Par Gotson Pierre
Actualisation à 21:50
P-au-P, 2 juin 2025 [AlterPresse] --- Henry Wooster, diplomate chevronné, est appelé à jouer un rôle central dans la réponse américaine à la crise haïtienne, en tant que nouveau chargé d’affaires des États-Unis à Port-au-Prince, à partir du 12 juin 2025. Sa nomination survient alors que plus de 80 % de la région métropolitaine de la capitale haïtienne est maintenu sous le contrôle de groupes armés.
Selon le secrétaire d’État américain Marco Rubio, qui a officialisé la désignation d’Henry Wooster le 30 mai 2025, le diplomate devra « diriger une approche pangouvernementale » de la politique des États-Unis en Haïti. Il prendra le relais de Dennis B. Hankins, ambassadeur sortant parti à la retraite, sans que Washington ait nommé de nouvel ambassadeur.
Il sera chargé de coordonner étroitement les efforts américains avec les partenaires internationaux impliqués aux côtés de la Police nationale d’Haïti (Pnh), dans un contexte d’insécurité généralisée et d’effondrement institutionnel.
Cette mission s’inscrit dans une phase marquée par une insécurité généralisée, une crise humanitaire persistante et des initiatives encore fragiles pour tenter de stabiliser le pays, souligne AlterPresse.
En 2024, plus de 5,600 personnes ont été tuées dans des violences attribuées aux gangs armés, selon les Nations unies. Pour les trois premiers mois de 2025, ce chiffre atteint déjà 1,617 morts. Les déplacements forcés s’accélèrent, touchant désormais plus d’un million de personnes – soit une hausse de 48 % par rapport à l’année précédente – avec des conséquences alarmantes sur les droits humains et la cohésion sociale.
Un diplomate forgé dans les zones de crise
Henry Wooster possède une longue expérience dans des contextes de crise et de haute tension. Son parcours diplomatique inclut des postes au Proche-Orient, à Moscou, au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan), au Conseil national de sécurité des États-Unis, ainsi qu’en Haïti, où il a déjà servi comme consul.
Le profil de Wooster semble correspondre aux responsabilités de gestion de crise qui l’attendent, dans le cadre de l’« approche pangouvernementale » évoquée par Washington. Il devrait assurer la coordination entre différents organes de l’administration américaine — dont le Département d’État, le Pentagone et le Département de la Sécurité intérieure (Dhs) — pour élaborer une stratégie cohérente, transversale et articulée autour des priorités américaines en Haïti.
Ancien ambassadeur en Jordanie et chef adjoint de mission à Amman, Wooster a travaillé dans une région traversée par des tensions géopolitiques majeures, des menaces terroristes et de fragiles équilibres diplomatiques.
Son passage au Conseil de sécurité nationale comme directeur pour l’Asie centrale l’a amené à traiter de dossiers stratégiques impliquant des puissances comme la Russie, la Chine et l’Iran, ce qui suppose une grande maîtrise des enjeux multilatéraux et des dynamiques régionales.
À la tête du Bureau des affaires iraniennes du Département d’État — l’un des plus sensibles du système diplomatique américain — il a affronté des défis complexes liés aux sanctions, à la prolifération nucléaire et aux tensions militaires croissantes.
Son rôle de conseiller auprès du commandement des opérations spéciales américaines (Joint Special Operations Command) l’a directement exposé aux problématiques des menaces transnationales, un aspect central dans la crise haïtienne actuelle.
Il a aussi été directeur adjoint du Bureau des affaires provinciales à Bagdad, en Irak, où il a contribué à la mise en œuvre de politiques dites de reconstruction dans un environnement de forte instabilité.
Enfin, ses affectations à Moscou, à l’Otan et à Port-au-Prince lui confèrent une perspective plus large sur les rapports de force internationaux, et une connaissance directe de la situation haïtienne et caribéenne.
Ces expériences diversifiées, alliant diplomatie, sécurité, coopération inter-agences et gestion de conflits, pourraient enrichir son approche de la situation haïtienne — à condition de saisir la spécificité du contexte local.
Dispositifs renforcés, pressions régionales, controverses croissantes
Quelques jours avant son entrée en fonction, les États-Unis, la PNH et plusieurs partenaires internationaux ont inauguré, le 27 mai à Port-au-Prince, un Centre de commandement des communications (C3i).
Financé par les États-Unis, le Canada et le Basket Fund du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), ce centre vise à renforcer les capacités de coordination des forces haïtiennes et internationales, notamment dans la perspective du déploiement de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (Mmas).
Cet appui logistique et technologique s’inscrit dans une volonté affirmée de Washington d’intensifier son engagement en Haïti. Mais cette montée en puissance de l’international suscite aussi des réserves dans la région.
Lors du sommet de l’Association des États de la Caraïbe (Aec), le 30 mai 2025, la ministre des Affaires étrangères de la Colombie, Laura Sarabia, a souligné l’importance d’un soutien solidaire, mais respectueux de la souveraineté nationale : « La responsabilité de définir son avenir doit toujours revenir au peuple souverain d’Haïti », a-t-elle déclaré, appelant à éviter tout réflexe interventionniste.
Dans le même temps, une enquête publiée par le New York Times a révélé que des discussions sont en cours autour d’un éventuel recours à des forces paramilitaires privées, sous la direction d’Erik Prince, fondateur de la controversée entreprise Blackwater.
Cette option, envisagée dans certains cercles proches du gouvernement haïtien, suscite des inquiétudes : applaudie par certains acteurs locaux pour son efficacité supposée, elle est également critiquée pour les risques de dérive, d’impunité et de perte de contrôle.
En parallèle, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a exhorté l’Organisation des États américains (Oea) à jouer un rôle plus actif.
Mais le nouveau secrétaire général de l’Oea, le diplomate surinamais Albert Ramchand Ramdin, a reconnu l’ampleur de la crise haïtienne, estimant que « vous ne pouvez pas attendre grand-chose à ce stade. La situation est si grave qu’il faut d’abord rétablir un minimum de normalité ».
Un défi à la mesure d’une crise systémique
Dans ce contexte fragmenté, la tâche d’Henry Wooster s’annonce particulièrement ardue. Son expérience en diplomatie de crise, en gestion inter-agences et en coordination sécuritaire multilatérale pourrait contribuer à redéfinir les contours d’un appui international plus cohérent.
Toutefois, aucun dispositif extérieur ne saurait se substituer à la reconstruction d’une dynamique politique haïtienne autonome, inclusive et crédible. La réussite de sa mission dépendra en grande partie de la capacité des acteurs haïtiens à s’approprier les processus de transition et à défendre, malgré les contraintes, la souveraineté et les aspirations profondes de la population. [gp apr 02/06/2025 17:00]
