P-au-P., 21 oct. 2025 [AlterPresse] --- L’ancien président d’Haïti Jocelerme Privert (14 février 2016 – 7 février 2017) appelle à un retour à l’ordre constitutionnel et à une réforme en profondeur des institutions nationales de sécurité, dans une note de conjoncture publiée le week-end écoulé.
Il estime que la transition politique en cours depuis plus de six ans plonge Haïti dans une impasse institutionnelle inédite, dans ce document rendu public le 17 octobre 2025, date marquant le 219e anniversaire de l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines, fondateur de la Nation haïtienne.
« Le pays traverse l’une des plus graves crises de son histoire récente », écrit-il, évoquant « des divisions internes, des querelles intestines et des turpitudes politiques » qui bloquent tout progrès national.
Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, le pays vit en effet une transition politique prolongée, marquée par l’absence d’élections et la nomination de responsables dépourvus de légitimité démocratique.
« Durant les quinze dernières années, une seule compétition électorale a été organisée », rappelle l’ancien chef de l’État, pour qui cette dérive institutionnelle nourrit l’instabilité et le désespoir social.
Une transition sans fin et des institutions fragilisées
La transition ouverte en 2021 est devenue, selon Privert, « la plus longue jamais enregistrée sous l’empire de la Constitution de 1987 ».
Il critique la fragmentation du champ politique et la prolifération d’initiatives concurrentes :
« La lutte acharnée que se livrent aujourd’hui les principaux protagonistes pour instaurer une “transition dans la transition” doit impérativement cesser. Le pays n’a plus besoin de nouvelles expériences transitoires, mais d’un retour effectif à l’ordre démocratique. »
Cette mise en garde intervient alors que le Conseil présidentiel de transition (CPT) s’approche de la fin de son mandat, le 7 février prochain, sans avoir obtenu de résultats sur ses principaux engagements, notamment en matière de sécurité et d’élections.
Privert plaide pour la tenue d’élections libres et inclusives en 2026, qu’il considère comme la seule voie possible vers la stabilité.
Il déplore qu’« après près de quarante ans de la chute de la dictature des Duvalier, la poursuite du bonheur proclamée par le peuple haïtien à travers la Constitution de 1987 demeure un idéal inachevé ».
Sécurité, souveraineté et réforme institutionnelle
Sur le plan sécuritaire, l’ancien président reconnaît la gravité de la situation : plus de 3 000 personnes ont été tuées entre janvier et juin 2025 dans des attaques de gangs, tandis que 1,4 million de personnes ont été déplacées depuis 2023, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).
Dans ce contexte, il estime opportune la résolution 2793 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée le 30 septembre 2025, qui autorise le déploiement d’une force internationale de soutien chargée de neutraliser les gangs armés.
Mais il insiste sur le fait que cette mission – prévue pour 12 mois, d’octobre 2025 à octobre 2026 – ne saurait se substituer aux responsabilités nationales :
« Il revient aux autorités haïtiennes d’engager une véritable réforme et une professionnalisation des forces nationales de sécurité et de défense, afin de les doter des moyens nécessaires pour faire face durablement aux défis de demain. »
Une Force de répression des gangs (FRG) mène ses premières opérations conjointes avec la Police nationale d’Haïti (PNH) et les Forces armées d’Haïti (FAd’H). Parmi les zones concernées figurent des points chauds de l’Artibonite (Nord) et de la capitale.
Mais des journalistes font état d’une présence encore discrète de la force internationale sur le terrain.
Au niveau de l’administration haïtienne, Privert met en garde contre les « ingérences maladroites » et les « complicités » susceptibles de renforcer l’emprise des groupes criminels sur l’État, alors que plusieurs acteurs politiques et économiques haïtiens ont été sanctionnés par le Canada et les États-Unis pour leurs liens présumés avec les gangs.
Un appel au sursaut patriotique
Sanctionné lui-même par le gouvernement canadien en février 2023 pour ses liens présumés avec des groupes armés, aux côtés de l’avocat Salim Succar, Privert affirme vouloir replacer le débat sur le terrain du patriotisme et du redressement institutionnel :
« Haïti ne pourra s’extraire de cette spirale de crises répétées que si ses dirigeant·e·s, ses institutions et ses citoyen·ne·s placent l’intérêt supérieur de la Nation au-dessus des calculs partisans. »
Pour l’ancien président, la sortie de crise passe par une reconstruction morale et institutionnelle du pays, reposant sur la restauration de la confiance publique et le retour à la légitimité démocratique. [apr 21/10/2025 15 :00]
