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Haïti/Sécurité : Budget bloqué, coordination absente – La PNH peut-elle encore faire face aux gangs ?

Par Charilien Jeanvil

P-au-P., 26 juillet 2025 [AlterPresse] --- Alors que des agents de la Police nationale d’Haïti (PNH) ont été assassinés cette semaine à Liancourt (Artibonite) et à Kenscoff (Ouest) par des membres du gang Viv Ansanm, l’institution policière alerte sur des difficultés financières majeures qui freinent ses opérations.

Dans une note parvenue à AlterPresse, la PNH dénonce des « mésinterprétations » circulant sur les réseaux sociaux à propos de fonds qui auraient été débloqués, alors qu’aucun décaissement n’a encore eu lieu, déclare-t-elle. La direction de la police parle de « manœuvres orchestrées dans le but de déstabiliser l’institution sécuritaire ».

Budget amputé, promesses non tenues

La direction générale de la PNH explique avoir transmis, il y a environ quatre mois, un budget prévisionnel de 272,323,800.00 gourdes aux autorités concernées. Jusqu’à présent, seule une allocation de 177,130,000.00 gourdes — soit environ 65 % du montant initial — a été approuvée par le ministère de l’Économie et des Finances (MEF), le 18 juillet 2025.

Cependant, ces fonds n’ont pas encore été décaissés, plongeant l’institution dans une situation financière difficile. « Cette somme servira à couvrir les frais des opérations en cours, les besoins des agents sur le terrain, les coûts en carburant, per diem, restauration, réparation de véhicules et autres imprévus », précise la note.

Dans le budget rectificatif de l’exercice 2024–2025, 36,9 milliards de gourdes ont été alloués à la PNH et à l’armée, sur un budget total de 323,4 milliards de gourdes. Le MEF a vanté une hausse de 11,8 % du financement des secteurs liés à la sécurité, soulignant que « la sécurité reste la priorité absolue ».

De son côté, le Conseil présidentiel de transition (CPT) a qualifié ce budget de « budget de guerre », censé répondre à la crise multidimensionnelle qui secoue le pays.

Policiers tués, promesses de justice

En réponse aux meurtres des policiers Daniel Jean-Louis (agent III, 26e promotion), Féguensly Mertus et Daniel Dareus (agents II, 28e promotion), la PNH a promis une intensification de ses opérations, notamment dans l’Artibonite.

« La mort de ces vaillants policiers tombés en service doit devenir une source de motivation pour leurs collègues », affirme l’institution, en appelant au renforcement de l’esprit de corps pour continuer la lutte contre les gangs.

Le CPT, dans une note officielle, a promis de tout mettre en œuvre pour rendre justice aux familles des victimes. Le président du Conseil supérieur de la Police nationale (CSPN), le premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, a été chargé de mobiliser toutes les ressources disponibles pour faire la lumière sur ces assassinats.

Colère policière, appels à la révolte

Le syndicat SPNH-17 appelle quant à lui à la mobilisation : il exhorte les policières et policiers à se préparer à une révolte, face à ce qu’il qualifie d’indifférence du CPT, du CSPN et du gouvernement.

Le syndicat accuse les autorités de ne pas avoir mis à disposition les moyens matériels promis, y compris des drones kamikazes acquis pour les opérations contre les gangs armés. Il fustige également la séparation des fonds alloués au renseignement du « budget de guerre », y voyant une mauvaise gestion des priorités sécuritaires.

Le SPNH-17 réclame en outre la révocation du directeur de la Direction centrale de la police administrative (DCPA), Arol Enol Alphonse, et du directeur départemental de l’Artibonite, jugés incapables d’assurer la protection des policiers dans cette région meurtrie.

Division au sommet, efficacité compromise

La Plateforme des organisations haïtiennes de défense des droits humains (POHDH) déplore pour sa part un grave manque de coordination entre les autorités civiles et policières. Selon son secrétaire exécutif, Alermy Piervilus, la lutte contre la criminalité ne peut aboutir sans synergie au plus haut niveau de l’État.

Il évoque des tensions persistantes entre le premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et le directeur général de la PNH, Rameau Normil, ce qui entraverait l’efficacité des opérations. Ces dissensions fragilisent davantage l’action policière sur le terrain, déjà minée par l’insuffisance de moyens.

Même son de cloche du côté du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH). Son directeur exécutif, Pierre Espérance, a appelé le pouvoir en place à travailler en collaboration étroite avec le commandement de la PNH, afin de renforcer les interventions face à la montée des violences.

Entre déficit budgétaire, manque de coordination et colère interne, la PNH se retrouve prise en étau, alors que les gangs continuent d’étendre leur emprise sur des pans entiers du territoire. Les annonces de renforcement des moyens policiers ne suffisent plus à convaincre les agents ni la population. [cj gp apr 26/07/2025 18 :00]

Photo : PNH
Rameau Normil, directeur général de la police