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Haïti - Cinéma : De la musique lugubre des balles à la musique classique

Dans un village reculé du Nord d’Haïti, des enfants interprètent Mozart, Beethoven ou les chants du terroir avec une ferveur bouleversante. Le film « Les enfants musiciens de Sainte Suzanne » du cinéaste Arnold Antonin retrace l’étonnante aventure de Didi Ananda, une femme d’origine espagnole, et de sa grande famille adoptive, qui ont fui les violences de Port-au-Prince pour faire pousser des notes et des rêves au cœur de la campagne haïtienne.

Par Gotson Pierre

P-au-P, 29 juin 2025 [AlterPresse] ---Une femme, une vision. D’origine espagnole, Didi Ananda vit en Haïti depuis plus de 40 ans. Issue d’une famille de musiciens, elle est passionnée de musique et profondément engagée dans une vie communautaire, à la fois spirituelle et solidaire.

Au fil des années, elle a adopté et élevé de nombreux enfants – formant une grande famille d’environ 35 membres.

Face à la montée des violences à Port-au-Prince, elle décide de quitter Bourdon pour s’installer avec toute sa communauté à Sainte Suzanne, un village rustique du Nord d’Haïti, où elle arrive au cœur de la nuit, le 26 juillet 2023.

Le film : Les enfants musiciens de Sainte Suzanne

Le cinéaste Arnold Antonin capte cette aventure dans un film émouvant, Les enfants musiciens de Sainte Suzanne, dont la première a eu lieu fin mai et début juin 2025 au Cap-Haïtien.

Le film raconte la naissance et l’épanouissement d’un orchestre de chambre, formé d’enfants – notamment de filles – qui, dans un village isolé, répètent inlassablement des pièces classiques haïtiennes et universelles. Lecture de partitions, apprentissage de la justesse, développement de la dextérité et de l’oreille musicale.

Guidés par des musiciens venus du Cap-Haïtien – la principale ville du Nord et deuxième du pays –, les enfants interprètent leurs morceaux avec discipline et ferveur, le sourire aux lèvres, malgré l’absence d’un conservatoire national pour soutenir leur passion.

Certains brillent déjà dans des concours internationaux. Le projet repose sur des jours et des jours de pratique, une patience folle, beaucoup d’amour, une quête de l’excellence dans un contexte de précarité.

Une humanité en musique

À Sainte Suzanne, la communauté s’organise : école de fortune, activités sportives encadrées par des profs venus du Limbé, vie collective où plusieurs générations se croisent. Et surtout, la musique. Une musique classique jouée dans un environnement rustique, où les enfants grandissent dans une routine exigeante, mais porteuse d’espoir.

Les plus grands deviennent des modèles pour les plus jeunes. L’ensemble explore aussi bien les œuvres du répertoire européen que des pièces du terroir comme Kote moun yo ou Chounoune. Le tout culmine dans des concerts élégants, où les enfants – bien vêtus, maquillés avec soin – jouent devant un public conquis, souvent ému.

Mais le film, c’est aussi la respiration du lieu. Toute la fraîcheur et la chaleur du village transpirent à l’image : les petites rues humides, les plantes fleuries, les riverains nonchalants, les chants d’oiseaux – parfois réels, parfois imités à merveille par des petits malins. Une humanité tranquille s’y raconte, en sourdine, comme en contrepoint de la musique.

Une note grave au cœur du rêve

En regardant ces enfants de Sainte Suzanne jouer au milieu des montagnes, difficile de ne pas penser aux arbres musiciens de Jacques Stephen Alexis. Ici aussi, la musique pousse sur des racines profondes, celles d’un peuple qui refuse de se taire. Le bois de leurs violons transmet une force invisible : un souffle d’espoir dans un pays, où tant de sons appellent au silence.

Mais l’apprentissage de la musique classique, aussi miraculeux soit-il dans ce coin isolé d’Haïti, ne protège pas entièrement les jeunes de la dureté du monde. Une question persiste, discrète comme une note grave à la contrebasse : quel avenir pour ces adolescentes et adolescents qui, aujourd’hui, jouent à merveille la musique classique du monde ?

Ils vont devoir grandir, affronter leurs pulsions, leurs rêves, leurs manques. Un jour, ils quitteront peut-être le foyer, poussés par la vie. La dure réalité les rattrapera-t-elle ? Ou sauront-ils, grâce à la musique, tracer leur propre voie — ici ou ailleurs — et continuer à faire vibrer l’humanité ? [gp apr 29/06/2025 00:30]