Par Michel Legros*
Soumis à AlterPresse le 19 février 2025
Avant d’entrer dans l’analyse que nous nous apprêtions à publier, un détour s’impose. L’actualité nous rattrape avec une urgence qui ne saurait être ignorée. Ce qui se joue en ce moment à Port-au-Prince dépasse le cadre habituel de la crise sécuritaire : il s’agit d’une véritable guerre dont l’issue pourrait sceller définitivement l’avenir de la capitale et, avec elle, celui du pays tout entier.
Nous demandons donc au lecteur de bien vouloir excuser ce changement de focale, nécessaire pour comprendre la gravité de la situation.
Viv Ansanm est passé à l’offensive stratégique. Le groupe avance simultanément sur plusieurs fronts de la capitale, consolidant ses positions à Nazon, ciblant le haut de Lalue, et resserrant l’étau autour de Christ-Roi et de Delmas 32 via Delmas 30. Pétion-Ville est inexorablement encerclée par Frères, Delmas et les Mornes à l’est. Avec Kenscoff tombé, traverser Thomassin ne sera qu’une promenade.
Que nous le voulions ou non, les gangs sont en train de gagner la guerre de Port-au-Prince. Il faut être aveugle ou inconscient pour ne pas le voir.
Pendant ce temps, que fait l’état-major général supposément en charge ? Alors que les gangs exhibent leurs trophées – deux blindés saisis sur la PNH –, que des monstres immolent un bébé sous les yeux effarés de sa mère, que nous pleurons la barbarie à visage découvert, l’état-major, lui, brasse du vent. Plutôt que de mener la guerre, il joue à la guéguerre, exhibant un avis de recherche contre un proche du Premier ministre dans un geste spectaculaire, mais sans effet réel sur le déroulement des opérations. Haïti a déjà perdu sa capitale.
Ce chaos n’est pas un simple enchaînement d’événements. Il est le produit de choix stratégiques et de complicités. Comprendre ces dynamiques est essentiel.
Sombre diplomatie et intérêts cachés
La vérité doit être recherchée. Aux frontières sud d’Haïti, il semble exister un gisement important de terres rares, une ressource stratégique dont la tonne se vend à environ 60 000 USD sur le marché international. Cette découverte éclaire d’un jour nouveau la récente visite du secrétaire d’État américain, qui, jusque-là, semblait s’inscrire dans une diplomatie de façade.
Pourquoi un haut responsable américain aurait-il choisi Santo Domingo pour l’un de ses premiers déplacements à l’étranger ? Pourquoi ce voyage, apparemment vide de substance, a-t-il eu lieu en pleine crise haïtiano-dominicaine ?
Une seule chose semble désormais évidente : dans cette bataille, les États-Unis ont déjà pris parti. Par la voix de leur secrétaire d’État, ils se sont clairement alignés sur Luis Abinader.
Des ressources stratégiques au cœur du complot ?
Si des gisements de terres rares sont effectivement découverts à Pedernales, en République dominicaine, il est peu probable qu’ils n’aient pas de prolongement naturel vers Anse-à-Pitre, en Haïti. Cette réalité pourrait bien être l’une des raisons sous-jacentes au comportement hostile de Luis Abinader à l’égard d’Haïti.
Si l’objectif d’Antonio Guterres semble évident – préparer le terrain à une nouvelle MINUSTAH –, celui du gouvernement dominicain, qui ferme ses frontières et asphyxie économiquement Haïti, pourrait être d’ordre stratégique. Il ne serait donc pas surprenant que ces gisements frontaliers soient au cœur des manœuvres dominicaines visant à précipiter l’effondrement de l’État haïtien.
Feu vert pour Abinader ?
En réclamant, à l’instar de Luis Abinader – qui, sans doute, a ses propres raisons d’État –, que nos gangs soient classés comme groupes terroristes, nous lui offrons un prétexte tout trouvé. Une fois cette classification obtenue, il pourrait justifier une intervention militaire sous couvert de lutte contre le terrorisme. Toute la zone allant de Malpasse à Anse-à-Pitre, en passant par Fond Parisien – fief de Plip Plip – pourrait alors être désignée comme une menace sécuritaire.
Face à une Haïti affaiblie et incapable de répondre à cette prétendue menace, qui empêcherait l’armée dominicaine de franchir la frontière et de s’y installer de manière permanente ? Certainement pas un État haïtien en ruine. Il est donc impératif de ne pas jouer avec le feu et de ne pas offrir à Abinader le prétexte parfait s’il devait décider d’intervenir en Haïti.
Ne pas tomber dans le piège
Les États n’ont pas d’états d’âme, seulement des intérêts. N’ayant pas trouvé en Haïti des terroristes comme en Libye ou en Syrie, mais des voyous se livrant au vol, au kidnapping et au trafic de drogue, ils leur ont prêté, pour brouiller l’opinion publique, certains traits des groupes terroristes : occupation de territoire, structuration en entités politico-militaires, etc.
Il est probable qu’ils ressentent un certain malaise d’avoir utilisé des criminels pour atteindre leurs objectifs. L’ONU et ces États doivent assumer cette réalité : leurs alliés ne sont autres que des gangs criminels qu’ils ont eux-mêmes armés et transformés en acteurs politiques.
Nous ne les laisserons pas fuir leurs responsabilités. Qu’ils assument leurs actes jusqu’au bout. Quant à nous, nous continuerons à appeler leurs complices par leur vrai nom : des bandits armés.
* Analyste politique
Contact : sitwayenpourespekonstitisyon@gmail.com
Source photo : www.crisisgroup.
