Attendu pour une visite officielle de 24 heures, le président colombien Gustavo Petro a quitté Port-au-Prince le jour même, sans aucune déclaration publique ni explication officielle. Ce départ précipité alimente de nombreuses interrogations sur le contenu réel de sa visite et sur les tensions potentielles autour du Conseil présidentiel de transition (Cpt) haïtien.
Par Gotson Pierre
Port-au-Prince, 19 juillet 2025 [AlterPresse] — Annoncée à la dernière minute et censée durer 24 heures, la visite officielle du président colombien Gustavo Petro en Haïti, ce vendredi 18 juillet 2025, a été abrégée de manière inattendue, sans qu’aucune explication ne soit fournie, ni par les autorités haïtiennes, ni par le gouvernement colombien.
Ce départ précipité, sans communication officielle, alimente les spéculations. Dans un contexte marqué par une profonde instabilité politique et une crise sécuritaire persistante, les interrogations se multiplient quant aux véritables coulisses de cette visite.
Une mission diplomatique écourtée, sans explication
Officiellement, la visite s’inscrivait dans une volonté de renforcer les relations bilatérales. Selon la présidence colombienne, elle visait à « poursuivre le renforcement des liens entre la Colombie et Haïti ». Gustavo Petro a rencontré le président du Conseil présidentiel de transition (C[t), Fritz Alphonse Jean, inauguré la nouvelle ambassade de Colombie à Port-au-Prince et participé à une réunion axée sur plusieurs domaines de coopération : lutte contre le narcotrafic, sécurité, commerce, éducation et développement agricole.
Cependant, il reste difficile de déterminer avec précision quelles activités prévues ont effectivement eu lieu. Le programme initial annonçait plusieurs rencontres de haut niveau, notamment avec le Premier ministre haïtien, le ministre colombien de la Défense, le Haut État-Major des Forces armées d’Haïti, le Haut Commandement de la Police nationale ainsi qu’une session de travail avec les membres du Cpt. Le président Petro a quitté Port-au-Prince dans la journée, sans qu’aucune communication officielle ne vienne confirmer la tenue ou l’annulation de ces rendez-vous. Ce flou a contribué à nourrir les spéculations autour de cette visite écourtée.
Un silence troublant, des hypothèses multiples
Le caractère brusque du départ a suscité étonnement et interrogations. Plusieurs hypothèses circulent : une urgence politique en Colombie, des divergences stratégiques sur la situation haïtienne ou encore des tensions internes au sein du pouvoir haïtien.
Certains observateurs évoquent la proximité de la fête nationale colombienne (le 20 juillet), ainsi que les critiques récurrentes à l’égard de Petro pour ses nombreux déplacements à l’étranger.
D’autres avancent que les tensions au sommet de l’exécutif haïtien — notamment entre Fritz Jean et le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé autour de la gestion de drones de surveillance — auraient entravé la bonne coordination politique de la visite.
Paix totale versus justice prioritaire
La divergence d’approche en matière de sécurité pourrait également avoir influencé le déroulement de la visite. Tandis que la Colombie promeut une politique de « paix totale », basée sur le dialogue avec divers acteurs, y compris armés, cette position rencontre peu d’écho au sein du Cpt.
Cette approche prolonge une trajectoire colombienne marquée par des tentatives récentes d’inclure certains groupes violents dans un processus de « paix totale », promu par le gouvernement Petro. À Medellín, des acteurs criminels ont exprimé leur volonté de rejoindre cette dynamique, dans le cadre d’un encadrement étatique.
Cette orientation se heurte toutefois à une mémoire nationale encore vive : dans les années 1980, des cartels comme celui de Pablo Escobar avaient cherché à instrumentaliser la politique. Criminel notoire et philanthrope autoproclamé, Escobar tenta d’accéder au pouvoir institutionnel, mais son rejet par les élites déclencha une vague de violences. Il fut traqué et tué à Medellín en 1993. Ces épisodes continuent d’alimenter les débats sur les risques et les limites d’un dialogue avec des groupes armés.
En Haïti, cette vision reste controversée. Le 20 juin 2025, Fritz Jean déclarait publiquement que « ceux qui parlent de dialogue sont souvent les mêmes qui ont armé les criminels », rejetant toute idée de négociation avec les gangs sans justice pour les victimes. Ce désaccord de fond entre les deux dirigeants pourrait avoir contribué à une tension latente lors de la visite.

Une annonce tardive, révélatrice de divisions internes
Autre fait révélateur : c’est le Premier ministre haïtien qui a annoncé la visite, à son retour de Washington, la veille seulement. Le Conseil présidentiel, lui, est resté silencieux jusqu’à l’accueil officiel du président colombien à l’aéroport. Cette asymétrie dans la communication publique alimente l’impression d’un manque de coordination, voire de divisions, au sommet de l’État.
La transition politique, elle-même sous pression, n’est pas étrangère à ce désordre. Le mandat de Fritz Jean à la tête du Cpt arrive à échéance le 7 août 2025. À cette date, Laurent Saint-Cyr, représentant du secteur privé, devrait lui succéder, tandis que le Premier ministre, également issu du secteur privé, resterait en poste.
Cette situation alimente les inquiétudes dans certains milieux politiques, qui craignent une prise de contrôle des deux branches de l’exécutif par le secteur privé, au détriment d’un équilibre entre les forces représentées au sein du Conseil.
Le spectre de l’affaire Moïse
En toile de fond, la présence en Haïti de 17 anciens militaires colombiens, emprisonnés pour leur implication présumée dans l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, reste un sujet sensible. Bien que non évoqué publiquement, plusieurs sources estiment que ce dossier a pu peser dans les échanges officieux et accentuer la prudence des autorités haïtiennes.
Une volonté régionale contrariée
Depuis plusieurs mois, Gustavo Petro affiche la volonté de faire de la Colombie un acteur régional majeur dans les efforts de stabilisation d’Haïti. Le 9 juillet 2025, il proposait une coopération conjointe avec les États-Unis, sous l’égide de l’Oea ou de l’Onu.
Mais si cette initiative est saluée dans certaines chancelleries, elle suscite aussi des réserves dans un pays fragmenté, où plus de 3,000 personnes ont été tuées depuis janvier 2025, et où plus d’un million d’Haïtiennes et d’Haïtiens ont été déplacés par les violences.
Toute tentative de médiation extérieure se heurte à un terrain miné, où les alliances évoluent, les légitimités sont fragiles, et les clivages internes profonds.
Le départ précipité du président colombien, sans explication publique, illustre les incertitudes qui pèsent sur la transition haïtienne. Il révèle aussi l’existence de divergences stratégiques entre partenaires internationaux quant aux voies de sortie de crise.
Cet épisode, loin d’être anodin, pourrait marquer un tournant discret dans les relations haïtiano-colombiennes. Il met surtout en lumière combien les fractures internes du pouvoir haïtien rendent toute solution régionale aussi complexe que fragile. [gp apr 19/07/2025 20:00]
