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Haïti - Transition : Entre impuissance et désespoir, le constat alarmant de Fritz Jean

Par Gotson Pierre

P-au-P., 23 juin 2025 [AlterPresse] --- Fritz Alphonse Jean, président du Conseil présidentiel de transition (Cpt), dresse un constat alarmant de l’état du pays et des obstacles majeurs à la réalisation des objectifs fixés. Entre manque de coordination, blocages administratifs, inertie étatique et pressions d’acteurs puissants mus par des intérêts inavoués, il expose l’impuissance criante d’un pouvoir de transition guetté par le désespoir.

Dans une interview accordée à un panel de journalistes et de médias, dont AlterPresse, il aborde la dégradation politique, sécuritaire et institutionnelle du pays, dans un contexte de crise multiforme – sécuritaire, humanitaire, politique et économique. De nombreux problèmes sont soulevés, sans que des solutions concrètes soient clairement identifiables. Ce qui alimente l’inquiétude croissante de la population.

Fritz Jean estime qu’Haïti se trouve à un moment charnière de son histoire : un point de bascule où les « contradictions » du système explosent au grand jour. Il évoque une alliance objective entre certains groupes nationaux hostiles à toute réforme et des forces internationales complices, qui contribuent à maintenir le pays dans l’impasse.

« Le combat oppose ceux qui veulent préserver le système en place à ceux qui militent pour une transformation radicale axée sur la justice, la sécurité et l’équité sociale », affirme-t-il.

Dans cette optique, il faut, selon lui, analyser les blocages dans la gouvernance, l’affaiblissement de l’État, l’isolement des forces de l’ordre, l’inefficacité des opérations sécuritaires et les dérives diplomatiques.

Un appareil étatique paralysé et infiltré

Le fonctionnement de l’administration publique est profondément perturbé par ce que Fritz Jean qualifie de « désordre institutionnalisé », que le Cpt est manifestement incapable de résorber. Des dossiers circulent sans aboutir, les décisions restent sans effet, et aucun conseil des ministres ne s’est tenu depuis plus d’un mois. Le budget de la république, pourtant présenté comme un « budget de guerre », n’est exécuté qu’à hauteur de 13.5 %.

Ce manque de cohésion entre les différentes composantes de l’État – Cpt, gouvernement, police, institutions – compromet sérieusement la lutte contre les gangs armés. Les déclarations de Fritz Jean laisseraient sous-entendre d’éventuelles complicités ou convergences d’intérêts entre certains acteurs publics et ces groupes criminels.

Il affirme que plusieurs responsables, y compris au sein de l’État, auraient sciemment collaboré ou fermé les yeux sur les agissements des gangs, pour des raisons économiques, politiques ou électorales. Ces groupes armés auraient été utilisés pour éliminer des rivaux ou contrôler des zones électorales.

Cette proximité rendrait aujourd’hui difficile toute opération sérieuse contre les gangs, tant les intérêts croisés freinent les actions. Par exemple, bien que l’augmentation des effectifs de la police soit considérée comme une priorité dans un contexte d’offensives continues des groupes criminels, les décisions prises en ce sens ne sont pas exécutées.

Même la base militaire, inaugurée en novembre 2024 à Tabarre (Ouest), reste inoccupée, preuve, selon lui, de la difficulté de l’État à concrétiser ses engagements. Un décret, désignant le chef de l’armée comme « second ordonnateur » des dépenses militaires, n’a jamais reçu la signature attendue du titulaire du Mnistère de la défense, tandis que la coordination avec le Ministère de l’économie et des finances (Mef) est en souffrance.

Dès lors, qu’en est-il réellement de l’autorité du Cpt, si ses instructions demeurent sans suite et que les lenteurs administratives attisent la frustration populaire ?

Frustration sociale, sabotage institutionnel et absence de justice

Fritz Jean cite plusieurs exemples concrets de cette impuissance. À Mirebalais (Plateau central), des organisations ont mis à l’arrêt la centrale hydroélectrique de Péligre, la principale du pays, entraînant un black-out total à Port-au-Prince. Ce geste visait à protester contre l’inefficacité des actions de la police face à la présence des gangs dans la ville. Sur place, explique-t-il, il a constaté un vif mécontentement de la population, qui dénonce l’immobilisme du gouvernement, malgré les efforts de policiers dans la lutte contre les gangs.

Situation comparable à Kenscoff (Ouest), où les habitantes et habitants reprochent à l’État de ne pas avoir mobilisé les moyens nécessaires, pour repousser les gangs occupant toujours plusieurs zones de cette commune de montagne. Le gouvernement, selon eux, n’a pas accompli « the last mile », c’est-à-dire la dernière étape pour rétablir la sécurité, en dépit de l’engagement persistant des policiers.

Fritz Jean insiste à plusieurs reprises sur le fait que les équipements de sécurité – comme les drones – ne sont pas « des biens privés » à disposition de certains responsables, mais des « ressources publiques destinées à protéger la population ». Il déplore leur usage sélectif et parfois détourné.

Sur le plan technique, il souligne que les unités de renseignement et d’enquête manquent cruellement de coordination. Ce cloisonnement engendre des opérations sabotées ou des retards dans la transmission d’informations stratégiques, avec pour conséquence directe l’échec des interventions sur le terrain.

Interrogé sur la possibilité d’un dialogue avec les gangs armés, Fritz Jean est catégorique : il rejette toutes négociations sans vérité ni justice. Pour lui, ce sont les victimes – femmes violées, enfants abusés, entreprises pillées – qui doivent être consultées en priorité.

« Ceux, qui parlent de dialogue, sont souvent les mêmes, qui ont détruit l’État et armé les criminels », lance-t-il, dénonçant une hypocrisie généralisée et une impunité persistante.

Transition bloquée, feuille de route en échec, avenir incertain

Le Cpt peine également à imposer ses décisions sur le plan judiciaire. Les dossiers, concernant des personnalités sanctionnées pour financement de gangs et blanchiment d’argent, n’ont pas avancé, malgré au moins deux interventions publiques de l’organe exécutif. Aucun progrès n’est, non plus, enregistré dans les procédures visant trois conseillers accusés de corruption.

Fritz Jean reconnaît un déficit de suivi dans les dossiers de sanctions internationales, ainsi qu’un silence préoccupant de la justice haïtienne. Il appelle à la tenue d’enquêtes pour établir les responsabilités, dans un contexte où les sanctions viennent de l’étranger.

Lui-même critique avec vigueur les dérives au sein du Ministère des affaires étrangères : « 103 personnes nommées à des postes diplomatiques et près de 200 contractuels engagés sans critères objectifs », sous pressions venues de tous horizons – présidence, partis, société civile. Une atteinte grave à l’image d’Haïti, doublée, selon lui, d’un gaspillage de ressources.

À sept mois de la fin théorique de la transition (prévue pour le 7 février 2026), les doutes s’accumulent quant à la capacité réelle du Cpt à atteindre ses objectifs : sécurité, réforme constitutionnelle, processus électoral. La lenteur d’exécution, les incohérences observées dans les réformes, l’absence de clarté sur le cadre constitutionnel inquiètent.

L’accord du 3 avril 2024 n’est pas appliqué comme prévu. Le processus de révision constitutionnelle est bloqué. Fritz Jean avoue « ne pas comprendre certaines parties de l’avant-projet de Constitution », rédigé dans la précipitation, et annonce la mise en place d’un comité de lecture. Il mise, toutefois, sur l’adoption d’un nouveau code pénal lors du prochain conseil des ministres.

Alors que son mandat expire dans environ six semaines, dans le cadre de la présidence tournante au Cpt, Fritz Jean insiste sur l’urgence de renforcer la gouvernance et la cohésion gouvernementale pour espérer respecter les échéances.

Des initiatives telles que l’interconnexion entre la douane et la Direction générale des impôts (Dgi), ou la création d’un centre d’appels anticorruption, sont citées pour renforcer la transparence. Mais l’utilisation opaque des fonds dits « d’intelligence » ou les dotations mensuelles aux conseillers du Cpt – estimées à 1,4 million de gourdes – alimentent les suspicions dans une société en proie à la misère.

Il mentionne aussi l’acquisition récente de bateaux rapides, armés, destinés à renforcer la sécurité dans les zones côtières vulnérables, notamment dans la rade de Port-au-Prince et le Sud, grâce à des partenariats avec les États-Unis. Mais, ces annonces ne suffisent pas à masquer l’impression générale d’un pouvoir impuissant.

Quelle sortie de crise et quel leadership possible ?

Fritz Jean semble reconnaître, à demi-mot, l’échec d’une transition engluée dans ses propres limites. Il appelle à une prise de responsabilité collective et à un engagement renforcé des acteurs politiques et institutionnels pour sortir le pays de l’impasse.

Mais, à ce jour, aucune véritable sortie de crise ne se profile. Les failles structurelles de l’État et les luttes d’intérêts internes empêchent la mise en œuvre de réformes durables. Si la situation perdure, Haïti risque de s’enfoncer encore davantage dans l’instabilité, le sous-développement et l’insécurité, avec des conséquences désastreuses pour la population et pour la souveraineté nationale.

La situation, décrite par Fritz Jean, révèle plusieurs implications majeures : ralentissement du processus démocratique, risque de vide institutionnel ou de conflits post-électoraux, appauvrissement généralisé, montée du désespoir social, perte de confiance dans la justice, impunité persistante et affaiblissement de l’État de droit.

L’insécurité chronique tend à se normaliser, dans un climat de violences, de déplacements forcés et de terreur, qui paralyse toute activité normale.

La question politique devient centrale : que va faire Fritz Jean – et avec lui le Cpt – face à l’incapacité d’impulser des décisions majeures ou d’obtenir les moyens de les appliquer ?

Quel relais institutionnel ou sociopolitique Fritz Jean peut-il encore mobiliser pour tenter de faire bouger les lignes  ? Cette présidence peut-elle encore incarner un minimum de stabilité, créer la confiance, exercer une pression réelle en faveur de réformes de fond et prévenir une vacance de leadership dans un pays en crise aiguë  ? Entre acte de lucidité et aveu d’échec, la frontière semble désormais très mince. [gp apr 23/06/2025 15:00]


Retrouvez ci-dessous l’intégralité de l’interview de Fritz Jean, où il détaille les défis et blocages de la transition en Haïti.