Español English French Kwéyol

Être vigie sans être complice : Le féminisme haïtien face à la tutelle internationale et à la recomposition du pouvoir en Haïti

Alors que la Résolution 2793 du Conseil de sécurité de l’ONU instaure un Groupe permanent de partenaires pour coordonner la réponse internationale à la crise haïtienne, plusieurs voix dénoncent une nouvelle mise sous tutelle du pays. Dans cette tribune, la linguiste et militante Marie Frantz Joachim analyse les dilemmes du féminisme haïtien face à cette recomposition du pouvoir : comment rester actrice du changement sans cautionner la dépossession politique ni la dépendance extérieure ?

Tribune

Par Marie Frantz Joachim*

Soumise à AlterPresse le 5 octobre 2025

🔎 Vigilance et action au cœur de la crise en Haïti
• 🌿 Haïti sous tutelle : Dépossession des institutions et recomposition du pouvoir.
• 📪 Crise prolongée : Cycle de dépendance et impacts des interventions étrangères.
• 🚫 Limites du retrait : Risques de l’effacement politique.
• ⚙️ Participation critique : Agir sans se soumettre.
• 📝 Dialoguer sans se soumettre : Transparence et mémoire historique.
• 🏠 Reconstruire la souveraineté : Initiatives locales et leadership féminin.
• 🛡 Neutraliser les groupes armés : Sécurité et transformation sociale.
• 🔒 Politique de sécurité féministe : Justice, dignité et participation citoyenne.
• 🎓 Souveraineté féministe : Éducation politique et pouvoir social autonome.
• ⚡ Présence critique : Refuser la tutelle tout en participant.

1. Haïti sous tutelle : Une souveraineté confisquée

Le 30 septembre 2025 restera une date charnière dans l’histoire politique d’Haïti. Par la Résolution 2793, le Conseil de sécurité des Nations unies a instauré un Groupe permanent de partenaires chargé de coordonner la réponse internationale à la crise sécuritaire. Derrière le vocabulaire diplomatique d’« assistance » et de « stabilisation », se profile une réalité plus dure : celle d’une nouvelle tutelle internationale.

Cette décision consacre la dépossession progressive des institutions haïtiennes de leurs responsabilités fondamentales. Elle transfère la gestion du territoire, de la sécurité et d’une partie des finances publiques à des acteurs étrangers, reléguant le gouvernement national au rôle d’exécutant. Cette reconfiguration du pouvoir signe une nouvelle phase d’occupation à la fois militaire, institutionnelle et politique.

Pour une frange de la société, cette intervention apparaît nécessaire pour enrayer la violence armée et protéger les populations. Pour d’autres, elle symbolise une dépossession politique aggravée. Comment refuser la normalisation de la tutelle internationale tout en continuant à défendre les droits des femmes et la sécurité des communautés ? Les féministes haïtiennes, en première ligne face à la crise, doivent répondre à cette question avec lucidité et stratégie.

Depuis les années 1930, le mouvement féministe haïtien s’est construit dans la tension entre résistance et participation : résistance à la domination patriarcale et impériale, participation à la à la conquête du droit à la citoyenneté et à lareconstruction démocratique. Aujourd’hui, cette double posture devient une ligne de fracture.

Certaines militantes choisissent de garder leurs distances, moins par souci d’indépendance que pour maintenir supposément une posture politiquement acceptable dans un contexte de forte polarisation et de méfiance envers l’ingérence internationale. D’autres estiment qu’une absence de participation reviendrait à laisser se reproduire l’ordre masculin et autoritaire. En réalité, ce débat ne relève pas d’une opposition entre pureté et compromission, mais d’une stratégie politique : comment exercer une influence réelle si l’on renonce à être présente là où les décisions se prennent ?

2. Une crise prolongée, un cycle de dépendance entretenu

Les interventions étrangères successives, de la MINUSTAH à la BINUH, ont laissé des traces profondes : violations des droits humains, abus sexuels impunis, introduction du choléra, dépendance structurelle de l’État à l’aide internationale et affaiblissement chronique de la souveraineté populaire.

La nouvelle intervention, présentée comme une réponse sécuritaire, risque de reproduire le même schéma : militarisation de la vie civile, marginalisation des initiatives locales et effacement du politique au profit d’une logique d’administration extérieure. Or, aucune paix durable ne peut naître de la dépossession : la sécurité imposée d’en haut n’est jamais celle vécue d’en bas.

Dès lors, au-delà de la dénonciation de la tutelle, un débat stratégique s’impose sur la manière dont les forces sociales, et en particulier les femmes, peuvent agir dans ce contexte d’ingérence prolongée. Les Haïtiennes subissent la crise de plein fouet : violences armées, déplacements forcés, perte des moyens de subsistance. Mais elles sont aussi les piliers des réseaux de solidarité et les gardiennes des liens communautaires.

Dans cette perspective, refuser la normalisation de la tutelle internationale c’est revendiquer le droit d’agir et de reconstruire la sécurité depuis les communautés. La souveraineté féministe se pratique dans cette tension : par la participation critique, la vigilance et l’action collective fondée dans le réel.

3. Les limites du retrait absolu

Face à l’ingérence internationale et à l’affaiblissement de l’État, certaines militantes suggèrent un retrait des espaces décisionnels pour préserver l’intégrité morale du mouvement et éviter toute compromission. Mais cette posture comporte un risque majeur : l’effacement politique. Dénoncer sans participer revient souvent à laisser le champ libre à des actrices et acteurs qui ne partagent ni la justice sociale ni une perspective de genre, et qui reproduisent, parfois inconsciemment, les rapports de domination qu’elles et ils prétendent combattre.

Le véritable enjeu n’est donc pas de trancher entre participation et retrait, mais de concevoir une stratégie capable de concilier autonomie et influence. Participer de manière critique, tout en préservant son indépendance, devient un impératif pour défendre la justice sociale et la souveraineté féministe. Cela suppose d’agir sans se soumettre aux pressions extérieures, de refuser les compromis qui affaiblissent les principes fondamentaux du mouvement, et de construire des alternatives concrètes dans les domaines de la sécurité, de la gouvernance et de la solidarité communautaire.

La souveraineté féministe est un concept concret. Elle se manifeste dans la pratique quotidienne par la vigilance citoyenne, la reconstruction du lien social et l’occupation stratégique des espaces publics et décisionnels. Refuser de se compromettre ne signifie pas se retirer du politique : il s’agit plutôt de transformer un retrait temporaire en force stratégique, en créant des espaces d’initiative et d’innovation politique profondément bases dans la réalité locale.

4. La posture à adopter : Une participation critique et vigilante

Dans le contexte actuel, les féministes haïtiennes devraient adopter une posture qui conjugue engagement et lucidité. Résister à la tutelle internationale ne saurait signifier se retirer de la sphère politique ; il s’agit plutôt d’occuper une place consciente, critique et autonome, capable d’influencer les décisions tout en préservant l’intégrité du mouvement. Cette participation critique exige un équilibre subtil entre présence et vigilance.

Être une vigie politique signifierait agir sans se soumettre aux pressions des actrices et acteurs étrangers ou nationaux, tout en refusant toute complicité passive. Les militantes devraient observer, documenter et dénoncer les violations des droits des femmes, défendre la transparence et la redevabilité des dispositifs de «  stabilisation  », tout en appelant le Groupe permanent à honorer son mandat en neutralisant les gangs, en rouvrant les principaux axes routiers et en favorisant la reprise normale de la vie quotidienne. Cette vigilance active permettrait non seulement de contester les dérives du pouvoir, mais aussi de proposer des alternatives concrètes et localement fondées en matière de sécurité, de gouvernance et de protection des communautés.

Participer de manière critique ne revient donc pas à cautionner la tutelle internationale, mais à la défier de l’intérieur. En s’impliquant dans les mécanismes de surveillance, dans les dialogues sur la justice et l’impunité, ou dans la co-construction de dispositifs communautaires de protection, les féministes haïtiennes transforment leur présence en levier stratégique. La force de cette posture réside dans la capacité à négocier sans se soumettre, à dialoguer sans se taire, et à maintenir, au cœur de la tempête, une autonomie intellectuelle et politique fidèle aux principes du féminisme haïtien.

5. Dialoguer sans se soumettre : Éthique et mémoire du féminisme haïtien

Le dialogue avec les autorités nationales ou les instances internationales constitue un terrain délicat pour les féministes haïtiennes. Engager des discussions avec des partenaires étrangers ou un gouvernement sous influence doit être envisagé comme un exercice stratégique, guidé par une éthique rigoureuse, fondée sur trois impératifs : la transparence, la mémoire historique et la défense de la dignité humaine.

La transparence exige que toute participation soit ouverte, publique et redevable devant les bases militantes. Les décisions et positions défendues doivent être explicites et compréhensibles, afin que le mouvement conserve sa crédibilité et sa légitimité auprès des communautés. La mémoire, quant à elle, impose de rappeler les fautes du passé, violences sexuelles, corruption, introduction du choléra par des interventions étrangères, et d’exiger réparation et responsabilité. Enfin, la dignité impose de refuser le langage technocratique qui neutralise la souffrance, dépolitise les luttes et efface l’expérience vécue des populations.

Ainsi, le plaidoyer féministe devient un outil de justice et de mémoire, capable de tenir compte des enjeux historiques tout en orientant les pratiques actuelles. La radicalité féministe ne se mesure plus seulement à l’ampleur des revendications, mais à la capacité du mouvement à dialoguer sans se confondre avec les pouvoirs. Dialoguer devient un acte conscient de transformation : il s’agit de participer sans se compromettre, d’exercer une vigilance lucide face à la peur, à la violence et au chaos. C’est dans cette tension maîtrisée entre indépendance et interaction que s’affirme la souveraineté féministe et populaire, même au cœur de la dépendance internationale.

6. Reconstruire la souveraineté par le bas

Cette éthique du dialogue conduit naturellement à repenser la souveraineté. Car celle-ci se construit depuis la base, à travers les pratiques quotidiennes des communautés. Dans les quartiers populaires, les camps de déplacés internes et les zones rurales, les femmes haïtiennes incarnent cette souveraineté vécue en réinventant des formes concrètes de pouvoir. Elles organisent la solidarité, assurent la survie collective, maintiennent les liens sociaux et protègent les membres les plus vulnérables là où l’État, affaibli ou absent, ne peut agir.

Ces initiatives locales, espaces d’entraide, formations politiques, microprojets économiques, constituent le socle d’une souveraineté féministe et populaire. Elles montrent que la reconstruction politique ne peut reposer sur des décisions prises d’en haut : le véritable pouvoir se bâtit dans la proximité, en articulant justice, sécurité et dignité. Dans ce cadre, les pratiques féministes locales deviennent des instruments de transformation sociale, capables d’élaborer des alternatives viables face aux structures centralisées ou étrangères.

La sécurité, dans cette perspective, ne découle pas de la force militaire mais de la confiance, de la justice sociale et du lien collectif. Reconnaître et soutenir le leadership féminin dans les communautés constitue donc une condition essentielle pour toute paix durable. En plaçant les femmes au centre de la reconstruction politique et sociale, la souveraineté cesse d’être une abstraction juridique pour devenir une expérience vécue, tangible et communautaire.

7. Neutraliser les groupes armés et reconstruire le tissu social

Toutefois, reconstruire la souveraineté par le bas ne peut se faire sans affronter la réalité la plus brutale de la crise : la violence armée. La consolidation du pouvoir communautaire exige un minimum de sécurité, or celle-ci reste menacée par la prolifération de groupes armés qui fragilisent les territoires et capturent la vie collective.

Neutraliser ces groupes est donc un impératif politique et social. Il s’agit de démanteler les réseaux économiques et logistiques qui les alimentent, de rompre les complicités politiques qui leur assurent protection, et de restaurer une justice crédible capable d’offrir des voies de réintégration aux jeunes enrôlés de force. Cette approche globale permet de sortir du cercle vicieux de la répression et de la vengeance pour privilégier la réparation et la reconstruction du lien social.

Les féministes, présentes au cœur des communautés, jouent un rôle décisif dans cette dynamique. Par leur capacité à mobiliser, à retisser la confiance et à recréer des espaces de dialogue, elles deviennent des actrices de stabilisation. En articulant sécurité et souveraineté, elles démontrent qu’aucune reconstruction politique ne peut être durable sans une sécurité populaire, contrôlée par des acteurs légitimes, formés à la responsabilité et porteurs d’une éthique de service public.

Ainsi, la neutralisation des groupes armés ne se résume pas à une opération militaire : elle représente un processus de transformation sociale, qui passe par la participation citoyenne, le leadership féminin et la vigilance démocratique. C’est à cette condition que le tissu social, déchiré par des décennies de violence et d’exclusion, pourra se régénérer.

8. Pour une politique de sécurité publique féministe

De cette exigence de transformation découle la nécessité d’une nouvelle politique de sécurité publique. Si la neutralisation des groupes armés constitue une étape essentielle, elle doit s’inscrire dans un projet de refondation globale de la sécurité, fondé sur la justice, la dignité et la participation citoyenne.

La formation des agents de sécurité est un levier central de cette refondation. Il ne s’agit pas seulement d’améliorer les techniques d’intervention, mais de changer la culture institutionnelle : intégrer les droits humains, les inégalités de genre, les réalités sociales et les traumatismes vécus par les communautés. Une police sensibilisée aux violences basées sur le genre (VBG) et aux droits des femmes sera mieux à même de protéger sans discriminer et d’agir de manière préventive plutôt que punitive.

L’intégration des femmes au sein des forces de sécurité, ainsi que la présence de spécialistes en accompagnement psychosocial et juridique, constituent des conditions essentielles à cette évolution. Des unités mixtes associées aux comités communautaires peuvent instaurer un dialogue constant entre la population et la police, renforcer la confiance et garantir que la sécurité soit vécue comme un droit collectif, non comme une contrainte imposée.

Les mouvements féministes doivent également jouer leur rôle critique et constructif : exiger des mécanismes de reddition de comptes, dénoncer les abus, et s’assurer que la force publique reste au service du bien commun. En liant sécurité, justice et politique sociale, ils contribuent à s’attaquer aux causes structurelles de la violence : pauvreté, inégalités, exclusion et impunité.

Enfin, promouvoir une éthique de la force devient incontournable. La sécurité ne peut se réduire à la domination ; elle doit protéger la vie, garantir la dignité et consolider la paix. Une telle approche permet de concilier légitimité institutionnelle et confiance sociale, tout en affirmant le rôle central des femmes dans la construction d’un ordre public juste, démocratique et durable.

9. Souveraineté féministe : Horizon stratégique

L’éthique de la sécurité publique féministe ouvre sur un horizon plus large : celui d’une souveraineté féministe qui repense en profondeur les rapports entre pouvoir, justice et participation. Cette souveraineté ne se limite pas à une revendication théorique ; elle s’expérimente dans les pratiques quotidiennes des femmes qui, depuis les territoires délaissés, réinventent les formes de gouvernance et de solidarité.

Dans les communautés, cette souveraineté s’incarne dans la capacité des femmes à organiser la vie collective, à créer des réseaux d’entraide, à instaurer des mécanismes de décision partagée et à réaffirmer la primauté du bien commun. Ces initiatives locales ne constituent pas seulement une réponse à l’effondrement de l’État ; elles forment les bases d’un pouvoir social autonome, enraciné dans les besoins, les aspirations et les expériences vécues des populations.

L’éducation politique occupe une place centrale dans cette dynamique. En transmettant savoirs, compétences et conscience critique, les femmes renforcent la participation citoyenne et la compréhension des droits et responsabilités. Cette éducation ne vise pas seulement à informer, mais à former des actrices politiques capables de contester les hiérarchies injustes, de transformer les rapports sociaux et d’élaborer des alternatives à la domination patriarcale et néocoloniale.

Par ailleurs, l’occupation de l’espace public et des lieux de décision constitue un pilier essentiel de cette souveraineté. Les femmes haïtiennes, en intervenant dans les débats locaux, en siégeant dans les instances de gouvernance ou en animant des plateformes d’action collective, affirment leur légitimité politique. Elles ne se définissent plus comme bénéficiaires d’une protection extérieure, mais comme sujets souverains, exerçant un pouvoir fondé sur la proximité, la justice et la solidarité.

Ainsi, la souveraineté féministe se déploie comme une praxis politique : à la fois outil de transformation sociale et vecteur d’autonomie collective. Elle révèle que les femmes haïtiennes ne dépendent d’aucun « sauveur » extérieur ; elles participent pleinement à la reconstruction du pays en articulant les trois axes indissociables d’un projet d’émancipation : sécurité, justice et solidarité.

10. Conclusion : Une éthique de la présence critique

De cette expérience concrète du pouvoir émerge une exigence politique majeure : refuser la tutelle sans s’effacer, participer sans se compromettre. Tel est le défi des féministes haïtiennes, prises entre l’urgence de la sécurité, la quête de justice et la défense de la souveraineté.

Le féminisme haïtien ne peut se réduire à la dénonciation ni se dissoudre dans la compromission. Il doit habiter les espaces du pouvoir sans en être capturé, y introduire la lucidité, la responsabilité et la redevabilité. Cette position critique, loin de l’abstention, constitue une présence active : elle observe, questionne, corrige, tout en maintenant une ligne éthique claire.

Dans cette tension féconde entre refus, participation et transformation se joue la responsabilité historique et traditionnelle du mouvement féministe haïtien, de 1934 à aujourd’hui : maintenir vivante la souveraineté populaire, en résistant et en créant, sans jamais rester passive.

Les féministes doivent être présentes, mais jamais silencieuses. Vigilantes, mais jamais complices. Engagées, mais toujours du côté des femmes, du peuple et de la liberté. C’est dans cette éthique de la présence critique, à la fois lucide et courageuse, que se dessine la possibilité d’un avenir réellement souverain, juste et démocratique pour Haïti.

* Linguiste, féministe