Entre intimidation des gangs, mobilisation policière et vigilance internationale, la capitale haïtienne reflète un équilibre fragile. La population et les institutions sont confrontées à un environnement où la sécurité et la mise en oeuvre d’un processus électoral crédible sont fortement mises à l’épreuve.
Par Gotson Pierre
P-au-P., 17 nov. 2025 [AlterPresse] --- La capitale haïtienne a connu, ce lundi 17 novembre 2025, un climat de tension marqué par la paralysie partielle des activités, les menaces des gangs et la mobilisation des forces de sécurité. Cette situation survient 48 heures après une vaste opération anti-gang dans la périphérie nord de Port-au-Prince, alors qu’un calendrier électoral vient d’être publié par le Conseil électoral provisoire (Cep), à moins de trois mois de la fin du mandat du Conseil de transition provisoire (Cpt).
Cette escalade, combinée à une implication sécuritaire internationale renforcée, traduit une dégradation notable et pose de sérieuses questions sur la capacité des autorités à garantir un environnement sûr pour les élections, observe AlterPresse.
Une paralysie partielle sous tension
Dès le matin, entreprises et écoles sont restées fermées, et les rues sont apparues désertes. La circulation a progressivement repris avec le retour de motocyclettes, camionnettes et transports en commun, reflétant une paralysie partielle imposée par les groupes armés. L’appel de la coalition Viv Ansanm à rester chez soi a accentué ce climat de peur.
Dans des secteurs tels que Delmas 32, la présence policière s’est faite particulièrement sentir, avec des patrouilles qui semblaient maintenir les gangs en respect. La veille, à Delmas 29, une tentative de kidnapping a été empêchée, tandis que des tirs ont été entendus dans les quartiers de Village Solidarité et Simon Pelé.
La population navigue ainsi entre prudence et nécessité de reprendre le rythme quotidien.
La police à l’offensive
La Police nationale d’Haïti (Pnh) a intensifié ses actions. Le 15 novembre 2025, son directeur général, André Jonas Vladimir Paraison, a salué le travail de ses unités « au cœur de l’action ». Une opération d’envergure dans le nord de la capitale a neutralisé plusieurs bandits, mis d’autres en fuite et saisi un arsenal lourd, dont un fusil de précision Barrett .50 et un engin blindé artisanal.
Cette offensive s’inscrit dans une posture claire de fermeté contre les gangs : pas de réponses à leurs messages, mais une mobilisation totale des effectifs et un renforcement des dispositifs, tous les congés ayant été annulés. Malgré cette démonstration de force, une partie de la population demeure sceptique quant à la capacité de la Pnh à assurer durablement la stabilité dans un environnement où les attaques armées persistent.
Un signal adressé à l’État ?
Le comportement des gangs peut-il être interprété comme un message adressé à l’État ? Testent-ils sa capacité à sécuriser certaines zones, affirment-ils leur influence sur le territoire et rappellent-ils leur pouvoir de nuisance sans confrontation directe ? La paralysie partielle des activités, renforcée par des menaces explicites, constitue-t-elle un avertissement sur les conditions dans lesquelles pourraient se dérouler les élections ?
L’offensive policière et la réaction immédiate des gangs suggèrent une lutte d’influence. Les groupes armés démontrent qu’ils conservent un pouvoir de nuisance capable de perturber la vie de la capitale, un signal lourd de conséquences dans un pays où le contrôle territorial conditionne la faisabilité des scrutins.
Une dynamique internationale plus tendue
Le 13 novembre 2025, des individus soupçonnés d’appartenir à des gangs ont ouvert le feu sur des forces américaines protégeant l’ambassade des États-Unis. Washington a aussitôt déployé un contingent supplémentaire de Marines, opérationnel pour des interventions d’urgence dès le 19 novembre 2025.
Plusieurs missions diplomatiques et agences internationales ont restreint leurs activités. L’ambassade de France a suspendu ses services consulaires, l’Onu a imposé le télétravail, et de nombreuses institutions internationales ont limité leurs déplacements non essentiels. L’insécurité locale redéfinit ainsi l’engagement international en Haïti.
Élections : Une équation sécuritaire complexe
Le Cep a remis son projet de décret électoral avec un calendrier prévoyant un premier tour le 30 août 2026. La tenue du scrutin reste conditionnée à plusieurs préalables : publication du décret dans les délais, climat sécuritaire acceptable, disponibilité des financements et continuité des activités techniques.
La méfiance envers les capacités de la Pnh et les menaces explicites des gangs font planer un doute sur le déroulement des élections. Les perturbations du 17 novembre 2025 constituent un test grandeur nature : si les gangs peuvent paralyser plusieurs quartiers en une seule journée, que se passera-t-il le jour du scrutin ? Dans un contexte de peur et de circulation restreinte, quel niveau de participation peut-on attendre ?
À cela s’ajoutent d’importants défis logistiques. Le pays n’a pas voté depuis près de dix ans, plus de 1,4 million de personnes déplacées devront être intégrées dans les listes électorales, et l’harmonisation entre le calendrier électoral et les exigences constitutionnelles s’annonce complexe.
Au delà de l’horizon sécuritaire
La situation du 17 novembre 2025 illustre une configuration instable : une police qui tente de reprendre l’initiative, des gangs qui réaffirment leur pouvoir de nuisance, une communauté internationale qui durcit sa posture et un Cep qui cherche à ouvrir une voie électorale dans un environnement volatil.
Décoder cette conjoncture, c’est comprendre que la bataille ne se limite pas au terrain sécuritaire. Elle touche aux perceptions, à la confiance institutionnelle et à la possibilité même de planifier un avenir électoral. Sans un apaisement rapide et un renforcement durable de la sécurité, le processus électoral risque de se heurter à une réalité de terrain, qui continue d’envoyer des signaux d’alerte. [gp apr 17/11/2025 22:00]
