Español English French Kwéyol

Haïti en détresse : La crise aggrave une urgence silencieuse en santé mentale

Par Nancy Roc*

Soumis à AlterPresse le 12 avril 2025

Depuis le séisme dévastateur de 2010, j’ai toujours été profondément préoccupée par la santé mentale en Haïti. Je savais qu’une catastrophe naturelle d’une telle ampleur dans un pays aussi démuni, aurait des conséquences terribles. Pour deux raisons principales : d’abord, en Haïti, la santé mentale est un tabou ; ensuite, Haïti n’avait ni politique ni stratégie nationale de santé mentale malgré les différents traumatismes qu’a connu le pays depuis l’an 2000.

Un rapport de l’OMS, datant de 2011 – soit un an après le séisme de 2010- soulignail déjà à l’époque : « Haïti n’a ni politique ni stratégie nationale de santé mentale malgré les différentes sources de traumatismes qu’a connu le pays depuis ces 10 dernières année ». Or, l’épidémie de choléra importée par les soldats népalais de la MINUSTAH va se déclarée le 22 octobre 2010 alors qu’aucun cas n’y avait été détecté en Haiti depuis plus d’un siècle. Elle fera plus de 10.000 morts et plus de 800.000 cas seront recensés , particulièrement en Haiti et en République dominicaine.

A ce drame s’ajoutent une situation socio économique et politique désatreuse, la violence, l’insécurité sociale, et les phénomènes climatiques. « Haïti ne dispose pas d’un service de santé mentale intégré au sein du Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP). Le budget ne représente qu’environ 1% du Budget global alloué à la santé. » De plus, le pays manque de personnel de santé formé et le Programme migratoire Biden en 2023 na va pas aider cette situation délétère.

La législation du domaine de la santé mentale est lacunaire en ce sens que certains articles de lois du code civil et pénal du pays ne parlent que globalement de la capacité et de la protection des malades mentaux. De plus, le personnel de soins en effectif réduit n’est pas suffisamment formé sur la protection des droits des usagers des services de santé mentale. Les structures d’hospitalisation médicolégales sont inexistantes. Au niveau national, il existe deux institutions publiques neuropsychiatriques, l’Hôpital Défilée de Beudet, et le Centre Hospitalier Universitaire de Psychiatrie Mars & Kline (CHUP/MK). Les lits d’hospitalisation sont au nombre de 180 au total sur une population estimée à 9.446.000 habitants (2006)1 , soit près de 1.9 lits pour 100.000 habitants. Des structures de praticiens traditionnels prodiguent leurs soins à une quantité importante de la population. Il n’existe aucune donnée de surveillance et de recherche épidémiologique en santé mentale. Le Ministère de la Santé Publique n’a pas doté de systèmes de collectes.

La spirale infernale de la violence

Au moins 5.601 personnes ont été tuées en Haïti l’année dernière en raison de la violence des gangs, soit une hausse de plus de 1.000 personnes par rapport au nombre total de tués en 2023, selon des chiffres vérifiés par le Bureau des droits de l’homme des Nations Unies.

Le début de 2025 a été marquée par une explosion de la violence des gangs et une détérioration dramatique des conditions de vie.

• Décès : Au moins 5 601 personnes ont été tuées en 2024, selon le Haut Commissariat aux Droits de l’Homme ;

• Blessés : Environ 2 212 personnes ont été blessées dans des attaques liées aux gangs ;

• Enlèvements : Près de 1 494 enlèvements ont été recensés, principalement à des fins de rançon ;

• Déplacés internes : Plus d’un million de personnes ont été contraintes de fuir leur domicile, soit près de 10 % de la population haïtienne .

Les femmes et les enfants, proies privilégiées des gangs

Parmi les principales victimes de cette insécurité généralisée, les femmes et les enfants paient le plus lourd tribut. Entre meurtres, viols, enrôlements forcés et déplacements massifs, ils sont devenus les cibles privilégiées de groupes armés qui règnent en maîtres sur de vastes portions du territoire.

Les femmes haïtiennes sont particulièrement exposées aux violences sexuelles perpétrées par les gangs. Le journal Le Monde rapporte que, dans un contexte de crise politique et sécuritaire profonde, un nombre croissant d’Haïtiennes subissent des viols commis par des membres de groupes armés. L’accès aux soins est ardu, et les organisations locales sont débordées.

Dans nos enquêtes publiées sur AlterPresse, nous avons levé le voile sur l’ampleur et l’horreur des violences sexuelles perpétrées en Haïti, à travers les articles « Silence, on viole en Haïti » , « Silence on viole en Haïti et les politiciens haïtiens n’en n’ont cure ! » et « Haïti : L’enfer de Dyela, 13 ans, survivante de viols collectifs ».

Dans « Silence, on viole en Haïti », je dénonce l’indifférence généralisée face aux viols systématiques, utilisés comme arme de terreur par des gangs armés dans les quartiers populaires. Je décris une société où les victimes, souvent mineures, sont réduites au silence par la peur, la honte, ou l’impunité dont jouissent les agresseurs. L’article met aussi en lumière le manque cruel de soutien psychologique, médical et judiciaire pour les survivantes.

Dans l’ article « Haïti : L’enfer de Dyela, 13 ans, survivante de viols collectifs ».je raconte l’histoire bouleversante de Dyela, une fillette de 13 ans victime de viols collectifs. À travers le récit de cette enfant brisée, j’expose la violence extrême qui sévit dans certaines zones contrôlées par des groupes armés, et l’abandon institutionnel dont sont victimes les enfants et les femmes. L’histoire de Dyela devient ainsi emblématique d’une tragédie humaine ignorée par l’État et la communauté internationale.

En combinant témoignages, données alarmantes et analyses sociales, j’appelle à une prise de conscience urgente et à une réponse nationale coordonnée pour protéger les victimes, briser le tabou, et traduire les criminels en justice.

Depuis cette enquête qui date de 2023, la situation a empiré selon un rapport de Human Rights Watch pour les femmes et les filles mais également, aujourd’hui, pour les enfants en Haiti.

En 2024, les violences sexuelles à l’encontre des enfants ont été multipliées par dix par rapport à l’année précédente en Haïti, selon l’agence des Nations Unies pour l’enfance, qui dénonce également une « hausse stupéfiante » du recrutement d’enfants par les gangs, qui contrôlent 85% de la capitale Port-au-Prince.

Le reportage de PBS News intitulé « Boys forced into gangs, girls face sexual abuse as Haiti violence robs childhoods-> https://www.pbs.org/newshour/show/boys-forced-into-gangs-girls-face-sexual-abuse-as-haiti-violence-robs-childhoods]  » met en lumière l’impact dévastateur de la violence des gangs sur les enfants en Haïti, notamment à Port-au-Prince. Le reportage souligne que les gangs armés contraignent les garçons à rejoindre leurs rangs, les utilisant comme messagers, informateurs ou combattants. Cette coercition est souvent motivée par la peur, la faim ou l’absence d’alternatives. Quant aux filles, elles sont particulièrement vulnérables, subissant des agressions sexuelles,des tortures, des viols collectifs et des grossesses non désirées. Ces abus entraînent des traumatismes profonds et des maladies, exacerbés par le manque de soutien psychologique et médical.

Personne n’est épargné

La détérioration de la situation sécuritaire en Haïti entraîne de graves répercussions sur la santé mentale de la population, selon Camille Dormetus, psychologue pour Médecins Sans Frontières (MSF) dans une unité mobile. « Les bruits constants de tirs, la peur d’être pris pour cible, les pertes humaines dans l’entourage… tout cela provoque des traumatismes profonds », explique-t-elle. Les patient·es présentent fréquemment des symptômes de stress post-traumatique : insomnie, anxiété, états dépressifs, voire hypervigilance. Certains tentent de soulager leur détresse psychologique en consommant des drogues ou de l’alcool.

Mais, les conséquences mentales touchent désormais toutes les couches de la société. La réalité douloureuse que traverse Haïti se présente comme un enchevêtrement de crises où la détresse psychologique s’installe progressivement, affectant profondément une population déjà accablée. L’emprise croissante des groupes armés, l’insécurité généralisée, la précarité alimentaire, les actes de violence traumatisants, les désastres naturels à répétition, ainsi que l’exposition constante à des nouvelles angoissantes dans les médias, composent un climat lourd et oppressant.

La souffrance psychologique qui se propage en Haïti imprègne tous les aspects de la vie sociale. La jeunesse, en particulier, semble en subir les contrecoups les plus lourds. L’apparition précoce de cheveux gris devient une image saisissante de l’angoisse constante et de la tristesse profonde qui les accable. Plusieurs cas récents de suicides impliquant des jeunes en Haïti ont été documentés :

1. Wilgens Kerry Jean Jacques (12 ans) : Le 7 avril 2024, à Petit-Goâve, ce garçon s’est suicidé avec l’arme à feu de son père après avoir été puni par sa mère ;

2. Danaïka Duplan : Étudiante en sciences juridiques, elle s’est suicidée le 5 juin 2023 à son domicile ;

3. Karl-Ludson Azor (30 ans) : Le 21 mai 2023, il s’est immolé par le feu devant le monument de Vertières au Cap-Haïtien ; pour ne citer que ceux là.

Les établissements scolaires, jadis symboles de savoir et de promesses d’avenir, se transforment peu à peu en espaces marqués par la violence et les signes visibles de mal-être mental. Pris dans des situations qu’ils ne peuvent maîtriser, de nombreux enfants répondent par l’agressivité, ce qui affecte leur performance scolaire et alimente un cercle vicieux.

Ces incidents soulignent une tendance préoccupante de suicides chez les jeunes en Haïti. Les facteurs contributifs incluent des troubles mentaux, le stress, l’isolement social, l’abus de substances et des influences culturelles ou religieuses. Il est crucial de sensibiliser à la santé mentale et de fournir un soutien adéquat pour prévenir de telles tragédies.

« Dépression, suicides… les troubles mentaux tuent en Haïti » , sous-titre Ayibopost dans l’article « Des Haïtiens n’arrivent plus à dormir à cause de l’insécurité] » . Oui, la dépression tue en Haïti, bien que ce soit souvent de manière silencieuse et sous-estimée. Le pays fait face à une crise de santé mentale exacerbée par des facteurs tels que la pauvreté, l’instabilité politique, les catastrophes naturelles et le manque de services de santé mentale accessibles.

Des données alarmantes

• Le taux de suicide en Haïti est estimé à environ 11,2 pour 100 000 habitants, ce qui est supérieur à la moyenne régionale des Amériques ;

• En 2020, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a rapporté que les suicides représentaient 1,24 % des décès totaux en Haïti, avec 1 085 décès enregistrés cette année-là ;

Un piège mortel

En Haïti, le nombre d’accidents vasculaires cérébraux (AVC) et de crises cardiaques a connu une augmentation alarmante ces dernières années. Selon le Dr Michel Théard, président du Collège haïtien de cardiologie, les cas d’infarctus du myocarde ont presque triplé au cours de la dernière décennie. Cette hausse est attribuée à des facteurs tels que l’hypertension artérielle, le stress chronique lié à l’instabilité politique et économique, ainsi que des habitudes alimentaires néfastes, notamment la consommation excessive de fritures et de graisses saturées. Mais le stress généralisé, exacerbé par l’insécurité et la pauvreté, est reconnu comme un facteur de risque majeur pour les maladies cardiovasculaires.

La tragédie multidimentionnelle que vivent les Haitien(n)s, le psychologue haïtien Ronald Florestal la résume la situation par une affirmation glaçante : « Plus de personnes en Haïti sont mortes de dépression que de balles. » Le désespoir est une maladie silencieuse qui se propage rapidement.

Jean-Robert Augustin, psychiatre spécialisé dans les traumatismes, avertit que Haïti souffre d’un état de « stress post-traumatique collectif ».

« Les blessures de cette crise ne sont pas seulement physiques ; des générations entières grandissent dans un état de peur constant », explique-t-il.

Reconstruire au cœur de la tempête

Dans de telles onditions, comment reconstruirons-nous notre pays un jour ? Car un pays ne se reconstruit pas seulement avec du béton et de l’asphalte, mais avec une attention urgente portée à la santé mentale et physique de sa population. Le piège mortel que représentent les AVC, les infarctus et la dépression est le symptôme d’un pays asphyxié par la peur, le stress et la misère. Il ne suffit plus de soigner les plaies visibles ; il faut aussi panser les blessures invisibles laissées par des années de violence, d’instabilité et d’abandon.

Reconstruire Haïti, c’est créer un environnement où la dignité humaine prime : en assurant l’accès aux soins de santé mentale, en promouvant une éducation à la nutrition, en renforçant les politiques de santé publique, mais surtout en redonnant espoir. Car un peuple qui respire la paix est un peuple qui peut bâtir. Tant que la peur tuera plus que les balles, toute reconstruction restera incomplète.

*Journaliste, spécialiste en communication

Illustration : Art Posters Sad Girl Loneliness Depression Posters