Alors que l’Organisation des Nations unies (Onu) alerte sur un « contrôle quasi total » de Port-au-Prince par des gangs armés, l’économiste et homme politique Camille Chalmers réfute cette lecture, qu’il juge alarmiste et intéressée. Une position, qui contraste avec les constats accablants des organisations féministes, humanitaires et de défense des droits humains, qui décrivent un effondrement accéléré de l’État haïtien, dans un contexte de violences extrêmes, de déplacements massifs de personnes et de déscolarisation généralisée.
Par Gotson Pierre
P-au-P, 10 juillet 2025 [AlterPresse] --- L’économiste et homme politique haïtien Camille Chalmers dénonce un discours international alarmiste sur la situation sécuritaire en Haïti, qu’il considère comme un prétexte à une nouvelle intervention militaire.
En même temps, la réalité documentée par de nombreuses organisations humanitaires et de défense des droits humains témoigne d’un grave recul de l’État, d’une crise humanitaire d’une profondeur inédite, marquée par l’effondrement des services publics, l’exode des femmes et des enfants, et l’éclatement du tissu social.
Des zones attaquées mais non gouvernées
La récente déclaration de l’Organisation des Nations unies (Onu) évoquant un « contrôle quasi total » de Port-au-Prince par des gangs armés suscite la controverse. Camille Chalmers rejette cette affirmation, qu’il juge réductrice et dangereuse.
« Il n’y a pas de contrôle effectif des gangs. Cette déclaration relève d’un alarmisme calculé, qui vise à préparer le terrain à une nouvelle intervention militaire internationale », affirme-t-il dans une interview accordée au média Brasil de Fato, consulté par AlterPresse.
Selon lui, les groupes armés ne gouvernent pas : ils attaquent, pillent, puis se retirent.
« Ils bloquent les routes, exigent des pots-de-vin, rackettent les habitants. Mais ce n’est pas de la gouvernance, c’est de la criminalité ».
« Le gouvernement fonctionne encore dans la capitale. Je sors chaque jour de chez moi pour me rendre à mon bureau, et je n’ai jamais été menacé. Il y a bien sûr des violences, mais le pays n’est pas à l’arrêt », affirme-t-il.

- Camille Chalmers : Les groupes armés ne gouvernent pas : ils attaquent, pillent, puis se retirent.
Chalmers reconnaît que plusieurs quartiers de la capitale ont été attaqués, parfois à répétition, sans pour autant être occupés durablement, affirme-t-il. La population, confrontée à ces violences, fuit massivement.
« Près de la moitié des 3 millions d’habitants de Port-au-Prince sont aujourd’hui déplacés. Ce sont des régions abandonnées par peur, non pas des territoires administrés ».
Les données corroborent en partie ces propos : plus de 1,3 million de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays, selon des chiffres consolidés. Depuis janvier 2025, plus de 4,000 morts violentes ont été recensées, tandis que des allégations de trafic d’organes circulent dans certaines zones sous emprise criminelle.
Une génération d’enfants sacrifiée
Les enfants figurent parmi les victimes les plus affectées par la crise. Selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), plus d’un demi-million d’enfants ont été déplacés depuis septembre 2024, soit près d’un enfant sur huit à l’échelle nationale. Cette hausse de 48 % témoigne de l’ampleur du drame humanitaire.
Le Fonds des Nations unies pour l’enfance exhorte à mettre fin à toutes les formes de violences, y compris le recrutement et l’utilisation d’enfants par les groupes armés, ainsi que les violences sexuelles.
« Les enfants vivent dans la peur, souffrent de la faim, de traumatismes, et subissent la violence sous toutes ses formes », alerte Plan International, qui redoute « la perte d’une génération entière ».
Une enquête menée par Plan International Haïti dans un site de personnes déplacées révèle que plus de 9 enfants sur 10 sont privés de leur droit fondamental à l’éducation.
Le système éducatif est en état de désagrégation généralisée. Dans la seule zone métropolitaine de la capitale, Port-au-Prince, environ 1,500 écoles ont été contraintes de cesser de fonctionner, selon l’Union des parents d’élèves progressistes d’Haïti (Upeph).
À l’université, les 12 facultés de l’Université d’État d’Haïti, 50 universités privées, ainsi que de nombreux centres techniques et professionnels sont également touchés. Les enseignantes et enseignants fuient, les élèves sont déscolarisés ou déplacés, et l’espoir d’un avenir éducatif s’amenuise.
Les femmes, premières victimes invisibles
La crise sécuritaire frappe également les femmes de plein fouet. L’organisation Solidarite Fanm Ayisyèn (Sofa) a recensé 503 cas de Violences basées sur le genre (Vbg) au premier semestre 2025, soit une hausse de 85 % par rapport à la même période en 2024.
Les violences psychologiques (503 cas), économiques (396), physiques (313) et sexuelles (225) sont les plus fréquentes. Dans la majorité des cas, elles sont liées aux groupes armés.
Les veuves des violences armées sont particulièrement exposées. Parmi 85 veuves accompagnées par la Sofa, 82 sont originaires du département de l’Ouest. Environ 70 % ont perdu leurs conjoints dans des assassinats liés aux gangs, tandis que 30 % évoquent des disparitions assimilées à des exécutions ou des enlèvements.
« Elles vivent un deuil sans statut, dans l’ombre d’un conflit sans nom », souligne la Sofa.
Des communautés sans présence publique
L’effondrement de l’État se manifeste dans des pans entiers du territoire, où les services publics ont disparu et où la population est livrée à elle-même.
Depuis mars 2024, 34 établissements de santé ont fermé, dont l’Hôpital Saint-François de Sales, la maternité Isaïe Jeanty et le Sanatorium. Le principal hôpital public du pays, l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (Hueh), est quasiment à l’arrêt, selon la Plateforme des organisations haïtiennes des droits humains (Pohdh), qui dénonce « l’absence d’un plan clair de redressement » de ce secteur vital.
Le système judiciaire et administratif est, lui aussi, paralysé. À Carrefour (municipalité au sud de Port-au-Prince), aucune autorité judiciaire ou municipale ne fonctionne depuis avril 2024. Les gangs armés imposent leurs propres lois, notamment par la collecte de redevances auprès des habitantes et habitants.
Les forces de l’ordre sont également en difficulté. Entre juin 2024 et juin 2025, 33 policiers ont été tués, selon le Réseau national de défense des droits humains (Rnddh).
Des commissariats de police ont été attaqués, et de nombreux agents ont dû fuir leurs domiciles, se réfugiant parfois dans les postes de police ou chez des proches.
Deux récits, un même pays
Face à ces constats, Camille Chalmers insiste sur l’importance de ne pas tomber dans des récits catastrophistes qui, selon lui, alimentent les agendas internationaux.
« Il y a une volonté internationale d’aggraver la perception de chaos pour justifier une intervention militaire étrangère ».
Mais, sur le terrain, les réalités s’accumulent : enfants traumatisés, femmes sans droits, écoles fermées, hôpitaux dysfonctionnels, autorités absentes.
Haïti semble aujourd’hui fragmentée entre l’exigence de solutions nationales souveraines et la pression d’un effondrement rampant, dans lequel une part croissante de la population tente de survivre sans protection, sans services, sans perspectives. [gp apr 10/07/2025 10:40]
