Par Gotson Pierre
P-au-P, 20 juin 2025 [AlterPresse] — Le spécialiste des collectivités territoriales, André Lafontant Joseph, figure du mouvement Montana, rejette catégoriquement l’idée d’un dialogue avec les groupes armés ou leurs commanditaires — responsables de milliers de morts, de destructions et de déplacements massifs — en dehors des voies de la justice, dans une interview accordée à l’émission FwoteLide sur AlterRadio, suivie par AlterPresse.
« L’idée de dialogue avec les gangs, sans exigence de vérité ou de justice, c’est une trahison du peuple qui souffre », déclare-t-il, en réaction à une proposition formulée par l’ancien sénateur Jean William Jeanty, au nom du Front patriotique populaire (FPP), visant à ouvrir des discussions avec les commanditaires des violences pour tenter de sortir de la spirale sécuritaire.
Cette proposition survient, alors qu’Haïti traverse une crise humanitaire d’une gravité extrême. Entre janvier et mai 2025, au moins 2,680 personnes ont été tuées dans des violences gangrenées par l’expansion des gangs, selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits humains (HCDH), qui se dit « horrifié ».
Plus d’1,3 million de personnes déplacéss vivent dans des conditions précaires, tandis qu’à Port-au-Prince, quelque 8,400 personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire classée au niveau « catastrophe » (phase 5 sur l’échelle IPC, qui mesure la gravité de la faim), selon le système international de classification de la sécurité alimentaire.
« Justice d’abord, pas de compromis »
Pour Lafontant Joseph, aucune paix durable ne peut être bâtie sur l’impunité. « Pour résoudre un tel problème, il faut partir d’une base claire : justice, vérité, réparation, réconciliation, désarmement », insiste-t-il.
Selon lui, la démarche proposée par le FPP ignore les fondements de l’État de droit. « On ne peut pas simplement décider d’aller parler avec ceux qui ont semé la mort, sans exiger qu’ils répondent de leurs actes. »
Il rappelle que dans les systèmes juridiques anglo-saxons, la notion de co-coupable inclut aussi bien les exécutants que les donneurs d’ordre. « La première étape d’un processus sincère, c’est la reconnaissance de culpabilité. Ce n’est pas le moment de se faire passer pour des chefs révolutionnaires. »
À défaut d’un tel cadre, toute tentative de réconciliation ne serait qu’un simulacre. « La société a besoin de vérité pour faire son deuil, de justice pour restaurer la confiance, de réparation pour entamer la reconstruction. »
Le camp opposé défend sa stratégie
En défense de sa position, Jean William Jeanty insiste sur l’importance de cibler les véritables donneurs d’ordre, plus que les exécutants.
« Des gangs ont reçu la mission de dépeupler des zones. Ils exécutent des ordres. Même si on éliminait certains d’entre eux, les commanditaires en trouveraient d’autres. Ce qui peut stopper cette mécanique, c’est de les identifier, comprendre leurs objectifs, et leur proposer de discuter ».
« Dans les circonstances actuelles, je n’ai pas à me concentrer sur les gangs, mais sur leurs commanditaires », ajoute-t-il.
Dans le même esprit, le secrétaire général de l’Organisation des États américains (Oea), Albert Ramdin, a récemment évoqué, dans des médias internationaux, la nécessité d’envisager un dialogue direct avec les gangs — une prise de position qui a suscité une vague d’indignation.
Contre les « dialogues sans condition »
Pour Lafontant Joseph, de telles démarches sont dangereuses. « Ce sont des crimes politiques, souvent commis avec la complicité d’acteurs étatiques ou économiques. Imaginer un dialogue sans exiger des comptes, c’est envoyer le signal qu’on peut tuer, violer, incendier… puis s’asseoir à la table des négociations. »
Il réagit aussi vivement aux propos de l’activiste panafricaniste Kémi Séba, qui, fin mai 2025, lors d’un passage au Cap-Haïtien (Nord), avait lancé un appel à la population pour s’allier aux gangs et retourner leurs armes contre leurs commanditaires.
Pour Lafontant Joseph, une telle posture confond justice et vengeance, et risque d’alimenter une nouvelle spirale de violence. « Ce n’est pas comme cela qu’on reconstruit un pays. »
Une condamnation quasi unanime
La New england human rights organization (NEHRO) a, elle aussi, rejeté catégoriquement l’idée de dialogue avec les gangs. Dans une note consultée par AlterPresse, la NEHRO qualifie la suggestion de Ramdin d’indécente, dénonçant un « aveu suprême d’impuissance, de capitulation et de rejet des droits humains ».
« Aucun pays au monde n’a jamais admis vouloir négocier avec des terroristes », rappelle la NEHRO, s’interrogeant sur le bien-fondé de discussions avec Viv Ansanm et Gran Grif, deux gangs désignés comme organisations terroristes par les États-Unis depuis le 2 mai 2025.
Même son de cloche au Réseau national de défense des droits humains (Rnddh). Son directeur exécutif, Pierre Espérance, est catégorique :
« Les terroristes n’ont que deux choix : se rendre et aller en prison… ou au cimetière ».
Il fustige les programmes de réintégration sans justice, expérimentés entre 2004 et 2006, qui ont permis à d’anciens criminels d’être recyclés dans l’appareil d’État, sans que les victimes n’aient jamais obtenu réparations.
« Le résultat ? Une recrudescence rapide de la criminalité, alimentée par une impunité structurelle ».
« Reconnaître, réparer, reconstruire »
En guise d’alternative, Lafontant Joseph plaide pour un processus ancré dans la reconnaissance des torts, la justice et la réparation.
Il propose de traiter certains jeunes enrôlés dans les gangs comme des enfants-soldats, à rééduquer, former, insérer dans un cadre structuré.
Mais il avertit : « cette transformation ne viendra pas de politiciens en quête de tribune. Elle exige un travail profond, courageux, constant. On ne répare pas un pays à coups de raccourcis politiques. La reconstruction passe par la vérité ». [gp apr 20/06/2025 06 :00]
