L’accession du secteur privé au pouvoir en Haïti s’inscrit dans un processus de renforcement de l’hégémonie du patronat, selon une enquête du Centre for Economic and Policy Research (Cepr). L’étude met en lumière les démarches du secteur privé pour accroître son influence à l’échelle nationale et internationale, ainsi qu’un projet de développement en gestation pour le pays.
Compte-rendu
P-au-P., 19 août 2025 [AlterPresse] --- L’ascension politique du secteur privé haïtien, désormais présent aux deux branches de l’exécutif, s’inscrirait dans un processus mûri au fil des dernières années de crise sévère que connaît Haïti.
Cette montée en puissance du secteur patronal devrait également s’accompagner d’une hégémonie commerciale renforcée, selon les conclusions d’une enquête du Centre for Economic and Policy Research (Cepr), consultée par AlterPresse.
Le document met au jour les démarches multiples entreprises par le patronat pour développer son influence, tant sur le plan national qu’international, ainsi qu’une vaste campagne de charme menée auprès de la communauté internationale, en particulier à Washington.
L’objectif consisterait, en substance, à redorer une image ternie et à consolider son emprise, en tirant parti d’opportunités et d’avantages divers.
Avant de passer le flambeau à Laurent Saint-Cyr, appelé à diriger le Conseil présidentiel de transition (Cpt), l’économiste Fritz Alphonse Jean avait exprimé ses préoccupations sur le fait que les deux branches du Pouvoir soient confiées à deux membres du secteur privé : le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et Laurent Saint-Cyr.
Il s’agit là d’une première dans l’histoire récente d’Haïti, souligne l’article, rappelant que, selon Fritz Jean, des membres du secteur privé sont impliqués dans la dégradation du climat sécuritaire et économique du pays.
Dans ce débat, certains critiques de Fritz Jean ont toutefois fait remarquer que lui aussi, en tant qu’ancien coordonnateur du Cpt, provenait du secteur privé puisqu’il avait été président de la Chambre de commerce, d’industrie et des métiers du département du Nord-Est. D’autres, à l’inverse, ont réfuté cet argument, affirmant que Fritz Jean ne représente pas le patronat au sein du Cpt, mais bien le mouvement socio-politique Montana.
Sanctions internationales et offensive de lobbying
Alors que le secteur privé consolide sa mainmise sur l’appareil étatique haïtien, plusieurs de ses membres sont parallèlement visés par le régime de sanctions des Nations unies, instauré en 2022 pour soutien direct ou indirect aux groupes armés et pour des pratiques de corruption.
Le Canada et les États-Unis ont également sanctionné des personnalités du secteur privé haïtien, de même que divers acteurs politiques.
L’enquête mentionne, à ce propos, l’arrestation le 16 juillet dernier, en Floride (États-Unis), de l’homme d’affaires et ancien dirigeant politique Réginald Boulos, âgé de 69 ans, pour avoir omis de déclarer, dans ses documents de demande d’asile, son implication présumée dans une campagne de violence et de soutien à des gangs en vue de déstabiliser Haïti.
Selon l’étude, l’implication politique et les menaces internationales seraient à l’origine d’une campagne de lobbying à Washington, lancée ces derniers mois par des acteurs du secteur privé.
En février, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a embauché Carlos Trujillo, ancien fonctionnaire de l’administration Trump, comme lobbyiste pour une durée d’un an et une rémunération mensuelle de base de 35 000 dollars, rapporte le Cepr.
Le document signale aussi un autre accord, signé en mars, entre la famille Deeb et Brownstein Hyatt Farber Schreck, l’une des plus grandes sociétés de lobbying aux États-Unis, pour défendre ses intérêts à Washington. La famille Deeb, principal importateur en Haïti, aurait dépensé 110 000 dollars en services de lobbying jusqu’en juin.
Reynold Deeb, l’un des trois frères associés dans l’entreprise familiale, a été sanctionné par le Canada et indexé par l’Onu pour des actes présumés criminels, souligne l’enquête.
Le Cepr précise également qu’en juillet, le ministère américain de l’Agriculture a mené une mission commerciale en République dominicaine afin de stimuler les exportations américaines. Parmi les « entreprises américaines » participantes figurait US Agricom Inc., dirigée, selon les registres de l’État de Floride, par la famille Deeb.
Olivier Acra, frère de Marc-Antoine Acra, lui aussi sanctionné par l’Onu, a participé à la mission.
Les Acra comptent parmi les plus gros importateurs de riz en Haïti, un des plus grands marchés pour le riz américain au niveau mondial, relève le Cepr.
L’article dévoile en outre une étude, réalisée en avril par le cabinet d’avocats floridien Patino & Associates via Checkmate Government Relations, sur les « politiques liées aux affaires et aux échanges commerciaux entre les États-Unis et Haïti ». Patino & Associates avait déjà agi comme lobbyiste auprès de l’ambassade des États-Unis en Haïti.
En un peu moins de trois mois, le cabinet aurait dépensé au moins 300 000 dollars en activités de lobbying, selon le Cepr.
L’étude met également en lumière la création de l’Institut Macaya, un think tank constitué par une coalition de 18 figures du secteur privé. En avril, ce groupe a recruté TSG Advocates DC, l’un des plus grands cabinets de lobbying de Floride, dépensant environ 30 000 dollars au cours des deux premiers mois du contrat.
Lors de la visite du Premier ministre Fils-Aimé à Washington, au début de l’été, une délégation de l’Institut Macaya était également présente, souligne le Cepr.
💰 Haïti à Washington : le secteur privé dépense gros !
- Février : PM Alix Didier Fils-Aimé recrute Carlos Trujillo, ex-officiel Trump → 35 000 $/mois.
- Mars : Famille Deeb → 110 000 $ via Brownstein Hyatt. Reynold Deeb sanctionné ONU & Canada.
- Avril : Patino & Associates → 300 000 $ en lobbying sur les relations US-Haïti.
- Avril : Création de l’Institut Macaya, think tank du secteur privé. Contrat avec TSG Advocates DC (Floride) → 30 000 $ en 2 mois.
- Juillet : US Agricom Inc. (famille Deeb) & Olivier Acra (famille Acra, aussi sanctionnée) participent à une mission agricole américaine.
📊 Le secteur privé haïtien joue gros pour accroître son influence à Washington.
« Une Haïti meilleure pour tous » : Un plan du secteur privé pour l’avenir ?
Créé en Floride à l’été 2022, soit l’année même où les États-Unis et le Conseil de sécurité de l’Onu ont commencé à évoquer ouvertement des sanctions en réponse à l’escalade de la violence en Haïti, l’Institut Macaya s’est donné pour objectif de renouveler et remodeler l’image du secteur privé haïtien à l’échelle mondiale. Il a joué un rôle majeur dans les négociations politiques menées tout au long du mandat du Premier ministre de facto Ariel Henry, poursuit le Cepr.
Le rapport fait également état de liens entre l’actuel coordonnateur du Cpt, Laurent Saint-Cyr, ancien membre d’Alternative Insurance Company (Aic), et l’Institut Macaya, dont le Pdg Olivier Barreau figurerait parmi les premiers bailleurs de fonds et participants.
Début août, à quelques jours de l’accession de Saint-Cyr à la tête du Cpt, l’Institut Macaya aurait engagé le consultant américain Andrew Cheatham pour élaborer un plan d’action. « Il s’agit d’un document de 20 à 25 pages proposant des activités dans les domaines de la sécurité, de la gouvernance et de la transition politique, du développement économique (infrastructures) et de l’aide humanitaire afin de soutenir la stabilisation d’Haïti », rapporte le Cepr.
Cheatham avait déjà collaboré, en 2023, avec l’Institut américain pour la paix, rédigeant un texte sur le rôle central des acteurs du secteur privé dans l’instauration de la paix en situation de conflit. Il y évoquait notamment le développement de l’Institut Macaya, présentant les entrepreneurs haïtiens comme « organisés et sérieux » et les qualifiant « d’atout précieux » pour l’écosystème d’acteurs, y compris les multinationales, cherchant à résoudre les crises haïtiennes.
Olivier Barreau, par ailleurs président de la Banque de l’Union Haïtienne (Buh), où le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a siégé au conseil d’administration, est présenté comme l’un des piliers de cette initiative.
L’Institut Macaya affirme vouloir contribuer à l’émergence d’une « nouvelle oligarchie éclairée » à travers un plan de développement décennal pour le pays. Cette ambition se retrouve dans une publication de novembre 2024 intitulée « Une Haïti meilleure pour tous ».
À rappeler que, le 8 décembre 2022, dans une note relayée par AlterPresse, les principales associations d’entreprises et d’entrepreneurs d’Haïti avaient exprimé leur « profonde préoccupation » face à une crise qui « ne cesse d’endeuiller les familles, d’asphyxier l’économie nationale et d’appauvrir la grande majorité de nos concitoyens ».
Cette déclaration devait symboliser la fin des divisions patronales et ouvrir la voie à « une alliance sans précédent pour le changement ». Elle traduisait une volonté de rompre avec les pratiques opaques et de promouvoir un cadre économique fondé sur la transparence, la concurrence loyale et l’éthique.
En se plaçant du côté d’un consensus national, les entrepreneurs affirmaient leur volonté de jouer un rôle actif dans la construction d’un avenir plus stable et inclusif pour Haïti. Dans cet esprit, ils s’étaient engagés à accompagner une administration transitoire dans l’élaboration d’un Plan stratégique de développement économique et social (Psdes) destiné à attirer des investissements, créer des emplois durables et restaurer des services de base.
Ils avaient aussi promis de soutenir des réformes institutionnelles en profondeur, afin de renforcer l’État de droit et la compétitivité du pays, tout en annonçant leur intention d’investir directement dans les collectivités, une fois la stabilité politique et sécuritaire retrouvée. [cj gp 19/08/2025 12:00]
