Español English French Kwéyol

Crise de l’éducation en Haïti

Haïti : L’école s’effondre, le cri d’alarme du ministre de l’Éducation

Face à un taux d’échec massif, à l’appauvrissement des familles et à une jeunesse livrée à elle-même, le titulaire du Ministère de l’éducation nationale et de la formation professionnelle (Menfp), Augustin Antoine, tire la sonnette d’alarme. Il alerte sur les risques de chaos si l’école haïtienne n’est pas refondée d’urgence.

Compte-rendu

Par Gotson Pierre

P-au-P., 16 juil. 2025 [AlterPresse] --- « Si l’on ne sauve pas l’école haïtienne, demain sera un cauchemar. Les enfants sont sans encadrement. Les familles sont brisées. L’élite est aveugle, sourde, muette ».

Par cette alerte grave, lancée le 15 juillet 2025 lors d’une conférence de presse couverte par AlterPresse, le titulaire du Ministère de l’éducation nationale et de la formation professionnelle (Meng), Augustin Antoine, a dressé un constat sans appel : le système éducatif haïtien s’effondre à un rythme alarmant.

Le bilan dressé par le ministre est accablant : Haïti traverse un effondrement structurel de son système éducatif. Lors des examens de fin de cycle, sur 120 000 candidats au bac (nouveau secondaire 4 et bac permanent), seuls 12,000 ont réussi — un taux d’échec d’environ 90 %.

Cette déperdition massive condamne des milliers de jeunes à quitter l’école sans diplôme, livrés à eux-mêmes, dans une société de plus en plus disloquée. Pour beaucoup, la sortie de l’école mène à la rue, aux marchés informels, ou à l’errance.

Ce drame scolaire se double d’un fardeau insoutenable pour les familles. Près de 48 % de leurs dépenses sont consacrées à l’éducation, dans un contexte de pauvreté extrême, de déplacements forcés, d’insécurité croissante et d’absence de soutien public. L’école, au lieu de représenter un espoir, devient un gouffre.

Chaque année, environ un million d’enfants entrent dans le système éducatif. Mais seuls 188 000 atteignent la 9e année, dernière étape du cycle fondamental.

« Où sont ces enfants ? Que font-ils ? Qui les encadre ? On ne doit pas s’étonner que les gangs regorgent de jeunes et d’enfants ! J’alerte la communauté et l’État », a lancé Augustin Antoine.

« En Haïti, le recrutement et l’utilisation d’enfants par des groupes armés ont augmenté de 70% au deuxième trimestre 2024, par rapport à la même période en 2023, un enfant sur deux dans les groupes armés étant mineur », soiuligne le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef).



Un système défaillant, miné par l’incohérence et la désorganisation

L’éducation en Haïti est majoritairement privatisée. Les parents — même ceux aux revenus les plus modestes — financent eux-mêmes la scolarité, souvent avec l’aide de la diaspora. Cette privatisation massive oblige à interroger le lien entre coût, qualité et efficacité réelle de l’enseignement : les familles paient, mais les enfants n’apprennent pas. L’échec est donc double : pédagogique et économique.

Le ministre pointe également les grèves récurrentes, qui paralysent les écoles et brisent la continuité pédagogique. Même lorsqu’elles répondent à des revendications légitimes, elles affaiblissent durablement le système scolaire.

Autre anomalie relevée : des enfants âgés de 11 ans atteignent déjà la 9e année fondamentale, ce qui devrait normalement arriver à 13, 14 ou 15 ans. Pour le ministre, cela révèle un dysfonctionnement profond dans certaines écoles, qui seront interpellées à ce sujet.

Une génération d’enfants sacrifiée par la violence et les déplacements

La crise éducative est inséparable du chaos humanitaire que traverse le pays. Selon l’Uniceg, plus d’un demi-million d’enfants haïtiens ont été déplacés depuis septembre 2024 — soit près d’un enfant sur huit. Une hausse de 48 %.

Plan International alerte : « Les enfants vivent dans la peur, souffrent de la faim, de traumatismes, et subissent la violence sous toutes ses formes ». Dans plusieurs camps de personnes déplacées, plus de 90 % des enfants ne vont plus à l’école.

À Port-au-Prince, environ 1,500 établissements scolaires ont fermé, selon l’Union des parents d’élèves progressistes d’Haïti (Upeph).

Et l’université n’est pas épargnée : pillages, incendies, occupations illégales, fuite des enseignantes et enseignants. Les 12 entités de l’Université d’État et plus de 50 établissements privés sont en crise. Pendant ce temps, plus de 1,3 million de personnes sont déplacées et plus de 4,000 morts violentes ont été recensées en 2025.

Des réponses urgentes pour enrayer l’effondrement

Face à cette situation, le ministre a annoncé une série de mesures d’urgence :

• Encadrement de la passation automatique des élèves pour limiter les redoublements abusifs.
• Renforcement de la supervision pédagogique avec plus d’inspecteurs et de contrôles.
• Développement des cantines scolaires, outil vital de rétention et d’équité.
• Gratuité effective du fondamental, y compris dans certaines écoles privées sous contrat.
• Lutte contre les frais illégaux imposés aux parents : des écoles publiques facturent jusqu’à 5,000.00 gourdes, alors que le tarif officiel est de 1,500.00 gourdes.

Le ministre plaide pour que ces mesures soient inscrites dans le budget national, avec l’appui du Premier ministre et du Conseil présidentiel de transition (Cpt).

Au-delà de l’urgence, le ministre esquisse une vision de refondation profonde :

• Création d’une Direction du préscolaire, avec programmes standardisés, formation du personnel, et gratuité.
• Réforme de la gouvernance des lycées, avec déploiement de 300 comptables et élaboration d’un manuel administratif.
• Sauvetage de l’enseignement supérieur : prêts sans intérêt, reconstruction, et soutien aux institutions publiques et privées.

« L’école, ou le chaos »

« L’école haïtienne ne forme plus des citoyens, mais des jeunes faibles, désorientés, sans repères », déplore Augustin Antoine Augustin.

Et d’avertir : « Si l’on ne sauve pas l’école, demain sera un cauchemar ».

Il appelle syndicats, enseignantes et enseignants, parents, diaspora et société civile à se mobiliser. Car l’éducation ne peut plus être seulement l’affaire de l’État : elle doit devenir la cause de toute la nation.

Dans un pays fracturé, violent et en décomposition, l’école reste la dernière digue. La refonder est une urgence absolue. Sinon, prévient le ministre, le vide et le chaos finiront par l’emporter. [gp apr 16/07/2025 15:00]