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Santé : Les hôpitaux en Haïti menacés par la suspension de l’aide américaine, malgré des exemptions annoncées

Par Charilien Jeanvil

P-au-P, 11 février 2025 [AlterPresse] --- Plusieurs établissements de soins de santé en Haïti éprouvent beaucoup de difficultés à poursuivre leurs services, en raison de la suspension brusque de l’aide américaine aux pays étrangers, incluant Haïti, via des organisations humanitaires, selon les informations rassemblées par l’agence en ligne AlterPresse.

La décision de la nouvelle administration politique de Donald Trump de suspendre, pour 90 jours, l’aide extérieure, en vue d’une réévaluation, a provoqué une onde de choc dans le secteur humanitaire mondial, y compris le système sanitaire en Haïti.

Le financement des programmes humanitaires en Haïti a été couvert à 60%, en 2024, par les fonds américains, selon l’Organisation des Nations unies (Onu).

« Les exécutants des programmes d’aide humanitaire vitaux existants devraient continuer », a rapporté le journal floridien Miami Herald, citant une note du gouvernement américain, qui avertissait également combien la reprise de ces programmes serait temporaire.

Inquiétudes du secteur sanitaire en Haïti

Même si le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, a fait état de certaines exceptions, prévues pour cette aide humanitaire vitale, selon le journal floridien Miami Herald, de vives inquiétudes sont perceptibles dans le secteur sanitaire en Haïti, grandement dépendant du financement américain, notamment certains hôpitaux et les Personnes vivant avec le virus de l’immunodéficience humaine (Pvvih).

C’est le cas de l’Hôpital public immaculée conception (Hic) de Port-de-Paix, le centre hospitalier de référence dans le département du Nord-Ouest, devant desservir environ 750,000 personnes.

Sur demande de l’organe central du Ministère de la santé publique et de la population (Mspp), la direction de l’Hic a été contrainte de suspendre le contrat de travail d’une quantité conséquente de membres du personnel.

Engagées grâce aux allocations versées par l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid), ces personnes s’occupaient particulièrement des Personnes vivant avec le virus de l’immunodéficience humaine ainsi qu’avec la tuberculose.

Leur arrêt de travail bouleverse grandement la marche de l’Hôpital public immaculée de conception de Port-de-Paix, a déploré Dr. Gulnes Saint-Phard, directeur de l’Hic, qui participait à l’émission FwoteLide sur AlterRadio 106.1 fm, suivie par AlterPresse.

« Le personnel restant, très limité, n’est pas en mesure de travailler convenablement. Certain-e-s approchent de la retraite. Sur 12 infirmières, seulement 5 peuvent exercer le soir. Ce qui engendre une carence sévère de personnel pour l’hôpital, qui faisait déjà face à des difficultés accrues avec des départs massifs de ses employé-e-s, ces deux dernières années », explique Dr. Saint-Phard.

L’hôpital public Immaculée conception de Port-de-Paix ne dispose que de deux services pour l’instant, l’urgence et la maternité. Ce qui représente un danger majeur pour les patientes et patients ainsi que la population environnante, prévient-il.

Privé maintenant des services de base, dont la médecine interne, la chirurgie, la pédiatrie et la maternité, l’hôpital général de Port-de-Paix, vit une situation dramatique.

Invitant l’État à prendre des dispositions pour doter l’hôpital en ressources humaines, Dr. Saint-Phard demande aux salarié-e-s de consentir des sacrifices en étant attentives et attentifs aux personnes en situation difficile.

Plus de 60% du personnel budgétisé de l’Hic sont en âge avancé, en incapacité physique ou en phase d’abandon, souligne-t-il.

Craignant l’épuisement, le personnel budgétisé a manifesté, début février 2025, pour exiger de l’État le recrutement d’autres employé-e-s, tout en arrêtant même de travailler.

« Ce problème ne peut pas persister », s’alarme Dr. Gulnes Saint-Phard, qui décèle un danger imminent sur le plan épidémiologique.

Mobilisation de diverses organisations en faveur des Pvvih durement éprouvées

Les Personnes vivant avec le Vih (Pvvih) sont parmi les patientes les plus vulnérables. En l’absence de soins appropriés, leur cas risque de s’aggraver, avertit le médecin, redoutant un affaiblissement de leur système immunitaire ou une évolution vers le Syndrome immuno-déficitaire acquis (Sida).

Ces Pvvih sont livrées à elles-mêmes, rappelle Dr. Gulnes Saint-Phard, effrayé par une possible augmentation du taux de contagiosité du Vih et de la tuberculose à travers Haïti.

La Fédération haïtienne des associations des Pvvih (Fedhap) exorime également ses préoccupations vis-à-vis de la situation actuelle du programme de prévention du Vih, après l’annonce du gouvernement américain d’arrêter temporairement toute aide internationale, en vue d’une évaluation.

« Cette décision risque de paralyser la lutte pour stopper la propagation du virus. C’est une menace supplémentaire pour plus de 125,000 Haïtiennes et Haïtiens vivant avec le Vih, qui étaient déjà affaibli-e-s par la situation troublante en Haïti », craint Édouard Dieufait, président de la Fedhap, qui intervenait à l’émission FwoteLide sur AlterRadio.

Cette aide s’avère cruciale pour les Personnes vivant avec le virus du Sida. En plus de recevoir gratuitement des médicaments, qui les aide à rester en bonne santé, elles bénéficiaient d’autres formes d’assistance, fait remarquer Dieufait, qui préconise un dialogue urgent pour réfléchir sur une issue.

« La santé ne peut pas attendre », ajoute-t-il.

Malia Jean, présidente de l’Association des femmes haïtiennes infectées et affectées par le Vih/Sida, déplore une situation dramatique pour la communauté concernée, particulièrement les femmes.

L’arrêt possible de cette aide constitue un véritable coup dur pour les femmes, sur tous les plans, car, en plus des médicaments, elles profitaient des programmes de renforcement de leur autonomie financière et de leurs conditions d’existence, soutient, avec amertume, Malia Jean, qui participait également à l’émission FwoteLide sur AlterRadio.

Refuge des femmes d’Haïti, un organisme engagé dans la défense des droits et de la santé des femmes, interpelle l’État et la société, en général, sur cette situation.

Sa représentante, Novia Augustin, qui intervenait à l’émission FwoteLide, réclame des dispositions urgentes pour protéger la vie des personnes, déjà infectées par le Vih, et réduire le risque de transmission du virus du Sida.

Les Personnes vivant avec le Vih ne peuvent se passer, en aucun cas, des médicaments antirétroviraux (Arv), alerte l’activiste Novia Augustin, soulignant combien ces Arv les aident à contrôler le virus, à améliorer leur santé et à renforcer leur système immunitaire.

C’est comme l’oxygène au corps. Sans médicaments, les Pvvih seront considérablement affaiblies. Elles pourraient mourir, en plus du risque de transmission du virus, signale Novia Augustin.

Elle évoque également le danger pour les femmes enceintes et leurs bébés, pendant la grossesse, l’accouchement ou l’allaitement.

C’est un risque de santé publique, considère la responsable, qui conseille à l’État d’assurer un approvisionnement continu en médicaments contre le Vih, dans tous les centres de santé du pays, et d’augmenter l’allocation budgétaire de l’État pour les programmes de lutte contre le Vih/Sida.

Les Personnes vivant avec le Vih dépendent grandement du Plan d’aide d’urgence (President’s emergency plan for aids relief / Pepfar), instauré par le président américain Georges W. Bush en 2003, afin de freiner le Sida dans le monde.

Plus de 25 millions de vies sont sauvées dans le monde avec le Pepfar, selon les chiffres officiels.

L’Oms s’alarme

L’Organisation mondiale de la Santé (Oms) se dit « très préoccupée par les conséquences de la suspension immédiate du financement des programmes de lutte contre le Vih dans les pays à revenu faible ou intermédiaire ».

« L’arrêt du financement des programmes de lutte peut exposer, immédiatement, les Personnes vivant avec le Vih à un risque accru de maladie et de décès, et saper les efforts de prévention de la transmission dans les communautés et les pays ».

S’il se prolonge, cet arrêt du financement pourrait entraîner une augmentation du nombre de nouvelles infections et de décès, et remettre en cause des décennies de progrès.

Le monde retrouverait alors la situation qu’il a connue dans les années 1980 et 1990, quand des millions de personnes mouraient de l’infection au Vih chaque année, y compris aux États-Unis d’Amérique, s’inquiète l’Oms dans un communiqué en date du 29 janvier 2025.

Que peut faire l’État en Haïti ?

Dr. Gulnes Saint-Phard, directeur exécutif de l’hôpital public immaculée conception de Port-de-Paix, insiste sur l’urgence d’une alternative, pour la prise en charge des Personnes vivant le Vih, et sur un encadrement pérenne du système sanitaire en Haïti.

L’État doit encadrer le personnel soignant et allouer une part considérable au secteur sanitaire dans le budget national, recommande-t-il, en faisant allusion à la transversalité de la santé.

Le spécialiste en soins de santé défend l’autonomie du système sanitaire en Haïti.

Une approche partagée par Wesler Lambert, directeur exécutif de Zanmi Lasante, une organisation disposant d’un vaste réseau de soins de santé à travers le Plateau central et le Bas Artibonite, en soutien au Mspp.

Dans son intervention à l’émission FwoteLide sur AlterRadio, Wesler Lambert encourage les actrices et acteurs de la santé à réfléchir sur de nouvelles dispositions institutionnelles.

Zanmi Lasante exhorte l’État à plus de responsabilités, en injectant plus d’argent dans le budget national pour supporter la santé, et ainsi diminuer la dépendance d’Haïti de l’aide internationale.

Le cadre de Zanmi Lasante suggère à l’État haïtien de prendre exemple sur son organisation, en diversifiant ses bailleurs.

« Il faut chercher d’autres partenaires et impliquer plusieurs groupes, internationaux ou nationaux, dans le financement des soins de santé ».

Il faudrait revoir la politique de santé en Haïti, en considérant la précarité des services, les conditions socio-économiques de la population et la situation sécuritaire alarmante, qui paralyse le fonctionnement des établissements sanitaires et fait fuir les volontaires internationaux.

Estimant urgent de parvenir à des concertations sectorielles, pour aborder et planifier la question sanitaire du pays, Zanmi Lasante preconise des actions immédiates de l’État pour solutionner la problématique sécuritaire et reprendre le contrôle des zones contrôlées par les gangs armés.

Comment Zanmi Lasante compte faire face à la suspension de l’aide américaine ?

Parallèlement, la crise sécuritaire affecte la distribution de soins de Zanmi Lasante, qui est contraainte d’investir davantage dans le transport de médicaments, relève Wesler Lambert, qui fait état de réallocations de plusieurs millions de dollars américains (Ndlr : US $ 1.00 = 131.00 gourdes ; 1 euro = 137.00 gourdes ; 1 dollar canadien = 92.00 gourdes ; 1 peso dominicain = 2.40 gourdes aujourd’hui).

« L’annonce de la suspension de l’aide américaine est arrivée comme un coup de tonnerre. C’est un gros coup pour le système sanitaire en Haïti », reconnaît Wesler Lambert.

Cette décision altérera le budget et certaines activités de Zanmi Lasante dans le Plateau central et le Bas Artibonite. Mais l’institution continuera dans la prise en charge des Personnes vivant avec le Vih/Sida et la tuberculose, tente de rassurer Wesler Lambert, directeur exécutif de Zanmi Lasante.

En parallèle, l’organisme de soins de santé affirme développer de nouvelles stratégies, avec notamment, l’implémentation de la télémédecine dans l’objectif d’améliorer la qualité des soins en Haïti. [cj emb rc apr 11/02/2025 09:55]