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Haïti / 20 ans après Foley : Risque avéré de capture de l’Etat …

Il y a vingt ans, en quittant Haïti, l’ambassadeur américain James B. Foley mettait en garde contre deux fléaux susceptibles de précipiter la chute de l’État : l’argent sale de la drogue infiltrant la politique et un secteur privé verrouillant les réformes à son profit. Aujourd’hui, alors que les élites économiques semblent avoir pris le contrôle direct de l’appareil étatique, l’économiste Gary Olius souligne que les avertissements de Foley résonnent comme une prophétie inachevée – car il avait dit l’essentiel, mais pas tout.

Tribune

Par Gary OLIUS*

Soumise à AlterPresse le 9 aout 2025

Il y a 20 ans, quasiment jour pour jour, un ancien ambassadeur américain du nom de James B. Foley a fait œuvre de Edward Gibbon en Haïti. Ce dernier, dans ses écrits désormais fameux, avait réussi à déterminer les causes profondes de la décadence de l’empire romain ; tandis que Foley, dans un discours d’une rare solennité, avait annoncé la grande catastrophe que le pays vit depuis un certain temps. Par la force des choses, il semble que cette Haïti-bien-commun risque de recevoir le coup de grâce, au cours des mois à venir. L’analyse de Gibbon est le produit d’une réflexion ex-post, tandis que celle de Foley - dans le cas d’Haïti - était de nature prospectiviste. Mais les deux analystes se rencontrent dans la clarté de leur lecture et dans l‘indication du rôle dévastateur de la corruption et de l’argent sale dans la déstabilisation ou la putréfaction d’un Etat. D’aucun dirait que, par cette sommaire comparaison, on est en train de mettre Foley sur un piédestal qui ne lui convient pas. Ce qui est certain, c’est qu’en réalité, on ne fait que rendre à César ce qui est à César, … sans aucun souci panégyriste.

Par contre, nous concédons le fait indéniable que James B. Foley, comme tout vrai américain, a un dégout congénital pour Haïti et les haïtien.ne.s. Il a les mêmes caractéristiques que Roosevelt, Clinton, Obama, Biden ou Trump. Mais avec la seule différence qu’il détient une lucidité et une capacité d’analyse stratégique propre à un intellectuel de belle eau et de grande probité. Au soir du 12 août 2005, il a prononcé un discours devant une brochette de journalistes, de leaders politiques et de nantis qui a laissé pantois tout ce beau monde qui pensait être là uniquement pour trinquer avec lui, au moment de son départ d’Haïti. Dans sa cinglante allocution, au moins deux passages ont retenu l’attention. Le premier concerne les partis politiques : « J’ai une préoccupation, c’est l’influence de la drogue dans la campagne électorale. Et, je conseille fortement à toutes les formations politiques de refuser l’argent sale parce que vous allez le payer cher à l’avenir  ». Le second passage, non moins évocateur, s’adressait aux hommes et femmes d’affaires : « Le Secteur privé haïtien bloque les reformes, manipule le système à son avantage et freine le progrès démocratique ». Ces deux éléments de son discours ont eu l’avantage d’être clairs comme de l’eau de roche …

Après avoir entendu ces propos, une grande partie de l’assistance avait perdu la soif et l’appétit, en ce soir où seule une bombance festive était annoncée. Mais les gens lucides retenaient la sincérité et la clairvoyance de ce diplomate qui a su abandonner la langue de bois qui sied à la sphère diplomatique pour tirer à boulets rouges sur des élites qui se croyaient être dans les jardins de sa résidence, seulement pour sabler du bon champagne, déguster des mets exquis et remercier gentiment Monsieur l’Ambassadeur. Pour une fois, ces personnes ont eu l’occasion de se retrouver face à quelqu’un de haut rang qui leur a administré, publiquement, une raclée inoubliable. Les convives étaient contraints d’écouter des paroles qui ne chatouillaient pas leurs oreilles. Le jour suivant, certains avaient avoué leur grande souffrance et leur regret d’avoir répondu à cette invitation. En réalité, ce n’était ni une gifle, ni un crachat à leur visage et, encore moins, un pied de nez ; mais c’était juste un coup de fouet à leur conscience devenue trop insensible aux multiples problèmes de la société haïtienne.

Comme le complément d’une analyse incomplète et d’une histoire mal racontée, c’est paradoxalement une frange de l’establishment américain qui a supporté l’arrivée de Michel Martelly au pouvoir, alors que c’était une palissade que ce politicien avait des relations privilégiées avec le monde des trafics illicites. Comme si c’était hier, on se souvient que c’est le grand journal floridien, Miami Herald, qui avait annoncé prématurément la victoire au forceps de ce politicien qui se passait de présentation pour son mode de vie et ses grivoiseries, alors qu’il n’a été crédité que de 49.1% des suffrages. James B. Foley, dans sa grande prémonition, n’avait pas soupçonné les liens qui unissaient la mafia haïtienne à celle des Etats-Unis et il n’avait peut-être pas vu venir ce coup des Clinton que, quelques années plus tard, Peter Schweitzer allait dénoncer dans son fameux livre « The Clinton Cash ». C’était le cas de dire que les puces sont plus facilement visibles sur la peau des chiens émaciés … que nulle part ailleurs.

Foley n’avait manifestement pas tout dit, mais a-t-il dit l’essentiel ? Quand on se rappelle que les politiciens et les nantis indexés ont armé les gangsters qui pillent, violent, tuent et font voir de toutes les couleurs à la société haïtienne, on peut dire qu’il avait vu juste. Mais, du reste, ces groupes criminels le font avec des armes de guerre venues des Etats-Unis et laissées passer sans scrupule par le port de Miami. Et, c’est peut-être là une des parties oubliées par cet ambassadeur dans son fameux discours. De plus, un autre politicien, issu de la mouvance supportée par les Clinton et devenu président avec aussi la bénédiction des américains et celle de ces mêmes nantis, a été spectaculairement assassiné par des mercenaires, … venant encore des Etats-Unis. Bref, tout s’est passé comme si la corruption multiforme était comme une sorte de chorégraphie à la fois macabre et burlesque, il faudrait un puissant et une faible pour mieux en exécuter les pas.

Le complément insoupçonné de la vérité émise par Monsieur l’Ambassadeur est que les trafics illicites et la corruption (qui détruisent Haïti) ont des ramifications étasuniennes très solides et que ce petit pays ne s’en sortira pas si son grand voisin ne prend pas des mesures appropriées, favorables à la paix, à l’anti-gangstérisme et à la bonne gouvernance. En revanche, tant que les gangs continueront de recevoir massivement des armes de guerre et que les forces de sécurité haïtiennes resteront sous embargo américain et dépourvues de moyens aériens (hélicoptères, drones de combat, etc.) capables de leur donner une supériorité définitive pour vaincre ces gangs, le commun des mortels dira toujours que cet ambassadeur n’a été qu’un simple prophète de malheur.

Et puis, par un drôle de coïncidence, la vingtième année des prévisions de James B. Foley correspond à une mainmise totale du secteur privé sur le pays. Depuis le 07 août 2025, les nantis ont le contrôle exclusif de l’appareil étatique ; oui, eux qui ne jurent que par la perdurance des monopoles acquis ou conquis seuls ou avec l’aide de leurs alliés nationaux et internationaux. Leurs plus récentes conquêtes sont l’espace aérien et l’espace de pouvoir politique. Comme de fait, ils ont l’exclusivité du transport aérien, suite au blocage de la circulation par voie terrestre imposé par des bandits opérant à leur solde. A présent, ils ont tous les moyens pour bloquer toutes les réformes à la Douane, à la DGI, à l’OFNAC, à l’APN et inscrire leurs gains monopolistiques dans des arrêtés et des décrets. Tout cela, avec la perspective macabre de fagoter un référendum et des élections qui leur permettront d’avoir une constitution à la mesure de leurs intérêts et des parlementaires qui pourront convertir leurs décrets en lois. Mais, pour boucler définitivement la boucle, ils auront besoin assurément de l’appui de l’Ambassade américaine. Auront-ils ce blanc-seing ?

Haïti s’apprête à expérimenter la légalisation du conflit d’intérêts au plus haut niveau de son Etat, après celle du grand banditisme. Et, déjà, un puissant groupe privé opérant dans le domaine portuaire est déjà dénoncé par un membre du CPT, arguant que celui-ci a utilisé récemment ses grandes influences pour s’octroyer un bail de 27 ans, alors que le document de référence en cette matière ne prévoyait qu’un bail de 9 années. Si tel est le cas, que n’oseront pas faire ces gens-là quand ils auront aussi le contrôle de la présidence du pays. Sauront-ils résister à l’envie de s’auto-octroyer des franchises massives de longue durée (comme c’était le cas en 2004) et de contrôler totalement la PNH, les FAdH, l’ULCC et l’UCREF … à des fins peu catholiques ?

En vérité, James B. Foley en tirant la sonnette d’alarme ne nous avait pas tout dit, mais il nous a dit l’essentiel. Il nous a enjoint de fermer la porte au financement des formations politiques par la mafia de la drogue et de nous méfier du secteur privé des affaires qui bloque les reformes nécessaires à la prospérité économique du pays et qui manipule tout en sa faveur. Qu’avions-nous fait de ces recommandations ? Niet !. Or, c’était à nous autres d’approfondir la réflexion de l’ambassadeur et d’aboutir à des dispositions pratiques pouvant empêcher à la mafia transnationale (étasunienne, aussi !) de prendre le contrôle du milieu politique, limiter légalement les champs d’action et d’influence des nantis, bien connus pour leur réflexe de corruption et leur tentation irrépressible à l’agent-facile.

Depuis le 07 août 2025, Haïti est entrée officiellement dans une nouvelle phase de sa crise multidimensionnelle et le risque de sa conversion en une crise totale et insoluble est considérable. Une redéfinition légale (sur mesure) des relations de l’Etat avec le secteur privé des affaires par les membres influents de ce même secteur pourra nous amener à franchir le seuil de l’irréparable. Déjà, on a vu ce que les contrats léonins signés par l’ex- président René Préval ont donné comme résultats. Et, c’est bien peu par rapport ce que nous risquons à présent : un risque avéré de capture complète de l’Etat, l’établissement sur une base durable d’une corruption systémique inscrite dans le corpus légal et un système de pilotage par personnes interposées permettant de neutraliser l’administration publique sur le long terme. En outre, par ces temps pré-électoraux, de grands directeurs d’opinions sont déjà sous contrôle et le peuple ne sera nullement informé de ce qui pourra se passer. Même le vox populi se taira et personne n’osera piper mot. Et puis, reviendront les saisons ténébreuses et tristes où – pour évoquer des questions d’ordre public - il faudra uniquement se parler par signes. A bon entendeur… salut !

* Économiste et Spécialiste en Gouvernement et Administration Publique
Membre du Haut Conseil de l’UPSEJ
Auteur de : « Propension à la Corruption », Editions C3, avril 2016.
« Haïti 1804-2018, 214 ans de Servitude économique et d’une Gouvernance assistée » Editions C3, Juillet 2022.