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Haïti -Femmes : La Sofa dénonce un cycle de « violence sourde » à briser

Communiqué de presse de la Solidarité des femmes haïtiennes (Sofa)

Soumis à AlterPresse le 8 mai 2025

Un chiffre accablant résonne avec une violence sourde : 206 femmes et filles survivantes de violences basées sur le genre ont été accueillies au Centre Douvanjou de la SOFA, durant le premier trimestre de 2025, contre seulement 12 à la même période en 2024, soit 17 fois plus . Cette augmentation vertigineuse reflète non seulement l’intensification des violences, mais surtout l’inaction criante qui entoure cette tragédie.

Alors que les femmes haïtiennes luttent pour leur survie dans un contexte de violences toujours plus cruelles, les ressources publiques sont détournées au détriment de celles qui en ont le plus besoin. Les autorités restent sourdes à leur détresse, fermant les yeux sur une violence qui explose dans les rues comme dans les camps.

Les camps de déplacés, devenus des zones de “non-droit”, sont aujourd’hui des lieux d’impunité pour les auteurs de violences sexuelles où les femmes sont prises en otage dans une réalité infernale, loin de toute protection et soutien. Leurs vies, leurs droits, leurs rêves sont effacés sont écrasés dans l’indifférence des gouvernant.e.s.

Cette situation dramatique ne se limite pas à Port-au-Prince. Dans des villes de province comme Saint-Michel-de-l’Attalaye, les places publiques débordent de déplacés fuyant les exactions des gangs de Bas Artibonite et de Mirebalais.

Dans ce contexte, les États-Unis ont récemment désigné les gangs armés haïtiens comme organisations terroristes. Une mesure forte qui reconfigure l’approche sécuritaire américaine vis-à-vis d’Haïti. Mais la SOFA s’interroge :
• Cette désignation freinera-t-elle réellement l’expansion des gangs ?
• Quelles en seront les retombées concrètes pour les groupes armés et pour la population haïtienne ?
• Va-t-elle s’accompagner d’un contrôle strict des exportations d’armes et de munitions qui nourrissent la spirale de violence en Haïti ?
• Peut-on espérer une amélioration tangible de la sécurité et du respect des droits fondamentaux, notamment ceux des femmes et des filles ?

La SOFA rappelle l’inefficacité des sanctions déjà imposées à certaines personnalités politiques et économiques par les gouvernements américain et canadien qui n’ont en rien contribue à l’amélioration de la situation sécuritaire en Haïti. Au contraire, les conditions humanitaires se sont détériorées, et les VBG ont atteint un niveau sans précédent plongeant les femmes et les filles dans une précarité extrême.

La SOFA, fidèle à son engagement de défense des droits des femmes, dénonce sans détour l’immobilisme et l’indifférence des autorités haïtiennes.

Face à l’effondrement des institutions et à l’explosion de la violence, la SOFA appelle les autorités à se montrer à la hauteur des enjeux, à sortir de leur immobilisme, et à mettre en place des mesures adéquates pour contrecarrer les gangs.

Si un budget de guerre peut paraître nécessaire, il ne peut porter de fruits que dans le cadre d’une stratégie globale fondée sur la cohérence politique, la transparence et l’exemplarité des dirigeants. Proclamer un budget de guerre ne suffit pas. L’ampleur de la crise actuelle exige un engagement politique clair, une vision stratégique globale, et la mobilisation de toutes les institutions autour d’un objectif commun. : protéger les citoyens, en particulier les femmes et les enfants et sauver le pays. La justice, la sécurité et la dignité des Haïtiens et Haïtiennes doivent devenir une priorité absolue.

La SOFA exige l’instauration immédiate de mesures concrètes pour briser ce cycle de souffrance :
• Un engagement sans équivoque pour la protection des femmes et des filles, notamment dans les camps où elles sont en danger permanent et leur sécurité constamment menacée.
• La création d’espaces appropriés pour loger dignement les déplacé·e·s en attendant leur retour possible chez eux.
• Un système de soutien renforcé pour accompagner les survivantes dans leur reconstruction physique, psychologique et sociale.
• Une justice accessible et effective, rompant avec la logique d’impunité.

Ce combat pour la justice sociale est aussi un appel à remettre l’humanité au cœur de la gouvernance. L’État haïtien doit cesser de détourner les fonds publics à des fins personnelle. Il doit investir dans la sécurité, la dignité et l’émancipation de la population incluant les femmes.

Dans cette perspective, la SOFA recommande une réponse cohérente, inclusive et durable :

1. Revisiter en profondeur la stratégie d’intervention de la police nationale, aujourd’hui essentiellement défensive, en la dotant de capacités opérationnelles proactives, d’équipements adéquats et d’un leadership ancré dans une vision citoyenne et inclusive de la sécurité.

2. Planifier et exécuter des opérations conjointes coordonnées entre la police et les forces armées, en assurant une synergie institutionnelle et un strict encadrement des actions dans le respect des droits fondamentaux et des populations civiles.

3. Lancer une vaste campagne de sensibilisation communautaire sur la réduction de la demande en armes à feu, en promouvant une transformation culturelle où celles-ci cessent d’être perçues comme des symboles de pouvoir ou de protection, et soient reconnues comme des instruments de violence et de destruction.

4. Établir dans chaque département une base de formation de policiers et militaires , en vue de renforcer rapidement et durablement les effectifs de la Police nationale d’Haïti et des Forces armées d’Haïti, avec une formation rigoureuse, fondée sur les droits humains, la discipline républicaine, et une attention particulière à l’intégration des femmes dans les structures de sécurité.

5. Institutionnaliser des mécanismes communautaires de protection des femmes, en nommant dans chaque juridiction des commissaires de gouvernement préposés à la prise en charge des violences faites aux femmes, chargés de faciliter l’accueil, l’écoute, le traitement diligent des plaintes et l’orientation des survivantes vers les services appropriés. Ces dispositifs doivent être accessibles, mobiles et intégrés aux structures locales.

6. Renforcer la lutte contre l’impunité à travers des mécanismes de justice transitoire et communautaire, notamment par la consolidation de la chaîne pénale spécialisée dans les violences faites aux femmes et l’intégration de la justice réparatrice dans les zones les plus affectées.

La SOFA continue de porter le flambeau de ce combat vital, mais nous ne pouvons gagner cette bataille seuls. C’est un appel à la solidarité nationale et internationale, un appel à l’action, car chaque jour compte.

La lutte des femmes est celle de tout le peuple !

Marie Frantz Joachim, Directrice Exécutive

Source photo : mdgfund.org