P-au-P, 07 juillet 2025 [AlterPresse] — Elles sont veuves, déplacées, sans droits, et pour la plupart livrées à elles-mêmes dans une société minée par la terreur. Parmi les 503 cas de violences faites aux femmes recensés au premier semestre 2025 par l’organisation féministe Solidarite fanm Ayisyèn (Sofa), un pan alarmant de cette tragédie invisible se dessine : celle des veuves de la violence armée, majoritairement issues des zones contrôlées par des gangs.
Le rapport documente une hausse de 85 % des cas de Violences basées sur le genre (Vbg), accueillis dans les centres d’accompagnement Douvanjou de l’organisation, par rapport à la même période en 2024.
Cette flambée survient dans un contexte où plus de 80 % du territoire de la zone métropolitaine de Port-au-Prince est sous le contrôle de groupes armés, qui étendent également leur emprise sur des localités comme Saut d’Eau et Mirebalais dans le Plateau central, ainsi que La Chapelle dans l’Artibonite.
Femmes en guerre, corps sous contrôle, droits bafoués
Selon la Sofa, les violences psychologiques sont les plus fréquentes (503 cas), suivies des violences économiques (396), physiques (313) et sexuelles (225).
Ces chiffres témoignent d’un climat de brutalité généralisée, où la domination s’exerce aussi bien dans l’espace intime que dans des quartiers gangrenés par la violence armée. Dans la zone métropolitaine, plus de 60 % des cas sont directement liés aux gangs.
« Les chiffres révélés ici ne représentent qu’une infime partie de la réalité. Le silence des femmes que nous n’avons pas pu entendre, celles qui n’ont pas survécu, celles qui ont été déplacées, violées ou assassinées, pèse entre chaque ligne », alerte le rapport.
La majorité des survivantes sont âgées de 36 à 53 ans, vivent en union libre (plaçage) – une forme d’union non reconnue légalement – et proviennent des quartiers les plus marginalisés. Ce statut les prive de toute protection juridique, renforçant leur précarité face aux abus.
Parmi elles, les veuves de la violence armée apparaissent comme l’un des groupes les plus vulnérables.
Sur 85 veuves accompagnées dans les centres Douvanjou, 82 sont originaires du département de l’Ouest. Environ 70 % ont vu leurs conjoints assassinés par des gangs, tandis que 30 % signalent des disparitions non élucidées, souvent assimilées à des enlèvements ou exécutions extrajudiciaires. Non reconnues par l’État, souvent stigmatisées, elles vivent un deuil sans statut, dans l’ombre d’un conflit sans nom.
Le rapport de la Sofa s’inscrit dans un contexte national marqué par une explosion des violences, documentée aussi par les Nations unies.
Depuis mars 2025, plus de 4,000 homicides volontaires ont été recensés, dont 376 femmes et 89 mineurs. Parallèlement, plus d’1,3 million de personnes ont été contraintes de fuir leur domicile en raison des violences des gangs armés, dont la moitié sont des enfants, selon les Nations unies.
Ce climat de guerre non déclarée aggrave la vulnérabilité des femmes. Privées d’accès à la justice, à la santé ou à un revenu stable, beaucoup d’entre elles subissent une violence silencieuse, quotidienne, qui ne laisse souvent aucune trace dans les statistiques officielles.
Pour la Sofa, ces violences sont autant le produit d’un système patriarcal que de l’effondrement de l’espace public.
L’impératif de justice et de protection
La Sofa appelle à rompre avec l’indifférence institutionnelle face à ce qu’elle qualifie de crise sexiste aggravée par la terreur armée. L’organisation propose plusieurs pistes d’action, à commencer par la création de cellules mobiles d’assistance juridique dans les zones sous contrôle des gangs, ainsi que la formation des magistrats et auxiliaires de justice à l’accueil des survivantes.
Elle recommande également la mise en place de groupes de soutien local pour les plaignantes, afin de prévenir les désistements judiciaires causés par la peur ou la pression sociale. Des campagnes de sensibilisation communautaire doivent accompagner ces dispositifs pour briser la loi du silence et soutenir le droit des femmes à la justice.
Dans ses recommandations, la Sofa insiste sur la nécessité d’un financement durable et équitable de la lutte contre les violences faites aux femmes. Elle appelle à un soutien renforcé des organisations féministes haïtiennes, en particulier dans les zones négligées par les services publics.
Enfin, le rapport plaide pour l’institutionnalisation d’une approche féministe intersectionnelle dans les politiques publiques haïtiennes. Une telle approche permettrait de prendre en compte les inégalités croisées liées au genre, à la classe sociale, au territoire, à l’âge ou au handicap, afin d’élaborer des réponses plus justes, inclusives et adaptées à la réalité vécue par les femmes.
« Il est urgent de refuser la normalisation de la barbarie. Il est urgent de prendre position, d’agir, de relayer, de protéger, de transformer. La sécurité, la dignité et la justice ne se quémandent pas. Elles se construisent par la lutte », conclut la Sofa. [gp apr 07/07/2025 04:00]
