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Haïti : Pernier ou la débâcle sécuritaire de l’État

P-au-P, 13 mai 2025 [AlterPresse] --- Située en périphérie de Pétionville, à l’est de la capitale haïtienne et à quelques encablures de l’Académie nationale de police, la localité de Pernier est désormais sous le contrôle de gangs armés. Autrefois perçue comme un havre résidentiel paisible, Pernier s’ajoute aujourd’hui à la liste croissante des zones dominées par des groupes criminels, dans un pays où la violence armée devient de plus en plus omniprésente, note AlterPresse.

Depuis quatre ans, le gang Kraze Baryè – intégré en 2023 à la coalition criminelle Viv Ansanm – a peu à peu imposé sa loi dans cette zone stratégique, sans qu’aucune réponse efficace des autorités ne parvienne à inverser la tendance. Les habitants vivent dans la peur, soumis aux rançonnements, enlèvements et déplacements forcés.

Vue aérienne de la zone de l’Académie nationale de police, située à la frontière de Frères et Pernier.

L’un des faits les plus saisissants de cette prise de contrôle reste sa proximité immédiate avec l’Académie nationale de police, symbole de l’autorité étatique. Une position qui, au lieu d’être dissuasive, révèle crûment l’incapacité des forces de l’ordre à sécuriser même leur propre environnement immédiat.

Une spirale de violences nourrie par un vide politique

Cette situation s’inscrit dans un environnement national profondément marqué par la crise politique et institutionnelle. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, Haïti n’a jamais réussi à reconstruire un leadership légitime et opérationnel capable de répondre aux défis sécuritaires.

Jovenel Moïse, président d’Haïti, assassiné le 7 juillet 2021 dans sa résidence privée.

Ce vide prolongé a ouvert un boulevard aux groupes armés qui étendent, sans grande résistance, leur emprise sur des portions toujours plus larges du territoire national.

Frantz Elbé, directeur général de la PNH (au centre), aux côtés du premier ministre Ariel Henry, lors d’une cérémonie de graduation à l’Académie de police.

Le massacre de plusieurs policiers en service à Martissant, quartier stratégique pour l’accès au sud du pays, avait déjà constitué un signal d’alarme dès 2021. Pourtant, aucune stratégie globale n’a été déployée depuis pour restaurer l’autorité de l’État dans les zones urbaines sensibles.

Une progression méthodique à Pernier

Intervention policière à Pernier, en mai 2022 – capture d’écran d’une vidéo de la Pnh.

Dans ce contexte de désintégration accélérée, cette localité autrefois paisible et résidentielle amorce sa descente aux enfers. Dès 2021, les habitants signalent régulièrement la présence de groupes armés dans les faubourgs de la zone. Des assassinats et des enlèvements sont rapportés, des blocs résidentiels attaqués, et de graves perturbations constatées.

Nouvelle opération policière à Pernier, en novembre 2022, dans un contexte d’escalade de la violence.

Le 25 novembre 2022, l’assassinat du directeur de l’Académie de police, Harington Rigaud, sur la route de Frères, en plein jour, illustre la montée des risques.

Harington Rigaud, directeur de l’Académie de police, abattu en plein jour sur la route de Frères, le 25 novembre 2022.

Moins de deux mois plus tard, le 28 janvier 2023, le sous-commissariat de Pernier est attaqué et détruit par des individus lourdement armés. Les ripostes policières échouent. L’absence de reconstruction et de réaction étatique ouvre la voie à l’expansion des gangs.

Sous-commissariat de Pernier, réduit en ruines après une attaque de bandits lourdement armés, le 28 janvier 2023 – Source : RS.

Entre 2023 et 2024, les zones de Pernier 12, Dèyè Lise, Do Rigòl, Ribanbèl, entre autres, tombent progressivement sous le contrôle de Kraze Baryè, gang dirigé par Vitelhomme Innocent, affilié à la fédération criminelle Viv Ansanm.

Avis de recherche de la police contre Vitelhomme Innocent, chef de gang influent, diffusé en février 2023.

Le 2 septembre 2024, des habitants tirent la sonnette d’alarme face à la multiplication des actes de violence. Le gang impose sa loi par des exécutions, rançonnements et pillages, tandis que la police reste en retrait.

Le 15 octobre 2024, une vaste opération policière est menée à Torcelle, localité voisine, pour tenter de neutraliser Vitelhomme Innocent. L’effet, cependant, s’avère éphémère.

Edgard Leblanc Fils, président du Conseil présidentiel de transition, et Garry Conille, premier ministre, à une cérémonie de graduation à l’Académie de police.

En décembre 2024, Bois Greffin tombe à son tour. Des centaines de personnes fuient, tandis que les maisons abandonnées, vandalisées et pillées, se transforment en bases logistiques pour les gangs. À cinq minutes à peine, l’Académie de police demeure passive, spectatrice de cette avancée.

Début 2025, la violence s’intensifie encore. Kagwo, Métivier, Corlette, Chateaublond — localités voisines — sont la cible d’attaques sanglantes. Le 16 février, au moins 10 personnes sont tuées à Chateaublond, dont quatre enfants d’une même mère. La population fuit massivement. Désormais, Kraze Baryè contrôle presque toute la zone.

Réunion stratégique à la Direction générale de la PNH entre Fritz Jean, président du Conseil présidentiel de transition, le DG de la police Normil Rameau, et des hauts gradés.

Dans son dernier rapport publié en avril 2025, le Bureau intégré des Nations unies en Haïti (Binuh) dresse un tableau alarmant : 1 617 personnes tuées, 580 blessées et 161 enlevées entre janvier et mars 2025 seulement. L’extension des zones sous contrôle des gangs est rapide, brutale, et ne se limite plus aux quartiers populaires traditionnellement vulnérables. Des zones comme Pernier, autrefois relativement épargnées, tombent une à une.

Ce recul sécuritaire affecte directement la population civile, forçant de nombreuses familles à fuir et à rejoindre plus d’un million de déplacés internes entassés dans des abris précaires aux conditions de vie infrahumaines à travers la zone métropolitaine de Port-au-Prince.

Que reste-t-il de l’État ?

L’évolution de Pernier, quartier jouxtant l’une des plus importantes institutions de sécurité du pays, est emblématique d’un État en décomposition. Le contraste est saisissant : pendant que les gangs occupent des maisons et terrorisent la population, l’Académie nationale de police reste isolée, impuissante, encerclée.

Entrée principale de l’Académie nationale de police, située à Frères/Pernier, zone aujourd’hui sous forte pression des gangs.

Face à l’avancée des gangs, les rares habitants restants de Pernier n’ont connu que l’abandon. Les appels à l’aide des résidents, des institutions locales et des organisations de la société civile n’ont trouvé que silence ou réponses inefficaces. Les opérations policières, sporadiques et mal coordonnées, se sont souvent soldées par des échecs ou des représailles sanglantes contre la population.

Le cas de Pernier, désormais presque désert, n’est pas isolé. Il s’ajoute à une longue liste de quartiers de la capitale où l’État a perdu son monopole de la violence légitime, cédant le terrain à des groupes armés apparemment mieux organisés, mieux armés et plus déterminés que les forces de l’ordre elles-mêmes.

Pernier devient ainsi un symbole criant de la faillite de l’État haïtien, incapable de protéger ses citoyens ou même de défendre ses propres institutions. Plus qu’un quartier tombé, c’est un signal d’alarme de plus dans une nation qui vacille, prise en étau entre l’indifférence politique, les intérêts inavoués et la voracité armée.

À la question «  si l’État haïtien ne peut même pas protéger sa propre Académie de police, que peut-il encore protéger  ? », la réponse se lit dans les rues désertées de Pernier et dans les chiffres alarmants du Binuh. [apr 13/05/2025 19 :00]