Par Gotson Pierre
P-au-P, 8 juin 2025 [AlterPresse] --- Le coordonnateur du Conseil présidentiel de transition (Cpt), Fritz Alphonse Jean, affirme avoir refusé de convoquer des conseils des ministres pour ne pas cautionner ce qu’il qualifie de vague de désignations diplomatiques abusives.
Alors que des critiques fusent sur la perte de repères éthiques et politiques du Conseil présidentiel de transition, son coordonnateur prend ses distances face à une série d’affectations jugées arbitraires, qu’il attribue à des manœuvres clientélistes internes.
Selon ses déclarations rapportées par Le Nouvelliste et consultées par AlterPresse, ces désignations émaneraient principalement du ministère des Affaires étrangères, dirigé par Harvel Jean-Baptiste, souvent en dehors des normes institutionnelles.
Fritz Jean accuse la chancellerie d’avoir procédé à des affectations massives et irrégulières, plaçant des personnes sans qualification requise dans des postes déjà saturés. Il évoque notamment le cas d’ambassades censées accueillir une dizaine d’agents, mais où une cinquantaine de personnes auraient été envoyées, provoquant une rotation absurde et inefficace du personnel.
Le coordonnateur du Cpt affirme que 90 % de ces décisions découleraient de recommandations formulées par des membres influents du Conseil présidentiel et du gouvernement, notamment Louis Gérald Gilles, Smith Augustin et le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé.
Il indique que ses appels à plus de transparence et au respect des procédures établies seraient restés sans réponse.
Un ministre sur la défensive
Anticipant la polémique, Harvel Jean-Baptiste aurait, depuis plusieurs jours, tenté de se décharger de toute responsabilité.
Dans des propos relayés sur les réseaux sociaux, il se serait présenté comme un simple exécutant, affirmant que plusieurs des décisions controversées auraient été prises sous forte pression politique, notamment de la part de conseillers présidentiels.
Certaines de ces affectations diplomatiques concerneraient des proches de journalistes, de personnalités politiques ou de collaborateurs influents de la transition. Des postes à Boston, Atlanta, Orlando, aux Bahamas et au Canada sont notamment cités.
Le ministre aurait également fait valoir que certaines décisions avaient été initiées sous l’administration précédente, qu’il aurait simplement entérinées.
Crise de légitimité et désillusion à gauche
Au-delà de la bataille institutionnelle, cette controverse met en lumière un malaise plus profond autour des promesses non tenues de la transition. Des voix critiques s’élèvent contre les dérives de l’expérience menée, entre autres, par des personnalités issues de la gauche haïtienne.
Parmi elles, l’ingénieur-agronome Erl Jean-Pierre, porte-parole du mouvement Éveil Grand Sud et ancien membre du Secteur Montana, se montre particulièrement sévère.
Dans une entrevue accordée à l’émission TiChèzBa sur AlterRadio, il dénonce l’absence de rupture et les compromissions de figures progressistes autrefois engagées dans des luttes radicales, aujourd’hui intégrées à l’appareil d’État sans impact transformateur.
Selon lui, le projet souverainiste du regroupement sociopolitique Montana se serait dissous dans une logique de partage du pouvoir sans cap ni légitimité populaire. Il pointe la présence, au sein du gouvernement, de ministres soupçonnés de liens avec des groupes armés, sans la moindre réaction des figures progressistes, ce qu’il considère comme un naufrage moral et politique de la gauche haïtienne.
Il critique également la cooptation d’anciens militants, professeurs ou intellectuels désormais réduits à des rôles symboliques dans un système qu’ils avaient pourtant juré de combattre.
Il reconnaît quelques tentatives de repositionnement régional, notamment autour de Leslie Voltaire, mais estime que la gauche n’a pas su incarner une alternative indépendante et crédible.
Transition sans boussole
En conclusion, Jean-Pierre considère que le pouvoir actuel n’est qu’une façade sans ancrage populaire. Il déplore l’incapacité de la génération post-2004 à produire une pensée autonome ou une contestation à la hauteur des enjeux du moment.
Alors que la crise de représentation s’aggrave et que les élections apparaissent comme une perspective lointaine, ces critiques soulignent la fragilité des compromis de transition et la nécessité urgente d’une refondation éthique et politique en Haïti. [gp apr 08/06/2025 13:30]
