Alors que la crise haïtienne s’aggrave, la Papda commémore trois décennies d’action au service du mouvement social. Un moment pour revisiter un parcours de luttes en faveur de la souveraineté nationale et de la construction d’alternatives populaires face aux logiques d’exclusion et de dépendance.
Par Gotson Pierre
P-au-P, 07 nov. 2025 [AlterPresse] --- Dans un pays miné par l’instabilité politique, la violence armée et une crise humanitaire sans précédent, la Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (Papda) célèbre, les 6 et 7 novembre 2025, ses trente ans d’existence.
Deux journées portes ouvertes se tiennent dans ses locaux à Canapé Vert (Port-au-Prince), pour revisiter trois décennies de luttes et de résistances au sein du mouvement social haïtien.
Malgré un climat de désespoir et d’incertitudes, la Papda reste fidèle à sa mission historique : promouvoir des alternatives populaires et défendre la souveraineté nationale face aux logiques d’exclusion et de dépendance.
« De la lutte pour la souveraineté alimentaire à celle pour la légitimité du créole dans l’espace social, en passant par la bataille contre les politiques néolibérales, nous avons été présents au cours des trente dernières années dans des combats essentiels », souligne l’économiste et militant politique Camille Chalmers, directeur exécutif de la Papda.
Fondée en 1995, neuf ans après la chute de la dictature de Duvalier, la Papda émerge d’un contexte de désorganisation du mouvement populaire et de clandestinité politique.
« Un ensemble d’outils et de structures ont alors été mis en place pour permettre aux organisations sociales de mener des batailles à la fois revendicatives et politiques, mais aussi de construire des alternatives », rappelle Ricot Jean-Pierre, directeur des programmes.
La plateforme regroupe plusieurs organisations majeures : la Solidarité des femmes haïtiennes (Sofa), l’Association nationale des agroprofessionnels haïtiens (Andah), l’Institut de technologie et d’animation (Iteca), l’Institut culturel Karl Lévêque (Ickl), le Centre de recherche et d’action pour le développement (Crad) et le Mouvement des petits paysans de l’Artibonite (Mitpa).
Trente ans de luttes et d’outils au service du changement
Au fil du temps, la Papda a forgé des instruments d’analyse, d’éducation populaire et de plaidoyer, tels que la revue Justice Économique et Souveraineté et le Cahier national de revendications paysannes, élaboré à travers sept ans de consultations à travers le pays.
Les journées commémoratives s’articulent autour de causeries sur l’évolution du mouvement social, de projections de films et documentaires, d’une exposition d’ouvrages et d’outils produits par la Papda et ses partenaires, ainsi que de performances artistiques et visites guidées.
Depuis sa fondation, la Papda est à l’avant-garde de la lutte pour la souveraineté alimentaire.
« À l’époque, la logique dominante était celle de la sécurité alimentaire. Nous avons travaillé à replacer la souveraineté alimentaire au cœur du combat », explique Camille Chalmers.
Cette bataille s’inscrit dans la résistance aux politiques néolibérales imposées par les institutions financières internationales. Haïti, autrefois autosuffisante à 98 % en riz, importe aujourd’hui 85 % de sa consommation, principalement des États-Unis.
« Le pays le plus pauvre de l’hémisphère est devenu le troisième importateur mondial de riz américain, ce qui illustre l’aberration du système », dénonce Chalmers.
Pour Ricot Jean-Pierre, « la Papda est un outil antinéolibéral qui remet en question le système capitaliste et les politiques imposées au pays ».
La plateforme soutient aussi de nombreuses initiatives rurales et environnementales, notamment la promotion de l’agroécologie et la défense des terres menacées par les zones franches.
Parmi les luttes emblématiques, Camille Chalmers cite celle menée depuis vingt ans aux côtés du mouvement paysan de la Plaine du Nord pour la construction du canal sur la rivière Massacre, « une revendication liée à la souveraineté nationale et à la dignité du peuple haïtien ».
Combat social et transformations culturelles
Au-delà des enjeux économiques, la Papda a accompagné la lutte pour les droits des femmes : criminalisation du viol, droit à l’avortement, égalité de genre.
« Aujourd’hui, une femme victime de viol peut porter plainte, chose impensable il y a trente ans », souligne Chalmers, y voyant le signe d’une transformation culturelle profonde.
La plateforme a également œuvré à politiser les pratiques quotidiennes. « Faire un jardin, c’est aussi un acte politique », explique Ricot Jean-Pierre, qui évoque les mutuelles de solidarité comme outils d’économie sociale permettant aux communautés de résister aux logiques bancaires oppressives.
Autre avancée majeure : la reconnaissance du créole comme langue de production du savoir et de communication politique. « Dans les années 1960-70, présenter une thèse en créole était impensable. Aujourd’hui, c’est devenu normal », se réjouit Camille Chalmers.
Résister pour refonder un projet national
Trente ans après sa création, la Papda revendique un héritage de luttes, tout en reconnaissant les reculs subis. « Il y a eu des hauts et des bas, des avancées et des reculs. Certaines victoires ont été éphémères, notamment après le séisme de 2010 et l’arrivée au pouvoir du Parti haïtien tèt kale (Phtk) », observe Ricot Jean-Pierre.
Aujourd’hui, à trois mois du 7 février 2026, date symbolique marquant la fin prévue du mandat du Conseil présidentiel de transition (Cpt), le pays demeure en crise profonde.
Entre janvier et juin 2025, plus de 3,000 personnes ont été tuées dans les violences des gangs et 1,4 million ont été déplacées depuis 2023, selon l’Organisation internationale pour les migrations (Oim).
Dans ce climat de peur, de déplacements massifs et de vacance institutionnelle, la commémoration des trente ans de la Papda prendrait une signification particulière : celle d’un rappel collectif que la résistance populaire, la souveraineté et la dignité restent des horizons possibles pour Haïti.
« Ce qui importe aujourd’hui, c’est d’articuler cette force de résistance autour d’un véritable projet national », conclut Camille Chalmers. [apr 07/11/2025 07 :00]
