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Patriocratie : L’idée neuve pour Haïti

Cette tribune du professeur Roromme Chantal propose une réflexion sur la nécessité d’une refondation morale et intellectuelle de la gouvernance haïtienne, à travers le concept de “patriocratie” qu’il propose pour la première fois et qui est inspiré à la fois de celui d’épistocratie et la philosophie politique classique occidentale et non occidentale (Platon, Aristote, Weber, Confucius), ainsi que la pensée haïtienne contemporaine.

Tribune

Par Roromme Chantal*

Soumise à AlterPresse le 5 novembre 2025

Depuis 1986, Haïti cherche désespérément à sortir d’un cycle sans fin de promesses trahies et de crises reproduites. Les transitions politiques sont devenues un régime en soi : elles s’enchaînent, les gouvernements tombent, mais la corruption, l’insécurité et la dépendance perdurent.

Les partis politiques se sont discrédités, le secteur privé s’est toujours replié sur des intérêts économiques étroits, et les puissances étrangères (États-Unis, France, Canada) ont multiplié les interventions et les ingérences au nom de la stabilité, tout en soutenant des élites compromises et en boycottant systématiquement tout projet de transition de rupture de la société civile, y voyant une dimension insurgée et insubordonnée, et une menace pour les positions de pouvoir déjà acquises en Haïti.

Le résultat est sans appel : un État vidé de substance aujourd’hui sous l’emprise des gangs, bras officieux du pouvoir, de l’oligarchie, de l’opposition politique et d’acteurs étrangers influents ; une société fragmentée, désarticulée et en panne d’imagination ; et une population en quête d’un nouvel horizon.

Penser autrement la transition

Il faut cesser de voir la transition en Haïti comme une simple parenthèse avant des élections souvent instrumentalisées. Elle doit devenir l’occasion d’une refondation éthique du pouvoir politique. Je suis arrivé à cette conclusion en étudiant plusieurs théoriciens politiques occidentaux et non occidentaux.

Dans La République (livre VI), Platon affirmait que seuls ceux qui aiment la vérité et le bien commun devraient gouverner - les « philosophes-rois ». Aristote, dans La Politique (livre III), proposait un équilibre entre vertu civique et rationalité institutionnelle. Ces idées, issues de la Grèce antique, sont intemporelles. Elles ont le mérite de rappeler que la démocratie sans vertu mène au chaos.

Pour sortir du cercle vicieux similaire à la « transition qui n’en finit pas » en Haïti, le politologue Bo Rothstein soutient, dans Social Traps and the Problem of Trust (2005), qu’il faut un nouveau départ incarné par des leaders définis d’abord et avant tout en termes éthiques.

C’est dans cet esprit que je propose, dans le contexte haïtien, l’expérience d’une « patriocratie » : un régime transitoire où le pouvoir serait confié à des citoyennes et citoyens choisis pour trois vertus cardinales -patriotisme, intégrité et compétence.

Inspirée de l’épistocratie, un concept analysé par Jason Brennan dans Against Democracy (2016), la patriocratie s’en distingue toutefois par l’accent fort qu’elle met à la fois sur le la dimension morale et le bien commun. Elle ne vise pas, comme certains le préconisent actuellement en Haïti, à confier le pouvoir aux technocrates dans un pays où l’élitisme répugne et marqué par la destitution d’intellectuels sans vergogne, mais à ceux dont la loyauté première est envers la patrie et non envers un clan, un parti ou une puissance étrangère.

Pour une légitimité éthique

Dans Le Savant et le politique (1919), Max Weber distinguait trois formes de légitimité : traditionnelle, charismatique et rationnelle-légale. Aucune ne s’est durablement imposée en Haïti. Ce qu’il faut inventer aujourd’hui, c’est une légitimité éthique, fondée sur la confiance dans la probité, le sens du devoir et, bien sûr, la compétence.

Confucius, dans les Entretiens (Livre II, 1, 2016), enseignait : « Gouverner par la vertu, c’est être comme l’étoile polaire : elle demeure immobile, et toutes les autres étoiles gravitent autour d’elle. » Cette image illustre la stabilité morale qui manque cruellement à la gouvernance en Haïti, où tous les membres de l’actuel Conseil présidentiel de transition (CPT) sont empêtrés dans des scandales de corruption, dont trois d’entre eux inculpés.

Le sociologue haïtien Laënnec Hurbon a montré, notamment dans Le Barbare imaginaire (1993), que l’État haïtien s’est construit dans la dépendance et la fragmentation. Il appelle à une refondation du lien entre l’État et la société. Une patriocratie pourrait être ce lieu de réconciliation, où la légitimité ne découlerait plus de la force, de la ruse ou du parrainage international, mais du service (désintéressé) du bien commun.

Une transition crédible et « patriocratique »

Une telle refondation pourrait prendre la forme d’une Assemblée transitoire de patriotes, rassemblant des figures indépendantes, incorruptibles et compétentes, issues de la société civile, du monde académique, de la diaspora et des institutions locales encore debout. Cette assemblée désignerait un Conseil exécutif provisoire, choisi sur la base de critères publics et transparents : intégrité éprouvée (aucune implication dans la corruption ni dans les réseaux de violence et d’association de malfaiteurs) ; contribution tangible à l’intérêt collectif ; engagement avéré en faveur de la démocratie ; compétence professionnelle reconnue.

Ce Conseil aurait pour mandat : de restaurer dans l’urgence la sécurité en refondant les forces publiques sur des principes éthiques et de transparence ; de réformer les institutions électorales et judiciaires ; d’interagir avec la communauté internationale dans le respect de la souveraineté nationale ; de renouveler la Constitution de 1987 en garantissant la décentralisation et la participation citoyenne.

Refonder la politique sur la dignité

La patriocratie n’est ni une utopie ni un autoritarisme masqué : c’est plutôt un appel à la maturation politique. Elle redonne sens à la vertu civique comme fondement du pouvoir. Dans La Politique (livre VII), Aristote rappelait que « le bien de l’homme est la fin de la cité ». Max Weber, lui, exigeait du politique qu’il agisse avec passion, sens de la responsabilité et lucidité. Ces trois vertus doivent redevenir le cœur de l’action publique haïtienne.

Haïti n’a pas besoin d’un nouveau tuteur international ni d’un énième leader messianique. Elle a besoin d’une renaissance éthique portée par des institutions fortes, d’un sursaut collectif fondé sur le patriotisme et la responsabilité. C’est là, peut-être, le premier pas vers une réconciliation durable entre l’État et la nation.

Je suis professeur de science politique. Dans les cours que j’enseigne, je n’ai jamais sous-estimé l’importance des élections en démocratie. Mais, comme l’a fait observer le politologue Guy Hermet, « la démocratie ne conquiert les hommes que lorsqu’elle prend figure de valeur sûre pour la promotion des masses ».

En Haïti, l’erreur fatale consiste à vouloir continuer à y substituer un électoralisme vide de sens.

*L’auteur est professeur de science politique à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton.