Par Charilien Jeanvil
P-au-P, 18 février 2025 [AlterPresse] --- Le Conseil présidentiel de transition (Cpt) et le gouvernement du premier ministre Alix Didier Fils-Aimé font marche arrière et annulent, après d’insistantes protestations, le carnaval national annoncé officiellement pour les dimanche 2, lundi 3 et 4 mardi mars 2025, à Fort-Liberté (Nord-Est d’Haïti).
« Le carnaval national de l’année 2025, initialement prévu à Fort-Liberté, a été annulé à cause de l’aggravation des atteintes contre la sécurité de nos concitoyens », informe le Cpt dans un communiqué consulté par AlterPresse.
« Le Cpt a pris note des avis des citoyennes et citoyens dans les médias et dans les forums citoyens, recommandant la décision qu’elle publie aujourd’hui. Cependant, l’organisation des carnavals régionaux dans la tradition populaire haïtienne demeure autorisée ».
Distractions honteuses, indécence, injustice, irresponsabilité, mépris...
Distractions honteuses, indécence, injustice, irresponsabilité, mépris des revendications de la population prise dans l’engrenage d’une détresse de plus en plus profonde, gaspillage des fonds publics, gabegies administratives...
L’organisation d’un carnaval national, projeté dans un contexte de multiplication des actes de terreur des gangs armés en Haïti, témoigne d’une absence d’empathie de l’État face aux souffrances de la population haïtienne, dénoncent plusieurs organisations de la société civile à l’émission Fwote Lide, diffusée sur AlterRadio 106.1 fm et suivie par AlterPresse.
La présidente du regroupement d’organisations des droits humains Ensemble contre la corruption (Ecc), Rosy Auguste Ducéna, y voit une volonté de l’État de banaliser la vie des citoyennes et citoyens, et de les maintenir dans la pauvreté.
Ce sont plusieurs milliers de personnes déplacées, qui vivent dans des conditions infrahumaines, déplore le regroupement Ecc.
Actuellement, plus de 117 camps de personnes déplacées ont été recensés à Port-au-Prince et dans l’Artibonite, regroupant des personnes contraintes de fuir leurs foyers en raison de la fureur des gangs armés.
95% de ces camps sont formés en raison des violences des gangs armés qui ont fait plus de 5600 morts en 2024.
Le regroupement Ecc critique l’incapacité de l’État à garantir le retour, dans leurs maisons et quartiers, de ces milliers de personnes déplacées, dont le quotidien est tissé de promiscuité, d’insalubrité et de famine.
A l’occasion du 15e anniversaire, le dimanche 12 janvier 2025, du tremblement de terre dévastateur du mardi 12 janvier 2010 ayant fait environ 300 mille morts et d’innombrables dégâts, le Réseau national de défense des droits humains (Rnddh) a alerté sur les conditions de vie infrahumaines et préoccupantes de milliers de personnes déplacées dans de nombreux sites, situés dans les départements de l’Ouest et de l’Artibonite, dans un rapport.
Les résidentes et résidents dans plusieurs sites d’accueil vivent dans l’insalubrité, à cause d’une absence de nettoyage des espaces occupés, malgré les efforts des organisations privées ou non gouvernementales, qui tentent de les aider à assainir les espaces occupés, a alerté le Rnddh.
Le regroupement Ensemble contre la corruption craint des risques de propagation des maladies contagieuses, signalant de nombreux cas de diarrhée, d’éruption cutanée et même de la tuberculose parmi les personnes déplacées.
L’État se dispense de ses responsabilités et les délègue aux organisations internationales et de la société civile, dénonce le regroupement Ecc.
L’organisation du carnaval national, un gaspillage de fonds publics
L’État informe avoir décaissé 170 millions de gourdes (Ndlr : US $ 1.00 = 131.00 gourdes ; 1 euro = 137.00 gourdes ; 1 dollar canadien = 93.00 gourdes ; 1 peso dominicain = 2.40 gourdes aujourd’hui) pour le déroulement du carnaval à Fort-Liberté autour du thème « Haïti debout ! Ayiti Kanpe ».
Ce qui porte à 300 millions de gourdes le budget réservé aux festivités carnavalesques en 2025 en Haïti.
Cet investissement entre dans le cadre d’un plan du pouvoir en place pour gaspiller davantage les ressources du pays, déplore le regroupement Ecc, signalant combien le carnaval est l’un des moyens de détournement de fonds publics.
Le regroupement Ecc qualifie de fiasco la gestion du Conseil présidentiel de transition (Cpt), considérant combien le Cpt a échoué dans sa mission de rétablir les conditions minimales de sécurité en Haïti.
Le pouvoir en place a raté une opportunité de renforcer les forces de l’ordre dans la lutte contre la criminalité.
Le regroupement Ensemble contre la corruption prédit de possibles frustrations dans les rangs des policières nationales et policiers nationaux haïtien-ne-s, qui sont limités en moyens et gagnent moins que les agentes et agents de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (Mmas).
Une injustice de l’État
En décidant d’allouer des fonds exorbitants pour la tenue d’un carnaval national cette année 2025, l’État commet une injustice, dénonce Marguerite Clérié, présidente de l’Association professionnelle d’écoles privées (Apep), à l’émission FwoteLide sur AlterRadio.
« Le contexte n’est pas approprié compte tenu de la gravité de la situation d’Haïti, particulièrement à Port au prince et dans l’Artibonite », analyse l’Apep.
« Dans une détresse aussi profonde, un désespoir aussi grand, investir tant d’argent pour le carnaval est insensé », pointe l’Apep, arguant combien les problèmes sont trop nombreux, avec des écoles et des infrastructures sanitaires occupées par des milliers de personnes déplacées.
« Quand un peuple souffre, l’État doit l’accompagner », expose l’Apep.
Au lieu de s’adonner aux gabegies administratives, les autorités étatiques devraient s’ériger en de véritables hommes d’État, en se mettant aux services de la nation, soutient l’Apep, en évoquant des distractions honteuses et un mépris caractérisé vis-à-vis des des souffrances de la population.
« L’heure n’est pas à la fête, mais à la réflexion », affirme-t-elle, invitant l’État à investir pour le bien-être des citoyennes et citoyennes, et pour le retour de la paix.
Urgence de mise en œuvre d’actions prioritaires, au lieu de mettre de l’argent dans l’organisation d’un carnaval national, recommande la Chambre de commerce et d’industrie haïtiano-canadienne
Dans une note, la Chambre de commerce et d’industrie haïtiano-canadienne (Ccihc) s’insurge contre la décision du gouvernement haïtien de décaisser autant d’argent pour organiser le carnaval, alors que le pays traverse une crise sans précédent, marquée par une violence incontrôlée et une insécurité grandissante.
Cet argent devrait être dirigé vers des actions prioritaires, telles que le renforcement de la Police nationale d’Haïti (Pnh) et des Forces armées d’Haïti (Fad’h), et le retour des personnes déplacées dans leurs quartiers, souhaite la Ccihc.
« C’est une décision déplacée, mal venue », condamne le président de la Ccihc, Gérald Laborde à l’émission Fwote Lide.
La Ccihc appelle l’équipe de transition à adresser la problématique de la criminalité persistante, notamment dans la zone métropolitaine de la capitale, Port-au-Prince, et dans l’Artibonite, en plus d’une crise humanitaire à grande échelle.
Elle préconise une convergence des forces dans la lutte contre la criminalité, pour le rétablissement de l’état de droit et des actions de bonne gestion publique.
Ka Ccihc encourage le gouvernement à faire preuve de plus de transparence et à montrer des signaux forts dans la lutte contre la criminalité et la crise humanitaire.
Quid de la sécurité des carnavalières et carnavaliers ?
Organiser un carnaval national dans ce contexte de crise sécuritaire insoutenable et imprévisible représente un danger, de l’avis de l’Association professionnelle d’écoles privées (Apep), qui décèle de l’irresponsabilité chez nos dirigeants.
Les forces de l’ordre se détourneront de leur devoir habituel pour assurer la sécurité des officiels, alors que le pays fait face à un manque criant de ressources sur ce plan, prévient l’Apep.
Cette décision d’organiser le carnaval national dans un pareil contexte traduit une méconnaissance de la réalité ou une volonté d’amnésier la conscience collective sur les problèmes quotidiens, fait ressortir l’Association professionnelle d’écoles privées (Apep). [cj emb rc gp apr 18/02/2025 10:40]
