Par Emmanuel Marino Bruno
P-au-P, 16 juin 2025 [AlterPresse] --- En Haïti, la très faible représentation des femmes dans les postes électifs persiste depuis de nombreuses années, observe l’agence en ligne AlterPresse.
Sur 129 députés et sénateurs qui ont formé l’assemblée nationale, 8 femmes pour 121 hommes (soit 6.2 % de femmes contre 93.8 % d’hommes), siégeaient à la 48e législature (2006-2010).
Dans la 49e législature (2011-2015), il y avait 6 femmes et 123 hommes (soit 4.65% de femmes contre 95.35% d’hommes).
Aux élections législatives de 2015 en Haïti, aucune femme n’a été élue parmi les 23 candidates au sénat de la république d’Haïti contre 209 candidats.
Idem pour les 129 candidates à la députation contre 1,492 candidats.
Ces chiffres proviennent d’une enquête, publiée en avril 2023 par l’organisation féministe Solidarite fanm ayisyèn (Sofa) sur la présence des femmes aux scrutins de 2015.
Ils illustrent une diminution progressive du nombre de femmes au parlement entre 2006 et 2015.

- Enquête, publiée en avril 2023 par l’organisation féministe Solidarite fanm ayisyèn (Sofa) sur la présence des femmes aux scrutins de 2015
Suite aux résultats des élections législatives du 20 novembre 2016, seulement 3 femmes ont été élues à la chambre des députés et une (1) femme au sénat.
Depuis 2016, aucune élection n’a pu avoir lieu en Haïti en proie à une instabilité politique et sécuritaire chronique.
Quota bafoué
La version dite amendée de la Constitution haïtienne de 1987, en son article 17-1, a reconnu, en 2012, un quota minimum de 30 % de femmes, à tous les postes de décision de la vie nationale (postes électifs, nominatifs), notamment dans les services publics.
Or, ce quota, qui est censé garantir leur représentation, n’est pas respecté, dénonce Marie Denise Claude, ancienne candidate malheureuse aux élections sénatoriales de 2006 et 2010 pour le département de l’Ouest et responsable du Réseau pluriel des femmes de partis politiques (Pluri-Femmes).
Pendant les 30 dernières années, au sein de la chambre des députés, jamais plus de 5 femmes sur 119 députés n’ont été élues, souligne Marie Denise Claude, ancienne titulaire (29 mars 2016 - mars 2017) du Ministère à la condition féminine et aux droits des femmes (Mcfdf).
Généralement, ce chiffre oscille entre 2 et 5 femmes députées, avec rarement 5, précise-t-elle.
Au sénat, ce nombre varie entre 1 et 3 femmes élues.

- Le quota qui est censé garantir la représentation des femmes dans la sphère publique n’est pas respecté, dénonce Marie Denise Claude, ancienne candidate malheureuse au sénat et responsable du Réseau pluriel des femmes de partis politiques (Pluri-Femmes)
Comment peut-on espérer qu’une assemblée avec si peu de femmes puisse influencer les décisions politiques, proposer des lois en leur faveur et promouvoir des mesures pour améliorer leurs conditions, notamment en matière de santé, d’éducation et de travail équitable ? s’interroge la militante des droits des femmes.
Au jour le jour, l’Etat continue de mettre les femmes de côté malgré les plaidoyers, campagnes et pétitions des organisations féministes, alerte la coordonnatrice de l’organisation féministe Fanm Deside, Marie Ange Noël.
A l’exception « du poste de président de la république, la liste de candidats soumise au Conseil électoral provisoire (Cep) par les partis politiques ou groupements politiques, pour chaque poste électif, doit contenir au moins 30% de femmes », stipule le décret électoral de 2015, à l’article 100.1.
« Le parti ou groupement politique, qui inscrit 30% de femmes, bénéficie d’une réduction de 40% sur les frais d’inscription », dispose l’article 92.1 dudit décret électoral.
Or, ces dispositions électorales ne sont jamais appliquées, fustige Marie-Denise Claude, la qualifiant de « vœu pieux ».
Aucun suivi n’a été non plus effectué à ce niveau, ajoute-t-elle, dénonçant comme faiblesse l’absence de mesures incitatives.
Sur les listes de candidature des partis politiques, 23 femmes soit 9.91 % ont été candidates au sénat pour les élections de 2015 contre 209 candidats, soit 90.08%.
Seulement 129 candidates à la députation, soit 8% figuraient sur ces listes contre 1,492 candidats, soit 92%.
Ces chiffres montrent clairement le non-respect du quota minimum de 30% des femmes sur les listes de candidatures des partis politiques lors des élections de 2015, donc une violation du décret électoral de 2015.

- Au jour le jour, l’Etat continue de mettre les femmes de côté, alerte la coordonnatrice de l’organisation féministe Fanm Deside, Marie Ange Noël.
L’organisation féministe Fanm Deside réclame une révision de la loi électorale, tout en exigeant aussi le respect du quota minimum de 30% de femmes au sein du Conseil électoral provisoire (Cep).
Fanm Deside souligne une absence de mesures positives de l’Etat pour promouvoir, à tous les niveaux, la participation politique des femmes.
Un manque de volonté politique et une faiblesse dans l’application des mécanismes légaux sont à la base de leur exclusion, selon l’organisation féministe.
Le débat actuel devrait porter sur la parité et l’équité au lieu du quota minimum de 30% de femmes, estime Marie Ange Noël, regrettant combien la représentation des femmes n’est prise en compte, ni dans les postes électifs ni dans les postes nominatifs.
Une seule femme siège comme observatrice au sein du Conseil présidentiel de transition (Cpt), avance l’agente exécutive intérimaire du Cap-Haïtien, Yvrose Pierre.
La présence des femmes au gouvernement de transition reste également marginale, poursuit-elle.
Interrogée sur les raisons de l’échec des femmes candidates aux élections en Haïti, notamment celles de 2015, Marie Denise Claude met en avant les barrières économiques, institutionnelles et sociales qui entravent leur participation politique et leur accès aux postes électifs.
Une absence de soutien financier et institutionnel
Dans la plupart des cas, les femmes candidates doivent financer elles-mêmes leurs campagnes électorales, soutenues uniquement par leurs familles, leurs proches et leurs amis, selon Marie Denise Claude de Pluri-femmes.
Les partis politiques hésitent même à choisir les femmes comme candidates pour les élections, car n’ayant pas confiance en leur capacité à rassembler des fonds et à gagner les scrutins, révèle-t-elle.
Les partis politiques croient davantage aux hommes, qui ont les moyens financiers et qui peuvent utiliser la violence pour remporter une élection - ce qui, heureusement, n’est pas le cas des femmes, fait-elle remarquer.
Les partis politiques n’encouragent pas vraiment les femmes à faire de la politique mais supportent des hommes ayant du pouvoir économique, avance Marie Ange Noël de Fanm Deside.

- Les partis politiques ne s’investissent pas suffisamment dans la promotion de l’intégration des femmes en politique, déplore Katia Bonté de l’Opl.
Katia Bonté, coordonnatrice nationale du parti politique Organisation du peuple en lutte (Opl), confirme un déficit d’accompagnement financier pour les femmes au sein des partis politiques.
Elle fait aussi savoir combien le financement de l’Opl provient principalement de ses membres et parfois de l’État.
L’État ne finance pas réellement les partis politiques. Ce qui complique la mise en place de mesures contraignantes pour les forcer à soutenir les candidatures féminines, affirme Marie Denise Claude.
L’ancienne candidate au sénat plaide pour la création d’un fonds étatique, destiné à la promotion des femmes en politique.
« Ce fonds devrait être directement attribué aux candidates, car, lorsqu’il est versé aux partis politiques, ces derniers en redistribuent une infime partie aux femmes, préférant favoriser les candidatures masculines ».
De son côté, Fanm Deside invite les Organisations non gouvernementales (Ong) à investir, sous une forme ou une autre, dans la participation des femmes dans la vie politique en Haïti.
Des barrières socio-culturelles
En plus d’une absence de financement des femmes engagées en politique, la société haïtienne considère encore combien le rôle principal des femmes devrait être confiné dans leurs foyers, s’occuper de leurs maris et de leurs enfants, avance Marie-Denise Claude.
Culturellement et socialement, l’engagement politique des femmes est mal perçu, avance-t-elle.
Lorsqu’une femme entre en politique, elle doit se préparer à affronter divers types de dénigrements et faire preuve d’une grande résilience morale pour y faire face, témoigne l’agente exécutive intérimaire du Cap Haïtien (Nord d’Haïti), Yvrose Pierre.
Elle en profite pour exhorter les partis politiques à organiser des séminaires, afin de préparer mentalement les femmes à leur engagement électoral.

- Les voix des femmes ne comptent pas au sein des partis politiques, critique l’agente exécutive intérimaire du Cap Haïtien (Nord d’Haïti), Yvrose Pierre.
Pour Fanm Deside, les femmes manquent d’audace pour briser les préjugés socio-culturels, qui cantonnent la politique aux hommes.
Pour y remédier, l’organisation féministe recommande davantage de sessions de formation en leadership et en stratégies électorales pour les femmes, afin d’encourager une participation féminine plus renforcée.
Des programmes sociaux doivent aussi être mis en œuvre, pour aider les femmes rurales à participer aux élections au niveau des Conseils d’administration des sections communales (Casec) et des Assemblées des sections communales (Asec).
La culture politique masculine et violente exclut les femmes
Les contextes électoraux sont généralement marqués par une violence masculine persistante. Ce qui fragilise davantage la participation politique des femmes, souvent victimes de menaces, d’intimidations et de violences physiques, d’après Marie Ange Noël et Marie Denise Claude.
Pour ces deux militantes féministes, ces violences, accompagnées de discours discriminatoires envers les femmes, visent à décourager ces dernières de poursuivre leur engagement politique et à les réduire au silence.
« Ces entraves répétées font qu’une femme, qui s’est présentée une ou deux fois comme candidate, ne renouvelle pas son expérience. Il faut beaucoup de courage, de conviction et de détermination pour persister », fait remarquer Marie-Denise Claude, ex-candidate au sénat.
Elle appelle l’Etat à assumer ses responsabilités pour garantir un accès sécurisé et équitable à la politique pour toutes les femmes.
Réserver des sièges aux femmes
Tant que ces barrières économiques, institutionnelles et culturelles ne seront pas levées, les femmes continueront d’être exclues de la politique et d’être sous-représentées au parlement en Haïti, met en garde Marie Denise Claude.

- Tant que les barrières économiques, institutionnelles et culturelles ne seront pas levées, les femmes continueront d’être exclues de la politique. Illustration provenant des Cahiers de l’Inaghei
Certains pays ont adopté des mesures politiques, inscrites dans leur Constitution et leurs lois, pour garantir une représentation équitable des femmes et des hommes en politique, rappelle-t-elle.
C’est l’une des raisons pour lesquelles, ces dernières années, des organisations, comme la nôtre ou des partis politiques, ont proposé l’instauration de sièges réservés aux femmes ainsi que des mesures transitoires, afin de familiariser la société avec leur présence dans les instances parlementaires.
Le Réseau pluriel des femmes de partis politiques demande à l’État de mettre en place des politiques d’accompagnement, comme des sièges réservés aux femmes, afin de garantir un quota minimum de 30 à 50% de femmes élues au parlement.
Ces mesures transitoires, appliquées sur trois, quatre ou cinq législatures, permettraient à la société de s’habituer à la présence des femmes élues au sein du parlement et d’intégrer cette réalité comme une norme, soutient Marie Denise Claude, rapportant avoir proposé ces changements dans le nouveau projet controversé de Constitution.
Il faudrait également imposer la présence d’au moins une (1) femme par cartel municipal.
Quid des partis politiques ?
« Les 30 dernières années ont été marquées par une faible participation politique des femmes. Il y a quelques femmes çà et là au sein des partis politiques, mais le nombre de femmes capables d’influencer directement les décisions reste insuffisant », constate l’ancienne candidate au sénat.
Elle souligne combien ce manque de représentation des femmes, au sein des partis politique, empêche une véritable prise en compte de leurs besoins.
Les voix des femmes ne comptent pas au sein des partis politiques, critique l’agente exécutive intérimaire du Cap Haïtien (Nord d’Haïti), Yvrose Pierre, dénonçant une grande discrimination envers les femmes.
« La participation des femmes en politique n’est pas un privilège, mais une nécessité. Pour bâtir une démocratie robuste et assurer le développement durable du pays, leur présence est essentielle. Il revient à chacune et chacun de contribuer activement à sortir le pays de sa situation actuelle ».
De manière générale, les partis politiques ne s’investissent pas suffisamment dans la promotion de l’intégration des femmes en politique, déplore Katia Bonté de l’Opl.
Elle insiste sur l’importance de sessions de formation et d’une campagne nationale de sensibilisation, pour encourager les femmes à s’engager en politique.
Le rôle des médias dans la promotion de la participation politique des femmes

- Les médias ont un rôle crucial à jouer. Crédit illustration : Sciencespo.fr
Les médias ont un rôle crucial à jouer en diffusant davantage les positions des organisations féministes, qui revendiquent une meilleure représentation des femmes dans les postes décisionnels, déclare Marie Denise Claude.
Pour sa part, Marie Ange Noël appelle les médias à rendre plus visibles les femmes, en rejetant leurs préjugés sexistes envers elles, notamment la façon discriminatoire de les traiter.
Des sessions de formation devraient être organisées à l’intention des journalistes, pour qu’elles et qu’ils apprennent à véhiculer des messages plus constructifs à l’endroit des femmes, recommande Marie Ange Noël.
Les médias en ligne peuvent surtout apporter beaucoup de contribution, en créant des rubriques de sensibilisation sur la participation politique des femmes, avance Yvrose Pierre. [emb rc apr 16/06/2025 10:00]
* Cet article bénéficie du support du projet Konbit pou bon Jan Demokrasi, cofinancé par l’Union européenne (Ue) et l’Organisation internationale de la francophonie (Oif). Son contenu relève de la seule responsabilité de ses auteurs.trices. Il ne reflète pas nécessairement les opinions de l’Union européenne ou de l’Organisation internationale de la francophonie.
