Alors qu’Haïti s’apprête à être dirigée par deux figures du patronat, Michel Legros rappelle que ce pays est né d’un soulèvement contre la propriété et l’exploitation. Il interroge, à travers l’histoire, le rapport complexe entre liberté, travail et rejet des élites.
Tribune
Par Michel Legros*
Soumise à AlterPresse le 25 juillet 2025
Le 7 août, Haïti passera sous la direction conjointe de deux représentants du patronat : le coordonnateur du Cpt et le Premier ministre. Avant qu’ils ne prétendent stabiliser la situation, il convient de leur rappeler une vérité fondatrice : ce pays est né d’un soulèvement contre les propriétaires.
Août 1791 marque un tournant : la grande révolte des esclaves à Saint-Domingue qui, si elle a ouvert la voie à l’indépendance d’Haïti, fut aussi une insurrection contre le travail au profit d’autrui — donc, contre le travail tout court, puisqu’il n’en existait guère d’autre forme à l’époque.
Depuis cette date, en grande partie, « Ayisyen pa travay ak moun ».
Certes, il existe des formes de coopération, de solidarité et de travail collectif — notamment dans les campagnes et les milieux populaires urbains — mais la méfiance envers le travail pour autrui demeure profondément enracinée. Pour beaucoup, cela revient encore à se soumettre à un maître potentiel. Ainsi, le travail est-il souvent perçu comme une entrave à la liberté conquise.
Dès lors, tous les chefs d’État haïtiens, de Toussaint Louverture à nos jours, ont été confrontés à ce dilemme : comment organiser le travail dans un pays né d’une insurrection contre la propriété et les possédants ?
Obsédés par cette question, ils ont multiplié les codes du travail, les codes ruraux et les règlements de culture — autant de tentatives déguisées de rétablir une forme de servitude.
Un seul homme semble avoir temporairement brisé cette résistance au travail : Henri Christophe. Par une discipline rigoureuse et une organisation quasi militaire, il parvint à remettre les Haïtiens au labeur. Mais à quel prix ? Et pour combien de temps ?
Haïti est, avant tout, la terre de la liberté.
Mais pour un ancien esclave, qu’est-ce que la liberté ?
C’est là toute la question.
L’idéologie dominante étant celle des classes dominantes, dans l’univers mental de l’ancien esclave, l’homme libre est, paradoxalement, celui qui possède des esclaves. La liberté en Haïti glisse ainsi vers le droit d’exploiter.
Ce renversement des valeurs a façonné la logique du pouvoir. Dès lors, la minorité accédant au sommet a cherché à reproduire l’ancien schéma — d’où sa résistance à la démocratie. Elle considère la majorité comme une masse de nouveaux serfs, corvéables à merci. Mais une grande partie de cette population, rejetant cet ordre, perçoit dans toute tentative d’organisation hiérarchique une résurgence de l’esclavage. Elle fuit vers les mornes et l’ « en-dehors », avec le même esprit de marronnage.
Cette ambivalence face au travail a aussi une conséquence migratoire. Ne voulant ou ne pouvant pas travailler en Haïti, certains choisissent d’émigrer. Mais une fois à l’étranger, ils se révèlent des travailleurs infatigables, cumulant les emplois (l ap fè 2 dyòb). Ils reviennent au pays pour se reposer, se prélasser sur la terre de la liberté. Le diaspora-vacancier participe à toutes les fêtes champêtres, réaffirmant dans le plaisir cette liberté qu’il associe à la terre natale : à l’extérieur, le labeur ; en Haïti, la liberté — jouissive, parfois même licencieuse.
Ainsi s’impose cette logique : travailler, oui — mais jamais sous la contrainte, ni pour un autre. C’est cela, Haïti.
Le secteur privé, hier encore qualifié par l’étranger de « most repugnant elite », est-il prêt à affronter deux siècles de préjugés et ďhostilité, avec tous les risques que cela comporte — y compris celui d’un nouveau soulèvement — dans un contexte international marqué par la montée d’un antihaitianisme primaire. Est-il certain de pouvoir y faire face ?
*Analyste politique
Contact : sitwayenpourespekonstitisyon@gmail.com
NB. Certaines idées développées ici sont nées de discussions passées avec deux éminents historiens : Vertus St Louis et Alix René.
