Español English French Kwéyol

Haïti : « La priorité des priorités, c’est la lutte contre l’insécurité », affirme le politologue Sauveur Pierre Étienne

Le politologue Sauveur Pierre Étienne appelle à placer la sécurité au cœur de toute stratégie de refondation nationale. Alors que les violences des gangs ont déjà fait plus de 3,000 morts depuis janvier 2025 et provoqué le déplacement de 1,4 million de personnes, il estime qu’aucun projet politique n’est viable sans le rétablissement de l’ordre public. Face au déploiement annoncé d’une mission multinationale autorisée par l’Onu, il plaide pour transformer cette contrainte en opportunité de reconstruction institutionnelle et de souveraineté.

Interview

P-au-P, 27 oct. 2025 [AlterPresse] --- L’universitaire et politologue Sauveur Pierre Étienne, membre du Mouvement haïtien de sauvetage national (Mohsana), estime que la lutte contre l’insécurité doit primer sur toute autre considération politique.

Invité à l’émission FwoteLide sur AlterRadio 106.1 FM, il considère qu’Haïti vit la phase ultime d’un processus d’effondrement sociétal, où les fondements mêmes du vivre-ensemble se sont écroulés.

« Tant que la population est prise en otage par les gangs, parler d’élections ou de transition politique n’a pas de sens. La lutte contre l’insécurité doit être la priorité des priorités ».

Entre janvier et juin 2025, plus de 3,000 personnes ont perdu la vie dans les violences perpétrées par des groupes armés, selon plusieurs rapports onusiens.

Par ailleurs, 1,4 million de personnes ont été contraintes de fuir leurs foyers entre 2023 et 2025, en raison des actes de terreur commis dans la zone métropolitaine de la capitale, Port-au-Prince, et dans plusieurs départements du pays, rappelle l’Organisation internationale pour les migrations (Oim).

« Tant que la population vit dans la peur, rien n’est possible »

Pour Sauveur Pierre Étienne, aucun projet politique ou économique ne peut réussir sans sécurité.

« On ne peut rien bâtir sur la peur. Les citoyens doivent pouvoir circuler, travailler, envoyer leurs enfants à l’école. Tant que les gangs contrôlent le territoire, toute discussion sur des élections ou une transition est vaine », insiste-t-il.

Il souligne que le rétablissement de l’ordre public est le socle de toute reconstruction nationale.

Comprendre la crise haïtienne, selon lui, suppose une lecture historique et systémique, ancrée dans la dégradation progressive des institutions, la faillite morale des élites et l’effritement des valeurs collectives.



« Ce n’est plus seulement l’État qui s’est effondré »

Le politologue estime que la crise actuelle dépasse la simple faillite institutionnelle : elle traduit un effondrement global du lien social.

« Ce n’est pas seulement l’État qui s’est effondré, ni l’économie. Le lien social lui-même n’existe plus. Comment comprendre qu’un jeune puisse violer une femme âgée de 88 ans ? Qu’on arrache un nourrisson des bras de sa mère et qu’on le lance dans les flammes ? C’est le triomphe de la barbarie ».

Pour lui, les violences extrêmes observées dans plusieurs quartiers populaires — viols collectifs, assassinats, enlèvements — témoignent d’une désarticulation morale et humaine du pays.

Responsabilités croisées entre élites haïtiennes et communauté internationale

Sauveur Pierre Étienne appelle à rompre avec les lectures manichéennes.
« Les élites haïtiennes et la communauté internationale sont coresponsables du désastre haïtien », affirme-t-il.

Les premières, selon lui, par leur cupidité et leur collusion avec le crime, et les secondes, par leurs politiques destructrices et leur instrumentalisation du pays.

« Une partie de la classe politique et du secteur privé s’est associée à des trafiquants de drogue et à des gangs pour défendre ses intérêts.

Quand des diplomates étrangers affirment publiquement qu’ils ne peuvent rien attendre des élites haïtiennes actuelles, cela dit tout ».

Il rappelle que les rapports entre Haïti et les puissances étrangères, depuis la période coloniale, se sont structurés autour de logiques de domination qui perpétuent la dépendance et empêchent la souveraineté réelle.

Il appelle ces élites à reconnaître leurs responsabilités dans l’effondrement du pays, plutôt que de se réfugier derrière le discours commode de l’ingérence étrangère.

Haïti dans le viseur de Washington

Abordant les relations avec les États-Unis, le politologue distingue les approches démocrate et républicaine.

« Sous les démocrates, Haïti a été instrumentalisée et livrée à des réseaux d’intérêts. Depuis 2010, des milliards ont été gaspillés.

L’administration Trump, elle, considère qu’il existe deux grands obstacles sur le terrain, d’où ses problèmes avec Haïti : le secteur privé des affaires et la classe politique. »

Selon lui, Washington identifie trois nœuds centraux de la crise haïtienne :
1. La coalition de gangs Viv Ansanm ;
2. Le trafic de drogue ;
3. L’assassinat du président Jovenel Moïse.

Toute solution durable, estime-t-il, devra s’attaquer simultanément à ces trois dimensions.

Mission internationale : de la contrainte à l’opportunité

Concernant la résolution 2793 du 30 septembre 2025 du Conseil de sécurité des Nations unies, autorisant le déploiement d’une mission multinationale de sécurité sous le Chapitre VII, Sauveur Pierre Étienne adopte une position pragmatique.

« Cette mission ne sauvera pas Haïti. Mais elle crée des contraintes et des opportunités. C’est à l’élite nationale de transformer ces contraintes en opportunités pour refonder l’État ».

Cette Force multinationale de soutien à la sécurité (Force de répression des gangs / Frg) a été autorisée pour une période initiale de douze mois (octobre 2025 – octobre 2026).

Elle sera appuyée par un nouveau Bureau d’appui des Nations unies en Haïti, chargé de fournir une assistance logistique et médicale.

Au total, 5,500 membres du personnel en uniforme et 50 employés civils devraient être déployés dans le pays pour combattre les gangs armés et appuyer la Police nationale d’Haïti (Pnh).

Sauveur Pierre Étienne propose d’encadrer cette coopération internationale par la création d’une académie militaire haïtienne et d’un centre national de formation policière, afin de renforcer les capacités nationales de sécurité et de souveraineté.

« Si nous ne profitons pas de cette fenêtre pour reconstruire nos institutions, la mission internationale ne fera que répéter les erreurs du passé », avertit-il. [apr 27/10/2025 16:00]