Dans une réflexion nourrie de César et de Machiavel, l’analyste politique Michel Legros rappelle une vérité intemporelle : une victoire n’est rien sans l’art de vaincre. La force ne suffit pas ; encore faut-il savoir saisir l’instant décisif et le transformer en triomphe.
Tribune
Par Michel Legros*
Soumise à AlterPresse le 21 aout 2025
Je vous invite d’abord à méditer sur une courte phrase d’un grand général et écrivain qui, comme Churchill, aurait peut-être aujourd’hui reçu le prix Nobel de littérature : Jules César.
Après sa défaite devant Pompée à Dyrrachium, César écrivit dans ses Commentaires sur la Guerre Civile ces mots simples et terribles : « Si l’ennemi avait su vaincre… ».
Pompée, victorieux ce jour-là, se replia dans son camp et se laissa aller à la célébration, aux festins, sûr d’avoir déjà gagné. Hélas, il n’a pas su transformer sa victoire en triomphe.
César, lui, malgré la défaite amère, haranguait ses soldats et ranimait leur courage, transformant l’échec en ressort moral.
À Pharsale, le sort se retourna. César l’emporta. Il entra dans la tente de son adversaire et mangea le dîner préparé pour lui. Sans lui laisser de répit, il poursuivit ensuite Pompée jusqu’en Égypte. Là, Ptolémée XIII, craignant César, fit assassiner Pompée et lui envoya sa tête comme présent. On se solidarise rarement avec les vaincus.
Pompée n’a pas su vaincre après Dyrrachium.
César a su vaincre après Pharsale.
La victoire n’est rien sans l’art de vaincre.
La leçon de Machiavel
Parmi tous ses écrits, le Capitolo dell’Occasione reste pour moi l’un des plus beaux textes de Machiavel. Sa profondeur et sa force poétique illustrent magistralement une vérité intemporelle : le succès ne dépend pas seulement de la force ou de la ruse, mais de la capacité à saisir l’instant.
« Qui es-tu, toi qui ne sembles pas mortelle,
si comblée de grâce et de dons par le ciel ?
Pourquoi ne t’arrêtes-tu pas ? Et pourquoi portes-tu des ailes aux pieds ?
Je suis l’Occasion, connue de peu.
Ma peine vient de ce que je cours toujours, un pied sur une roue.
Voler ne peut égaler ma vitesse,
c’est pourquoi je garde mes ailes aux pieds,
pour que chacun se trompe sur ma course.
Mes cheveux tombent devant mon visage ;
ainsi je couvre ma poitrine et mon visage,
afin que personne ne me reconnaisse quand j’arrive.
Mais derrière ma tête, mes cheveux sont rasés ;
celui qui tente de me saisir alors que je suis déjà passée s’épuise en vain.
Qui m’accompagne ? C’est la Pénitence.
Comprends bien : qui ne sait me saisir, celui-là la subira.
Et toi, pendant que tu perds ton temps à parler et à t’égarer dans de vaines pensées,
déjà, hélas, tu ne vois pas et tu ne comprends pas combien je t’ai échappé ! »
Ce texte est un chef-d’œuvre de clairvoyance. Machiavel y montre que le pouvoir et le succès appartiennent à ceux qui savent reconnaître et exploiter l’occasion. Il suffit qu’un instant décisif soit manqué, et la chance s’échappe à jamais.
L’histoire de César et Pompée, à Dyrrachium comme à Pharsale, et le Capitolo dell’Occasione de Machiavel nous enseignent la même vérité : la victoire appartient à ceux qui savent voir, décider et agir au moment exact où l’opportunité se présente.
Hésiter, se complaire dans le succès ou perdre son instant : la victoire s’échappe. Savoir vaincre, c’est saisir l’occasion et la transformer en triomphe.
L’art de vaincre est l’art de ne jamais laisser passer le moment. Sinon, inévitablement, viennent les regrets : « Si m te konnen toujou dèyè », dit l’adage.
*Analyste politique
sitwayenpourespekonstitisyon@gmail.com
Photo logo : Portrait posthume de Nicolas Machiavel, par Santi di Tito, Palazzo Vecchio, Florence.
