Par Djouly Mombrun et Carly Izméus Beaudouin [1]
Soumis à AlterPresse le 29 mars 2025
Le 27 février 2025, Sandra Jean-Gilles a soutenu sa thèse de doctorat à l’Institut des sciences et des études avancées d’Haïti (Isteah).
Intitulée « Économie informelle, mobilité sociale et rapports sociaux de genre : le cas des Madan Sara et du Sistèm Pratik en Haïti », cette recherche a été encadrée par les docteurs Bénédique Paul et Sid Ahmed Soussi. La soutenance s’est déroulée devant un jury composé de Myriam Michaud, Ph. D. (membre externe), Yaya Koloma, Ph. D. (membre externe), Bénédique Paul, Ph. D. (directeur de recherche), Sid Ahmed Soussi, Ph. D. (co-directeur de recherche), et de Félicia Toussaint, Ph. D., représentant la direction des affaires académiques.
Son travail a pour objectif de montrer comment le « Sistèm Pratik » des « Madan Sara » favorise leur adaptation dans l’économie informelle haïtienne, tout en renforçant leur résilience et leur émancipation face aux défis sécuritaires et économiques.
Pour cela, elle analyse l’impact de la crise sécuritaire sur les places marchandes et les stratégies d’adaptation des « Madan Sara ». Elle étudie l’institutionnalisation du « Sistèm Pratik » en démontrant les mécanismes et pratiques qui le structurent, tout en identifiant les facteurs clés et les stratégies qui permettent aux « Madan Sara » d’accéder à une mobilité socio-économique.
Toutefois, malgré le rôle fondamental que les Madan Sara jouent dans l’économie informelle en Haïti, il y a un manque de recherches sur leur rôle socio-économique et une faible reconnaissance de leur impact sur la mobilité sociale et les rapports de genre.
Concepts clés dans la recherche de Sandra Jean-Gilles
La thèse de Sandra Jean-Gilles s’articule autour de plusieurs concepts clés, notamment l’économie informelle, les rapports sociaux de genre, le Sistèm Pratik, la mobilité sociale et le travail des Madan Sara.
Ces notions sont explorées à travers trois thèmes principaux, qui composent la structure de sa recherche :
a) Crise sécuritaire et transformation des places marchandes traditionnelles dans l’économie informelle en Haïti ;
b) Une économie informelle méta-institutionnalisée en Haïti : le cas du Sistèm Pratik et des Madan Sara ;
c) Mobilité sociale et économie informelle en Haïti : le cas des Madan Sara et du Sistèm Pratik.
Dans un premier temps, nous allons définir les concepts clés, utilisés par l’auteure, afin de mieux saisir sa dynamique conceptuelle.
Ensuite, nous ferons un bref résumé des thèmes, qui soutiennent la thèse, tout en soulignant les approches méthodologiques utilisées et les résultats de la recherche.
Enfin, nous verrons les contributions que ce travail apporte à la science et nous ferons une considération personnelle sur la thèse, en vue de montrer son utilité au sein de la société haïtienne.
Rapports sociaux de genre mis en avant par Sandra Jean-Gilles à l’appui de sa thèse
La recherche de Sandra Jean-Gilles a été conduite à Port-au-Prince au cours de la période 2021-2022, malgré un accès restreint aux actrices et acteurs ainsi qu’une faible documentation sur l’économie informelle.
Son travail comprend une revue de littérature, cinq (5) entretiens avec des responsables des marchés, quinze (15) entretiens avec des femmes commerçantes du Marché Hyppolite et des entretiens avec cinq (5) spécialistes et huit (8) micro-entrepreneuses transfrontalières et entrepreneurs transfrontaliers.
Pour parvenir à faire ce travail, à l’instar de tout travail scientifique, Sandra Jean-Gilles a eu recours à des concepts et approches de différents auteurs, qui lui ont permis d’appréhender son objet d’étude.
De ce fait, elle définit les rapports sociaux de genre (d’après Gandini et al., 2021 ; Hossein, 2015) comme des dynamiques de pouvoir et d’influences culturelles dans l’économie informelle. Elle les considère (dans la perspective de Bayat, 2004 et Hansen, 2010) comme des activités économiques non réglementées, qui ont leur impact sur les Madan Sara.
Le « Sistèm Pratik » selon (Hossein, 2015) est un réseau de confiance facilitant les échanges commerciaux informels.
Le « Sistèm Pratik » est un réseau économique informel des « Madan Sara », fondé sur la confiance mutuelle. Cette forme de pratique a émergé à partir du XIXᵉ siècle comme une forme d’adaptation à l’instabilité institutionnelle.
Quant à la mobilité sociale, elle y voit l’influence de l’économie informelle sur les opportunités et contraintes de progression sociale (selon la perspective de Schneider, 2011 ; Enste, 2015). Les Madan Sara sont des commerçantes haïtiennes, qui jouent un rôle crucial dans le commerce informel local et transnational (Mintz, 2010 ; Hossein, 2015).
Analysant la transformation des places marchandes dans le contexte de la crise sécuritaire, le premier thème insiste sur l’impact profond de la crise sécuritaire en Haïti impacte sur les marchés informels. Les « Madan Sara » adoptent, par conséquent, des stratégies d’adaptation pour préserver leurs activités.
Éléments de réponses des Madan Sara face à la crise sécuritaire
Sandra Jean-Gilles identifie, d’abord, la création, face à la crise sécuritaire, de nouveaux espaces commerciaux, qu’elle appelle « nouvelles places marchandes », dans l’économie informelle en Haïti.
Ensuite, il existe une dynamisation du commerce transnational par des innovations commerciales et le développement du commerce en ligne et transfrontalier. Le commerce transfrontalier, c’est l’intensification du commerce des « Madan Sara » à travers la ligne frontalière avec la République Dominicaine.
La crise sécuritaire en Haïti a profondément transformé les places marchandes traditionnelles, souligne Sandra Jean-Gilles.
En développant des stratégies innovantes pour maintenir leurs activités commerciales, les « Madan Sara » démontrent une grande capacité d’adaptation et de résilience, signale la recherche de Sandra Jean-Gilles.
Malgré un environnement hostile, l’économie informelle haïtienne tendrait à se réinventer, à travers une modernisation des pratiques commerciales, une diversification des circuits de vente et une internationalisation croissante, selon ce qui se dégage de la recherche de Sandra Jean-Gilles.
Quid du Sistèm Pratik... pour une « citoyenneté économique » inclusive ?
Dans sa recherche « une économie informelle méta institutionnalisée en Haïti : le cas du « Sistèm Pratik » et des Madan Sara », Sandra Jean Gilles considère le « Sistèm Pratik » comme une évolution, d’un mécanisme local à une méta institution structurante, une méta-institution régulatrice, qui favorise une évolution des échanges agricoles locaux des « Madan Sara » vers le commerce transnational.
Le Sistèm Pratik serait une méta-institution socio-économique, qui transcende sa fonction économique initiale, génère des espaces de résilience, malgré l’absence d’appui institutionnel.
L’entrepreneuriat féminin y est considéré comme un vecteur de transformation sociale, qui redéfinit une « citoyenneté économique » inclusive et crée un modèle hybride et pragmatique entre tradition et mondialisation.
Le Sistèm Pratik est aussi vu par Sandra Jean-Gilles comme un vecteur de mobilité transnationale, qui facilite l’intégration des Madan Sara dans des réseaux commerciaux internationaux ; un mécanisme de résilience, qui perdure, malgré l’instabilité institutionnelle chronique.
Le Sistèm Pratik donnerait ainsi accès à une transformation culturelle, une sorte d’évolution vers un « modèle professionnel », tout en préservant les valeurs communautaires.
Le Sistèm Pratik, un réseau alternatif d’accès aux ressources financières et de transmission des savoirs entrepreneuriaux en Haïti
La recherche de Sandra Jean-Gilles a essayé de comprendre comment fonctionne le réseau commercial informel depuis l’indépendance.
Pour y aboutir, Sandra Jean-Gilles a adopté une analyse féministe de l’économie informelle en Haïti, dans la perspective de comprendre les mécanismes d’autonomisation dans le contexte post-pandémique dans l’économie informelle.
Elle a utilisé une approche d’ethnographie mixte dans diverses communes, comme Port-au-Prince, Delmas, Pétionville, Tabarre.
Sandra Jean-Gilles a découvert combien, au sein des Madan Sara, il y a un réseau d’entraide, une autonomisation économique, une mobilité socio-économique et des stratégies entrepreneuriales.
La recherche de Sandra Jean-Gilles révèle combien le « Sistèm Pratik », comme mécanisme de résilience, fonctionne comme un réseau alternatif d’accès aux ressources financières et de transmission des savoirs entrepreneuriaux.
Cette stratégie entrepreneuriale montre combien les Madan Sara développent des approches commerciales flexibles, selon leur contexte géographique, avec une diversification progressive des produits et circuits de vente.
Nécessité de formation et de supports économiques adaptés aux Madan Sara
Malgré une mobilité sociale relative, les Madan Sara restent confrontées à des barrières structurelles et à une marginalisation institutionnelle persistante.
La recherche de Sandra Jean-Gilles souligne l’importance de développer des programmes ciblés de soutien économique et de formation, adaptés aux réalités de l’économie informelle des Madan Sara.
Elle suscite des réflexions sur la problématique des rapports genrés dans l’économie informelle en Haïti, comme le patriarcat qui pousse à minimiser l’impact des femmes dans l’économie nationale.
À propos de Sandra Jean-Gilles
La Docteure Sandra Jean-Gilles est une experte en études de genre et une spécialiste en économie du développement.
Son expertise couvre des domaines, tels que les études de genre, la sociologie, la théorie féministe, l’exclusion sociale et l’analyse qualitative.
Ancienne licenciée de la Faculté des sciences humaines (Fasch) de l’Université d’État d’Haïti, elle possède une riche expérience professionnelle. Elle a exercé des fonctions au sein d’institutions publiques et privées en Haïti, ainsi que dans des organisations internationales.
Remerciements
Remerciements spéciaux au docteur Mickens Mathieu, professeur de Sociologie du travail à la Faculté des sciences humaines de l’Université d’Etat d’Haïti, qui nous a beaucoup aidés, motivés et orientés dans la réalisation de ce travail.
Nous remercions également Rubenchine Evaris, pour le temps qu’elle nous a consacré lors de nos rencontres réflexives sur l’élaboration du plan de cet article.
Nous adressons nos remerciements à nos camarades du cours de Sociologie du travail de la session de novembre 2024, qui ont contribué à rendre ce cours très attrayant lors de nos échanges discursifs.
[1] Étudiants en Sociologie à la Faculté des sciences humaines de l’Université d’État d’Haïti (Ueh)
