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Haïti – Culture – Crise : Œuvres détruites, artistes pourchassés, le cri poignant et le regard lucide d’un créateur

Dans un pays où la violence armée dévaste autant les vies humaines que le tissu symbolique, la culture haïtienne subit de lourdes pertes. Des quartiers naguère foisonnants d’art et de création, comme Carrefour Feuilles, sont réduits au silence. Œuvres détruites, ateliers pillés, artistes traqués ou exilés… Le cri de Duckyns Saint-Eloi, fils du sculpteur Lionel Saint-Eloi, résonne comme un appel à la mémoire, à la résistance et à la sauvegarde d’un patrimoine menacé.

Par Charilien Jeanvil

P-au-P., 21 juillet 2025 [AlterPresse] --- Autrefois foyer vibrant de création artistique, le quartier de Carrefour Feuilles, à Port-au-Prince, est aujourd’hui ravagé par la violence des gangs armés. Des familles chassées, des œuvres détruites, et des artistes contraints à l’exil : ce triste tableau illustre la crise culturelle profonde qui frappe Haïti.

À travers le témoignage poignant de Duckyns Saint-Eloi, fils du célèbre artiste Lionel Saint-Eloi, c’est tout un pan du patrimoine haïtien qui lance un appel à la conscience et à la protection des arts, menacés d’extinction dans un pays en proie à l’insécurité.

Fuite et exil forcés d’une famille d’artistes

Parmi les milliers de victimes figure le célèbre artiste multidimensionnel Lionel Saint-Eloi et sa famille. Contraints de fuir sous les balles, Lionel et son épouse vivent un cauchemar depuis près de deux ans, rapporte à l’émission FwoteLide sur AlterRadio leur fils, Duckyns Saint-Eloi, lui-même artiste, surnommé Zikiki Yizra’El.

Après un passage à Delmas 30, Lionel Saint-Eloi, né le 25 juin 1956, et sa femme, née en 1960, ont trouvé refuge chez un proche à Mirebalais, ville contrôlée à plus de 70 % par des gangs depuis plus de trois mois. La dernière offensive du gang terroriste Viv Ansanm, début juillet, sur la route Mirebalais–Lascahobas, a forcé les habitants du centre-ville à fuir de nouveau. Lionel Saint-Eloi et son épouse ont dû emprunter des chemins détournés.

Zikiki Yizra’El décrit un calvaire particulier pour sa mère, souffrant d’arthrose et en surpoids. Ils se sont finalement installés provisoirement dans un camp à Limonade, sur un terrain du campus universitaire local.

Oeuvre de Lionel ZSaint-Éloi

Œuvres détruites : l’effacement d’une mémoire

Figure emblématique de Carrefour Feuilles, où une impasse porte son nom, Lionel Saint-Eloi a vu partir en fumée l’intégralité de ses œuvres issues d’une carrière riche de 1978 à 2023 : sculptures, tableaux, fresques, ainsi que le couloir artistique qu’il avait fondé.

La structure Famille d’Artistes de Carrefour Feuilles (Famacaf) a également été durement frappée, regrette Zikiki Yizra’El, soulignant l’importance de cette organisation qui formait gratuitement des jeunes venus d’horizons divers en sculpture, peinture, danse, céramique design, avec à disposition un studio d’enregistrement et une salle de répétition.

L’artiste, adepte du style dread-lock, déplore aussi la perte de son atelier, où il donnait des cours en arts plastiques et musique. Il est profondément marqué par la destruction de sa collection personnelle, ainsi que celle de son frère défunt, Schiller Saint-Eloi, peintre et enseignant.

Résidant aujourd’hui à Dupont, près de Pétion-Ville, avec sa femme et son enfant, Duckyns s’efforce d’assurer la relève dans l’atelier paternel de chants et de tambours. « La force réside dans les ressources humaines, pas dans les matériels », affirme-t-il, ajoutant que « les patrimoines peuvent être détruits, mais les idées demeurent », un moyen pour lui de perpétuer l’héritage et les valeurs de son père.

« Je travaille du coton à l’acier, passant de la musique à la peinture, mais le sublime de mon art, c’est de me voir modeler un humain », disait profondément humaniste Lionel Saint-Eloi.

Duckyns Saint-Eloi, artiste

La culture abandonnée, les artistes livrés à eux-mêmes

Dans ce contexte critique, le sort des artistes ne peut être ignoré, alerte Duckyns, qui dénonce la passivité des autorités, sans politique concrète d’accompagnement.

Le ministère de la Culture et de la Communication reste muet, déplore-t-il, même s’il rend hommage à son ancien responsable, Olsen Jean Julien, l’un des rares à avoir contacté sa famille et soutenu la création d’une structure de formation pour aspirants artistes.

Il souligne aussi le rôle du Centre d’Art – reconnu d’utilité publique en 1947 – et de la fondation AfricAmerica de l’artiste Barbara Prézeau, qui appuient les jeunes talents.

Si le climat général du pays pèse sur le milieu artistique, les créateurs persistent. Zikiki Yizra’El reconnaît toutefois la difficulté de se produire, faute d’un marché propice.

Oeuvre de Lionel Saint-Éloi

Un rapport alarmant sur la situation des artistes

Selon un rapport du Centre d’Art remis le 17 juillet 2025 à l’Organisation des États américains (OEA), 82 % des artistes de la zone métropolitaine ont perdu tout lieu sécurisé de création.

Réalisée dans le cadre du projet Ann kwape tout fòm vyolans ak lakilti, l’enquête documente les conditions de vie et de travail des artistes à Noailles, Grand-Rue, Carrefour-Feuilles et Bel-Air.

Les résultats sont alarmants :
• 66,9 % des artistes ont dû abandonner leur espace de travail ;
• 68,5 % ont perdu du matériel ou des équipements ;
• 82 % ne disposent d’aucun lieu sécurisé pour créer ;
• 65,2 % considèrent l’insécurité comme l’obstacle principal à leur activité.

Basée sur questionnaires, entretiens et visites de terrain, l’étude appelle à un soutien durable : aides financières, accès au marché, espaces sécurisés, accompagnement professionnel, formation continue, structuration des carrières, accès au numérique et protection sociale.

Grâce à l’appui de la Police nationale, le Centre d’Art de Port-au-Prince a pu sauver près de 6 000 œuvres et 3 600 documents au cours du mois de juillet 2025, selon un article du Washington Post.

Rongé par la destruction, pas surpris par l’incendie de l’Hôtel Oloffson

Le patrimoine haïtien a subi un nouveau coup dur avec l’incendie total de l’emblématique Hôtel Oloffson, architecture bois « pain d’épice » située à proximité de Carrefour Feuilles, dans la nuit du 5 au 6 juillet 2025.

« Une perte irréparable et inestimable pour le patrimoine matériel et immatériel d’Haïti », a réagi le Conseil présidentiel de transition.

Duckyns Saint-Eloi exprime sa douleur face à cette destruction continue. « Tous les sites culturels sont abandonnés par l’État », s’est-il insurgé lors du forum FwoteLide.

Il cite le quartier de Pacot, autrefois riche en productions artistiques, aujourd’hui sous contrôle des gangs.

Pour lui, les incendies de la Bibliothèque nationale et de l’habitation familiale de Lionel Saint-Eloi annonçaient la gravité de la situation. « Toutes les limites ont été franchies. Plus rien n’est protégé », déplore-t-il, dénonçant une insécurité qui s’accélère.

Barbara Prézeau-Stephenson, plasticienne, décrit l’événement comme une catastrophe :

« C’est un lieu emblématique pour toutes les générations de Port-au-Prince, un repère pour ceux qui aiment l’histoire, les arts et la culture. »

Elle dénonce des attaques ciblées visant à détruire les lieux de savoir et de culture, soulignant une stratégie claire de démantèlement de la société haïtienne :

« On dirait qu’on veut faire disparaître tout ce qui témoigne de notre dignité, de notre culture, de notre valeur. Ce n’est pas un hasard si ce sont les bibliothèques, musées et journaux qui sont visés. »

Oeuvre de Lionel Saint-Éloi

Un appel à la conscience et à la rééducation culturelle

Aujourd’hui, Duckyns milite pour la promotion des œuvres d’art et appelle à une rééducation culturelle.

« Il faut que les gens comprennent que les patrimoines sont sacrés. Ils doivent être protégés », insiste-t-il.

Zikiki Yizra’El lance un appel à la conscience : il exhorte ceux qui distribuent les armes à changer d’attitude pour préserver ce patrimoine vital. [cj gp apr 21/07/2025 20:30]

Illustrations : extraites des publications Facebook de Lionel Saint-Eloi et Duckyns Saint-Eloi, utilisées avec mention de source.