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Haïti – Crise : L’Oea et la Caricom intensifient leurs efforts face à une situation explosive, avec l’appui des États-Unis

L’Organisation des États américains (Oea) et la Communauté des Caraïbes (Caricom) renforcent leurs démarches diplomatiques pour tenter de sortir Haïti de l’impasse. À quelques jours d’un sommet régional en Jamaïque, les deux organisations multiplient les consultations avec des protyagonistes haïtiens, alors que la situation sécuritaire et institutionnelle du pays reste explosive.

Par Gotson Pierre

P-au-P., 26 juin 2025 [AlterPresse] --- Deux organisations régionales majeures — l’Organisation des États américains (Oea) et la Communauté des Caraïbes (Caricom) — intensifient leurs initiatives diplomatiques pour relancer un processus de sortie de crise, marquée par l’effondrement de l’ordre public, la multiplication des violences armées et l’implosion des institutions, apprend AlterPresse.

La Caricom a annoncé, la semaine dernière, la tenue de réunions spéciales avec divers groupes haïtiens, en prélude à son sommet prévu du 6 au 8 juillet 2025 à Montego Bay, en Jamaïque. L’objectif : recueillir des informations actualisées auprès des parties prenantes haïtiennes pour nourrir les discussions des chefs d’État et de gouvernement, particulièrement sur la crise haïtienne et l’appui régional possible.

Ces consultations sont coordonnées par le Groupe de personnalités éminentes (Gpe), composé des anciens chefs de gouvernement Kenny Anthony (Sainte-Lucie), Perry Christie (Bahamas) et Bruce Golding (Jamaïque), qui a déjà mené plusieurs cycles de dialogue en Haïti et en Jamaïque depuis 2023.

Le Gpe œuvre à la mise en place d’un cadre favorable à l’organisation d’élections début 2026. Cependant, l’intensification des attaques armées contre l’administration de transition fragilise les perspectives d’un processus électoral crédible à court terme.

Parallèlement, l’Oea élabore une feuille de route séquencée et multidimensionnelle, axée sur la sécurité, l’aide humanitaire, le dialogue politique, la préparation électorale et le développement économique.

Cette démarche, pilotée par le secrétaire général adjoint Albert Ramdin, a été présentée lors de l’ouverture de la 55e session de l’Assemblée générale de l’Oea, le 25 juin 2025. L’organisation affirme vouloir « contribuer, sous la direction d’Haïti, à une perspective de stabilité à long terme et de gouvernance efficace ».

Des consultations sont menées, selon Ramdin, avec l’Organisation des Nations unies (Onu), les acteurs du système interaméricain, les représentants de la Caricom et les membres du Conseil présidentiel de transition (Cpt), dans une tentative de coordination régionale et internationale plus cohérente.



Soutien affirmé de Washington

Le 20 mai 2025, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a exhorté l’Oea à « prendre les devants » en Haïti, en initiant une mission multinationale regroupant plusieurs pays membres.

Selon Rubio, la crise haïtienne constitue « un test majeur pour la pertinence de l’Oea » et exige une action rapide et coordonnée pour éviter un « tournant dramatique ».

Ce soutien américain s’inscrit dans une posture plus large de solidarité. Le 14 avril 2025, dans une déclaration conjointe avec la Caricom, Washington avait fermement condamné les menaces proférées par la coalition criminelle Viv Ansanm, qui avait annoncé vouloir prendre le pouvoir par la force. La Caricom et les États-Unis avaient réaffirmé leur appui au Conseil présidentiel de transition (Cpt) et appelé l’Onu et l’Oea à renforcer leur soutien aux autorités haïtiennes.

Une situation intérieure explosive

Ces efforts diplomatiques se heurtent à une situation interne extrêmement tendue. Entre janvier et mai 2025, les Nations unies rapportent 2,680 morts et 957 blessés. Les violations graves contre les enfants ont explosé : de 383 cas documentés en 2023 à plus de 2,200 en 2024, notamment en matière de recrutement forcé dans des groupes armés et de violences sexuelles.

La montée en puissance des gangs, souvent accusés de collusion avec des responsables politiques ou sécuritaires, continue de compromettre toutes tentatives de stabilisation.

La Mission multinationale d’appui à la sécurité (Mmas), déployée partiellement depuis juin 2024 et dirigée par le Kenya, reste en difficulté, faute de financement, de personnel suffisant et d’équipements adaptés.

Des blocages persistants au sommet de l’État

La dynamique régionale se déroule également dans un contexte de fragilité institutionnelle croissante.

Au sein du Conseil présidentiel de transition (Cpt), les dissensions sont vives. Trois (3) de ses membres — Smith Augustin, Louis Gérald Gilles et Emmanuel Vertilaire — ont mis en garde contre la légalité de certaines décisions, en l’absence de quorum. D’autres, comme Leslie Voltaire, Edgard Leblanc Fils, Frinel Joseph et Fritz Jean, dénoncent la paralysie de l’appareil étatique, liée à l’absentéisme de certains membres et aux blocages administratifs.

Lors d’une entrevue accordée le 20 juin 2025 à plusieurs médias, dont AlterPresse, Fritz Alphonse Jean, coordonnateur des actions au Cpt, a alerté sur l’ampleur des dysfonctionnements étatiques et des pressions politiques, évoquant une « alliance objective » entre des forces nationales hostiles à toute réforme et certains acteurs internationaux, qui maintiennent le pays dans une impasse.

Des intentions claires, un avenir incertain

Le succès de cette double approche régionale dépendra de sa capacité à articuler les dimensions sécuritaire, politique et sociale, tout en se basant sur les dynamiques internes haïtiennes. L’Oea et la Caricom misent sur une relance coordonnée du processus, mais leurs initiatives devront dépasser les déclarations de principe et convaincre par des résultats concrets.

Reste à savoir quels échos ces initiatives rencontreront en Haïti, où le passé récent ou moins récent n’a pas rassuré sur la pertinence des interventions régionales ou même de la communauté internationale dans les crises qui ont secoué le pays au cours des 35 dernières années. [gp apr 26/06/2025 21:00]

Photo logo : Le ministre des Affaires étrangères d’Haïti, Jean-Victor Harvel Jean-Baptiste, en entretien le 25 juin 2025 avec le secrétaire général de l’Oea, Albert Ramdin, en marge de la 55e Assemblée générale de l’Oea à Antigua-et-Barbuda.