Español English French Kwéyol

Haïti : Dialogue ou duplicité ? Le dilemme face aux gangs

Par Charilien Jeanvil

P-au-P, 16 juin 2025 [AlterPresse] — Minée par une crise multidimensionnelle, exacerbée par un niveau de violences hors de contrôle, Haïti semble enfermée dans une spirale infernale. Face à ce chaos, le dialogue est de nouveau invoqué comme un levier possible de paix. Mais cette option divise profondément, constate AlterPresse.

Selon l’Organisation internationale pour les migrations (Oim), plus de 1,3 million de personnes ont été déplacées par les violences des gangs armés en Haïti – un record historique.

Le Bureau intégré des Nations unies en Haïti (Binuh) recense 1,617 morts et 580 blessés entre janvier et mars 2025.

Pour l’année 2024, plus de 5,600 personnes ont été tuées et près de 60,000 enfants privés d’éducation à cause des violences, d’après le commissaire Dorvil Morency de la Police nationale d’Haïti (Pnh).

Dans ce contexte dramatique, le débat s’intensifie : faut-il ouvrir un espace de dialogue, même avec les groupes armés ? Ou bien préserver une ligne de fermeté, fondée sur la justice, la mémoire des victimes et le respect du droit ?

La paix ne saurait naître de l’impunité

Le directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains (Rnddh), Pierre Espérance, met en garde contre toute tentative de négociation avec les criminels armés. Pour lui, il ne peut y avoir de paix sans justice, ni de sortie de crise sans vérité :

« Les terroristes n’ont que deux choix : se rendre et déposer les armes pour aller en prison… ou au cimetière. »

Il dénonce le retour d’idées « cosmétiques », comme celles expérimentées entre 2004 et 2006, lorsque l’État et ses partenaires internationaux avaient intégré d’anciens kidnappeurs et violeurs dans des programmes de réinsertion, sans justice pour les victimes. Résultat : quelques années plus tard, la criminalité est repartie à la hausse, dans un cynisme déconcertant.

Espérance considère toute tentative d’amnistie comme un mépris du droit à la vie et une banalisation des crimes subis par la population haïtienne.

Dialogue avec les bourreaux ?

Des informations circulent sur l’intention du nouveau secrétaire général de l’Organisation des États américains (Oea), Albert Ramdin, d’ouvrir un dialogue avec tous les acteurs de la crise, y compris les groupes armés.

Cette position a suscité des réactions vives.

Sur X (anciennement Twitter), Leslie Voltaire, conseiller-présidentiel, a répondu :

« Haïti ne saurait envisager de dialogue avec des terroristes. […] On ne construit pas la paix en pactisant avec les criminels. »

Mais à contre-courant, l’activiste panafricaniste Kémi Séba a surpris en appelant à une réconciliation avec les gangs, dans une déclaration faite à l’Université d’État d’Haïti à Limonade, le 2 juin 2025.

Pour lui, il faudrait une alliance avec les gangs, qui devraient retourner leurs armes contre leurs commanditaires.

Une proposition rejetée en bloc par Pierre Espérance, qui appelle à dénoncer ce qu’il considère comme une « déviation grave ».

Selon lui, le peuple haïtien n’acceptera ni l’impunité ni un changement porté par les gangs.

Même son de cloche du côté de Jean Willy Belfleur, enseignant et citoyen engagé, pour qui :

« Nous réclamons la paix et la liberté pour le peuple haïtien terrorisé par les malfrats, et la prison ou la mort pour ces criminels sans foi ni loi. »

La paix, oui. Mais pas sans mémoire, ni justice

Dans une tribune publiée sur AlterPresse, le chercheur et militant Jean-Claude Chérubin tire la sonnette d’alarme : la nation haïtienne est en péril d’effacement. Il dénonce des « massacres fratricides orchestrés pour vider un territoire stratégique de sa population ».

Face à ce danger, il plaide pour « le courage de la paix », seule capable, selon lui, de freiner « le train de la mort » et de cesser d’être « l’instrument de notre propre anéantissement ».

Interrogé sur les perspectives d’une paix durable, l’agronome Erl Jean-Pierre, porte-parole du Mouvement Éveil Grand Sud, lançait, de son côté, dans l’émission TiChèzBa sur AlterRadio :

« La paix ne tombera pas du ciel. Seule une mobilisation populaire engendrera le changement. »

Espérance, une fois encore, rejette toute idée de réconciliation avec les gangs, qu’il assimile à une trahison du combat pour les droits humains. Il fustige l’inaction persistante des autorités face à la criminalité galopante :

« La Police nationale est sous-équipée et n’est pas préparée à affronter une situation de terreur hautement planifiée. »

Pour lui, la paix véritable exige un engagement ferme contre l’impunité, la gangstérisation de l’État, et les atteintes systématiques au droit à la vie. Il appelle à en finir avec la duplicité politique, et exhorte les citoyen·ne·s ainsi que les partenaires internationaux à exiger une gouvernance éthique, le respect de l’État de droit et le renforcement effectif des institutions publiques.

Un dialogue à quel prix ?

Pour la directrice exécutive de la Commission épiscopale Justice et Paix, Jocelyne Colas Noël, le dialogue est nécessaire, mais sous conditions :

« Il faut dialoguer, mais chaque personne doit assumer ses responsabilités. Ceux et celles qui ont contribué à la déflagration du pays peuvent se rendre et demander pardon. »

Elle plaide pour une justice sociale réelle, condition indispensable à une paix durable.

Une impasse morale et stratégique

Alors que l’option du dialogue avec les groupes armés revient dans le débat public, beaucoup rappellent qu’il n’y aura pas de paix sans justice, ni de stabilité sans rupture avec l’impunité.

Pierre Espérance résume ainsi l’enjeu :

« Le combat pour la paix passe par la lutte contre la gangstérisation du pays, la bonne gouvernance, et le respect du droit à la vie ». [cj gp apr 16/06/2025 01:30]