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Haïti-Gran Grif : Histoire sanglante d’un gang devenu organisation terroriste

Par Gotson Pierre

Artibonite (Haïti), 09 mai 2025 [AlterPresse] --- Depuis plusieurs années, la vallée de l’Artibonite, grenier agricole d’Haïti, est le théâtre d’une terreur sans nom. Au cœur de cette violence, un groupe armé domine : Gran Grif, basé à Savien, dans la commune de Petite Rivière de l’Artibonite (au nord du pays). Sous la direction de Luckson Elan, ce gang s’est imposé comme l’un des plus violents du pays, semant mort, dévastation et déplacement massif des communautés rurales, observe AlterPresse.

Le 2 mai 2025, les États-Unis d’Amérique ont officiellement classé Gran Grif comme organisation terroriste étrangère et mondiale, aux côtés du gang Viv Ansanm. Cette décision marque un tournant international dans la reconnaissance de la gravité des crimes perpétrés en Haïti par ces groupes armés.

Un ancrage territorial et une violence systématique

Carte d’Haïti localisant le département de l’Artibonite, dans la partie nord du pays.

Né dans la localité de Savien, commune de Petite Rivière de l’Artibonite, Gran Grif (aussi connu sous le nom de Baz Gran Grif) s’est forgé une réputation redoutable par des attaques armées, massacres, viols, enlèvements, pillages et tortures infligées à la population paysanne.

Le gang a mené des offensives spectaculaires contre les institutions de l’État haïtien. Le cycle de violence s’est intensifié avec des assauts répétés sur Liancourt, Pont Sondé, Palmiste, Kafou Pèy, et plus récemment Ti Sous et Tè Nwa, provoquant des centaines de morts, des dizaines de milliers de personnes déplacées et la destruction systématique d’infrastructures civiles, y compris postes de police, cliniques, radios communautaires et habitations.

Un règne de feu et de sang

La terreur à Petite Rivière de l’Artibonite – Image générée par intelligence artificielle (AlterPresse).

Les origines exactes du gang remontent à plusieurs années. Mais, c’est entre 2022 et 2023 que le nom de Gran Grif commence à apparaître dans les rapports des Nations unies. À cette époque déjà, au moins 69 morts et 83 blessés lui sont attribués. Les exactions rapportées sont d’une extrême brutalité : viols collectifs, maisons incendiées, pillages, assassinats ciblés.

Le commissariat de Petite Rivière de l’Artibonite, pilier de la sécurité locale, est attaqué et incendié par le gang en avril 2023. La stratégie est claire : démanteler les institutions de l’État pour imposer une souveraineté criminelle. Ce mode opératoire se répète à Liancourt, Kafou Pèy, puis à Pont Sondé, à chaque fois accompagné de morts, destructions et exodes massifs.

L’apogée de la violence : Pont Sondé

Le 3 octobre 2024, Gran Grif commet l’un des pires massacres recensés dans le pays. Dans la localité de Pont Sondé, les assaillants tuent au moins 115 personnes, dont des femmes et des nourrissons, selon la Fondasyon Je Klere (FjklL).

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits humains (Hcdh) évoque, de son côté, 70 morts. Des dizaines de maisons et de véhicules ont été incendiés.

La Fjkl accuse les autorités d’avoir été prévenues mais restées passives, et affirme que le massacre aurait pu être évité si des mesures de sécurité avaient été prises.

Les violences s’intensifient à la fin de l’année 2024 et au début de 2025. En décembre 2024, plusieurs dizaines de personnes sont tuées dans de nouvelles attaques à Petite Rivière de l’Artibonite, malgré les offensives policières.

Les témoignages glaçants de personnes déplacées et survivantes décrivent un gang qui ne se contente plus de voler ou tuer, mais cherche à effacer toute présence étatique ou communautaire organisée.


Un père, la voix brisée, raconte comment il a tout perdu sous la terreur des gangs à Petite Rivière de l’Artibonite.

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Extrait du magazine FwoteLide (AlterRadio, 7 mai 2025)


Complicité politique ?

L’ex député Prophane Victor, lors de son arrestation par la police - Janvier 2025 - Source Pnh

L’un des aspects les plus préoccupants de la trajectoire de Gran Grif est la collusion présumée avec des personnalités politiques. En septembre 2024, les États-Unis sanctionnent Prophane Victor, ex-député de Petite Rivière de l’Artibonite, pour avoir fourni un soutien armé et matériel au gang, en complicité avec Luckson Elan.

L’ancien parlementaire est arrêté le dimanche 12 janvier 2025 à Vivy Mitchell, un quartier de Pétionville (périphérie de la capitale), par des agents de la Direction centrale de la Police judiciaire (Dcpj). Il est soupçonné de collusion avec des gangs armés opérant dans le département de l’Artibonite.


Un planteur de la vallée de L’Atibonite témoigne des conséquences de la terreur des gangs et de l’alliance entre politiciens et bandits armés. Un témoignage bouleversant sur la violence qui dévaste la zone.

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Extrait du magazine FwoteLide (AlterRadio, 8 mai 2025)


Des rumeurs persistantes évoquent aussi d’autres figures locales ou nationales, soupçonnées de fermer les yeux, voire de tirer profit de la terreur instaurée.

Ces révélations alimentent une suspicion de coproduction entre violences criminelles et pouvoir politique, une dynamique toxique qui renforce l’effondrement de l’État dans plusieurs zones du pays.

Opérations policières et ripostes

Présence policière à Pont Sondé - Octobre 2024 - Source Pnh

Face à l’ampleur des crimes, la Police nationale d’Haïti (Pnh) a lancé plusieurs opérations, notamment en octobre et décembre 2024, avec l’appui de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (Mmas). Plusieurs membres du gang sont arrêtés ou tués, mais le chef Luckson Elan parvient systématiquement à s’échapper.

En avril 2025, de nouvelles attaques sont enregistrées à Ti Sous, Tè Nwa, Mòn Fò et Dofouno, toujours sous la coupe de Gran Grif. La Plateforme des organisations haïtiennes de défense des droits humains (Pohdh) fait état de plus de 40 morts pour la seule période mars-avril 2025

Une désignation qui change la donne ?

Vue aérienne de Petite Rivière de l’Artibonite. Source : Facebook.

La décision des États-Unis, le 2 mai 2025, de désigner Gran Grif comme organisation terroriste vise à geler ses avoirs, entraver ses financements et permettre des poursuites internationales.

Elle traduit aussi une reconnaissance du caractère insurrectionnel de certains gangs haïtiens, qui ne se contentent plus de terroriser la population, mais cherchent à prendre le contrôle de pans entiers du territoire. Washington accuse Gran Grif de vouloir renverser le gouvernement haïtien et de mener des attaques contre les civils, la Pnh et la Mmas.

Cette décision pourrait ouvrir la voie à des opérations ciblées internationales, à des sanctions financières renforcées, mais aussi à une pression accrue sur les soutiens politiques et économiques du gang.

Un espoir fragile

Rizière de la vallée de l’Artibonite. Source : Socodevi.

Cependant, pour les habitantes et habitants de l’Artibonite, cette reconnaissance internationale demeure lointaine. Ils s’indignent du fait que, depuis plusieurs années, les violences des gangs sont alimentées par des armes et des munitions, qui proviennent principalement des États-Unis, selon plusieurs rapports des Nations unies.

Planteurs, artisans, militants démocratiques interrogés par AlterPresse estiment que Gran Grif symbolise la faillite de l’État haïtien à assurer la sécurité de ses citoyens.

Ils déclarent attendre surtout une chose : que l’État se montre à la hauteur et que cesse enfin la terreur.

Car, tant que l’État ne reprendra pas le contrôle de ses territoires et ne garantira pas la justice, la désignation de Gran Grif comme organisation terroriste restera symbolique pour les victimes. [gp apr 09/05/2025 00:30]


Illustration 1 :
Montage réalisé à partir d’une image générée par intelligence artificielle (AlterPresse).