C’est le rappel que l’homme ne peut, ni ne doit être réduit en propriété, en outil ou en marchandise.
Montrer Vertières au monde, c’est donc dire que cette bataille n’est pas un chapitre fermé du passé haïtien, mais un appel encore brûlant à l’égalité et à la reconnaissance des luttes noires dans le récit universel.
La Liberté fabriquée à Vertières ne se limitait pas à une couleur de peau, une origine, une caste ou une religion. Elle portait l’axiome profondément haïtien : “Tout Moun se Moun”, tout humain est un humain.
La station de métro en construction baptisée « Vertières » invite au pèlerinage symbolique. Elle scelle une histoire d’amour ancienne, mais toujours vivante entre Haïti et le Québec.
J’espère que d’autres batailles inspirées de Vertières continueront d’être livrées, pour rappeler au monde que la coexistence est essentielle face aux défis communs qui menacent notre humanité.
Le Québec, dans son élan d’ouverture au monde, rejoint l’idéal de Vertières.
*Anthropologue
