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Haïti-Histoire : la semaine Eddy Cavé (6 de 7)

À propos de l’ouvrage Extermination des Pères fondateurs et Pratiques d’exclusion (Revu et augmenté)

Par Leslie Péan*

Soumis à AlterPresse le 12 janvier 2025

Les croyances animistes rassemblées dans le « vieux culte » viennent de partout. La base est africaine, venant des ethnies Fon, Yoruba et Kikongo. Mais on y trouve aussi un peu de tout, de tout le vécu, et de l’expérience psychique du colonisé. De ce fait, le panthéon haïtien est marqué par une diversité reflétant la psyché des personnes ayant vécu les expériences de l’esclavage, du colonialisme, de l’occupation américaine, de la dictature duvaliériste. Des expériences rendues sous cette forme particulière dénommée « lwa » ou encore « loa ». Eddy Cavé lève le voile sur la complexité chez nos Pères fondateurs qui légitiment l’arbitraire en décidant d’accepter à la fois une chose en privé et son contraire en public. Tout ne roule pas sur des patins : l’évidence est la contribution des prêtres blancs dans l’organisation de la cérémonie du Bois-Caïman . Contribution révolutionnaire dérangeante pour la nébuleuse nationaleuse !

L’offensive mystique du nationalisme culturel

Il n’existe pas un ordre chronologique expliquant la béatification ou l’accession au titre de « lwa ». On ne saurait oublier que l’animisme est d’abord mélange. Les « lwa » peuvent émerger à tout moment. Des « lwa » viennent des croyances indiennes et du catholicisme. D’autres honorent des négriers tels que Chacha et Adandozan. Les « lwa » ne parlent pas que le créole ; certains parlent un français châtié, d’autres s’expriment en espagnol comme ce coupeur de canne haïtien revenant de Cuba au cours des années 1920 avec un « lwa » parlant espagnol dénommé Tinom [1]. Arthur Holly, un des papes du vodou, propage des thèses épineuses sur « la formation occulte du peuple haïtien » [2], mais un autre « lwa » portant l’uniforme des marines américains se manifeste pour tordre le cou à l’occultisme. Toutefois, cela ne suffit pas pour combattre ces idées, car l’ouvrage est réédité quatre fois entre 1926 et 1928.

En pleine occupation américaine, la demande est forte pour comprendre et expliquer l’échec des élites. D’autant plus qu’Arthur Holly, défenseur du vodou, initiateur de la tendance occulte et ésotérique, a déclaré dans son ouvrage Les daïmons du culte voudo publié en 1917 : « je suis ésotériste » [3]. L’offensive mystique du nationalisme culturel au Bureau d’Ethnologie en 1944 avec Lorimer Denis, a créé le « lwa » Ogoun Dessalines. François Duvalier a déclaré tout de go avoir vu un possédé d’Ogoun se transformer en Dessalines au cours d’une cérémonie. Enfin les tontons macoutes ont enfanté, à l’image de François Duvalier, le « lwa 22 Zo ». La lutte des classes continue dans l’imaginaire.

Le « vieux culte » intègre en son sein un peu d’occultisme, d’ésotérisme, de magie noire, d’alchimie, de charlatanisme et de franc-maçonnerie. On comprend cette dernière influence, car, déjà dans les années 1780, Saint Domingue était le siège de la plus grande loge maçonnique en dehors de la France. En supplément à la narration d’Eddy Cavé, soulignons que la mythologie celtique contient le « taureau trois cornes » que l’on retrouve dans le vodou haïtien sous nom de Bosou twa kòn. Ces catholiques primitifs du pays de Vaud en Suisse, appelés Vaudois, furent sévèrement persécutés au cours de l’Inquisition, du 12e au 15e siècle, accusés de se transformer en loups et d’être des sorciers, soit un siècle avant le commerce triangulaire négrier. Pour empêcher toute confusion laissant croire que le « vaudou » haïtien serait la continuation de cette filiation celtique, l’orthographie « vodou » offre une solution.

Le surnaturel domine dans toutes ses variantes

L’inachèvement du vodou remplit tous les vides, se glisse dans toutes les réalités et continue dans la modernité. On connait le cas du « wanga » vendu aux prostituées pour s’attirer des clients et pour ne pas attraper le SIDA. À l’occasion, le bòkòr en profite pour donner d’énergiques coups de rein et s’assurer que zombie ki nan tèt kok li rive nan kè koko fanm lan (le zombi au bout de son pénis atteigne le fond du vagin de la femme). Cette ouverture du vodou à toutes les situations le place à l’avant-garde de tous les combats pour trouver des solutions à tous les niveaux au malaise de la société en général. Le recours aux lwa est l’arme préférée pour combattre les lougawou dans les camps de sinistrés [4] après le séisme de 2010.

Eddy Cavé propose de nous faire prendre la mesure de la responsabilité du « vieux culte » dans le naufrage national. Il le fait en prenant ses distances pour souligner les contributions mais aussi les ratés de la machine. Sans prendre les choses trop à cœur, car les causes et les effets sont trop complexes. Bien que dès l’origine, en larguant les amarres, Eddy Cavé indique sa grande ouverture aux croyances et pratiques du vodou. Difficile, sinon impossible, de ne pas sucer un tel lait à la mamelle. On n’a pas le choix. Surtout quand on grandit sous la férule d’une éducation parentale qui fait émerger la conscience. Et même quand ces parents se démènent pour empêcher que leurs ouailles tombent dans les hécatombes de l’ésotérisme avec un grand prêtre du vodou tel que Arthur Holly ou de l’occultisme avec un Milo Rigaud [5].

Alors, les lois scientifiques de la physique et de l’astrophysique sont carrément ignorées et les charlatans prennent le dessus. Le surnaturel domine dans toutes ses variantes. Personne n’y échappe, certains à un degré moindre que d’autres. Sauf, peut-être, la civilisation chinoise où il n’existe ni ciel ni enfer, ni Dieu ni diable. Dans cette civilisation, après la mort, il n’y a « rien ». Nombreux sont les scientifiques comme Galilée payant de leur vie leur insistance à développer le savoir. La colonisation va donner un autre impetus à la propagation de l’ignorance chez les peuples asservis. En continuant avec la politique coloniale du maintien de l’ignorance, les dirigeants haïtiens ont coupé la branche sur laquelle ils étaient assis. Ils ont rompu avec l’esclavage au cours d’une guerre de libération et voulaient assurément d’un autre devenir.

Les Papalois ne se sont pas laissé prendre au jeu mortel du colorisme

Mais les Pères fondateurs n’ont pas compris que « the same power that liberates also corrupts and inevitably turn in on itself » [6] (le même pouvoir qui libère corrompt aussi et se retourne inévitablement sur lui-même). Ils ont tracé la voie pour le triomphe de l’impunité dans une cohabitation complice du mal et du bien. Dans ces cas-là, on n’attend pas la mort pour arriver au « rien ». On produit le « rien » de son vivant. Ainsi, à côté de leur prouesse inégalée de 1804, les aïeux ont aussi produit ce que Louis Joseph Janvier, un des dirigeants du Parti National, nommera en 1908 un « singulier petit pays, même les cochons s’ils le pouvaient, le quitteraient ». Ajoutons immédiatement qu’Eddy Cavé n’arrive pas aux mêmes conclusions tout en constatant la singularité du pays. Il n’en reste pas là et part de cette singularité pour jeter des balises permettant d’arriver à l’universel, tout en faisant la part des choses.

Le triomphe du vodou en politique a eu lieu avec le régime de Faustin Soulouque, le dernier des Pères fondateurs qui ont participé à la Guerre de l’indépendance. Pourtant, la chute de Soulouque a eu lieu grâce aux « Papalois » de l’Artibonite, plus particulièrement du temple Souvenans, qui ont donné leur appui au mulâtre Fabre Geffrard pour mettre fin aux massacres perpétrés par les Zenglen de Soulouque, véritables ancêtres des Tonton Makout. Les Papalois ne se sont pas laissé prendre au jeu mortel du colorisme. Malheureusement, Geffrard n’a pas tenu son mot. Au lieu de légaliser les Papalois, il a préféré signer le Concordat légalisant le Catholicisme en 1860. La guerre de religions va encore durer plus d’un siècle malgré l’assouplissement de la position du Vatican sur les religions animistes suite à sa visite au Bénin en 1993. Affaire encore à suivre en ce temps de « zombification comme phénomène relevant à la fois de l’imaginaire et du réel » [7], soit de zombification astrale et de zombification-kadav où les zombies sont à vendre. Et depuis, la culture vodou se pervertit progressivement avec l’invasion des charlatans. En effet, le pouvoir duvaliériste corrompt le vodou à travers ses tontons macoutes qui s’en servent pour continuer ses pratiques d’extorsion [8].

Les Pères fondateurs se donnent des libertés illimitées. Les autorités militaires et les autorités tout court refusent d’accepter les interdits et les lois qui régissent les sociétés. En plusieurs occasions, Dessalines répète : je suis le seul monarque. Il peut se permettre tout et nul n’oserait lui demander de reconnaitre un crime qu’il a commis. Lors du massacre des Français en avril 1804, il a même exigé à ses lieutenants d’y participer en déclarant « je veux que le crime soit national ». La formulation parait claire, mais elle a un sens caché, sibyllin. Elle enracine la logique que l’autorité politique détenant le pouvoir absolu peut tout se permettre. Le rapport entre gouvernants et gouvernés s’est ainsi historicisé. Il s’est fracturé parfois mais s’est vite reconstitué par les travestissements qui empêchent de poser les questions inhérentes à une société malade dans son ensemble. En faisant des concessions qui ne manqueront pas de susciter des débats, Eddy Cavé invite à un décapage pour sortir de ce basculement exacerbé dans 1804, ce narcissisme exacerbé qui sert de paravent derrière lequel gesticule toute une frange incapable de rendre possible aujourd’hui ce que les Pères fondateurs ont réalisé hier. Ce narcissisme ne peut plus cacher de grandes souffrances autant psychologiques que matérielles.

La classe politique ne veut pas savoir et ne veut rien entendre

Focalisant son attention sur les signataires de l’Acte de l’Indépendance, l’auteur invite à sortir du cadre tracé par les Pères fondateurs et dont les pratiques se reproduisent. En commençant avec l’empereur Dessalines éliminé physiquement en octobre 1806, il fait des bonds en avant qui s’arrêtent aussi bien au président Salnave fusillé en 1869, au président Vilbrun Guillaume Sam déchiqueté en 1915 et, plus près de nous, au président Jovenel Moïse assassiné dans sa résidence en 2021. Toutefois, Eddy Cavé ne s’arrête pas à cette perspective historique pour appeler à percer la philosophie politique inspirant ces pratiques délétères. Il fait aussi des bonds en arrière dans lesquels il expose le révisionnisme historique dominant dans l’histoire haïtienne. Reconstruction du passé faite à partir de recherches éparses souvent peu accessibles.

Les enseignements sont là et crèvent les yeux dans certains événements qui se sont passés deux ans avant 1804. Deux cas me semblent particulièrement importants. Le premier est la trahison de Charles et Sanite Belair par Dessalines. Le couple des Belair appuyait les revendications des cultivateurs pour l’accès à la terre et protestait contre le caporalisme agraire instauré dans la Constitution de 1801 de Toussaint Louverture, d’une part, et protestait contre l’arrestation de ce dernier et son exil en France d’autre part.

Le second cas est la trahison de Toussaint Louverture par Dessalines. Les preuves sont multiples. On trouve la première dans la lettre du 22 mai 1802 à dans laquelle Dessalines affirme à Leclerc que Toussaint joue double jeu. Il écrit que Toussaint a eu une rencontre avec le chef africain Sylla et ne lui a pas fait remettre ses armes, conformément aux termes de l’amnistie signée entre Toussaint et Leclerc. La deuxième preuve vient de Leclerc lui-même qui déclare qu’il a procédé à l’arrestation de Toussaint suite à la dénonciation de ce dernier par Dessalines. Troisième preuve : elle est présentée par Isaac Louverture, fils de Toussaint Louverture, dans ses Mémoires publiées en 1825 (voir page 298). Des éléments publiés et connus bien avant que Thomas Madiou et Beaubrun Ardouin aient écrit leurs livres d’histoire.

Mais la classe politique ne veut pas savoir et ne veut rien entendre. Pourquoi ? D’abord parce qu’elle compte imiter les mauvaises pratiques de Dessalines sans adopter son ultime sagesse d’accepter l’unité pour arriver à l’Indépendance. Ensuite, parce qu’elle ne veut pas se remettre elle-même en question et refuse la vérité. Enfin, parce que, dans ses versions noiriste et mulâtriste, elle tient à s’agenouiller devant le totem qu’elle a érigé et qui lui bloque le soleil.

C’est dans ce contexte général qu’il faut placer la rencontre du 7 juillet 1802 de Pétion et Dessalines sur l’habitation Gobert à Plaisance, qui a été d’abord suivie des offensives militaires de Clerveaux, et Pétion contre le Haut-du-Cap le 12 octobre 1802, puis de celle Dessalines le 17 octobre 1802. À cela s’ajoute la correspondance entre Geffrard et Christophe en janvier 1803 appelant à l’unité des insurgés et qui culminera avec la Convocation du Camp-Gérard les 5 et 6 juillet 1803. Cette mise en perspective est nécessaire pour se défaire autant du mulâtrisme que du noirisme dans leurs formes tant sauvages que subtiles.

Ce livre d’Eddy Cavé invite à cette réflexion sur l’éthique dans les luttes politiques. Les efforts déployés par l’auteur pour se démarquer des discours identitaires noiriste et mulâtriste le conduisent à ne pas encenser aveuglément le marronnage, notamment celui que la classe politique a mis à l’honneur il y a plus de 60 ans sous l’influence de la pensée macoute. La recherche d’une image de marque et d’une représentation idéale de soi tend à recommander le contraire et à privilégier une représentation du marronnage construite à des fins psychologiques d’estime de soi. L’instrumentalisation du marronnage et sa réappropriation par le fascisme duvaliérien ont légitimé les comportements individuels de bakoulou et de tikoulout ainsi que ceux de l’État qui n’enregistre pas les citoyens à la naissance, ne collecte pas d’impôts, ne paie pas ses employés pendant des mois, ne garantit pas la sécurité des vies ni celle des biens.

La politique des scélérats

L’ignorance privilégiée dans tous les domaines et son corollaire, l’étroitesse de la pensée partisane, réduisent non seulement les possibilités de changement, mais aussi, et surtout la capacité d’élaborer une nouvelle philosophie politique. À lire ou écouter la manière dont la question Dessalines est abordée par la classe politique, on observe que les pratiques politiques scélérates se retrouvent en général tant dans les courants du noirisme que dans ceux du mulâtrisme. D’où l’observance rigoureuse de cet ordre cannibale de Dessalines à Jovenel, du Pont-Rouge à Pèlerin 5. Un ordre ancré dans le crime, la décadence et l’absence d’humanisme.

Les intrigues politiques qui expliquent la trahison de Toussaint par Dessalines en 1802 sont de la même famille que celles qui expliquent sa propre élimination le 17 octobre 1806 : le pouvoir absolu. On ne peut pas déplorer l’une et faire le silence sur l’autre. La moindre justice exige de condamner à la fois la traitrise et l’assassinat. À moins que, par ignorance, les courants politiques qui adoptent ces deux attitudes le fassent pour se débarrasser de toutes les personnalités qui leur font de l’ombre.

Le grand dilemme du peuple haïtien vient justement du fait qu’on ne lui pas appris à faire la part des choses. On lui apprend, à coups de marteau sur la tête, à admirer certaines personnalités malgré leurs pratiques répulsives et à en détester d’autres au comportement irréprochable. À cet égard, Eddy Cavé rappelle fort à propos que le fidèle chef d’état-major de Dessalines, le général Laurent Bazelais, a été banni de la mémoire à cause de l’action politique et de l’orientation idéologique de ses deux petits-fils Boyer Bazelais et Jean-Pierre Bazelais (pages 344 et 345 de son ouvrage). Fondateur et théoricien du Parti libéral, le premier est, on s’en souvient, tombé en octobre 1883 à Miragoâne durant l’insurrection armée contre Salomon, tandis que le second a été fait prisonnier à la fin du siège de la ville et exécuté en janvier 1884. Vingt ans plus tard, durant les célébrations du premier centenaire de l’Indépendance, le défunt général Laurent Bazelais fera les frais de la vive opposition entre les libéraux d’Anténor Firmin et les nationaux de Nord Alexis, son nom étant banni de la mémoire collective. Cette forme de marronnage qui refuse de séparer le meilleur du pire est à la source de beaucoup de nos malheurs. (à suivre)


[1Lauren Derby, “Imperial Idols : French and United States Revenants in Haitian Vodou”, History of Religions, Vol. 54, No. 4 (May 2015), p. 418.

[2Arthur Holly (Her-Ra-Ma-El), Dra-Po, étude ésotérique de Egrégore Africain traditionnel, social et national de Haïti, Port-au-Prince, Imprimerie Telhomme, 1928, p. VI.

[3Arthur Holly, Les daïmons du culte voudou, page II.

[4Matthew Bigg and Joseph Guyler Delva, “Haiti quake raises fears of child-eating spirits”, Washington Post, January 27, 2010.

[5Milo Rigaud, La tradition voudoo et le voudoo haïtien : (son temple, ses mystères, sa magie, Paris, Editions Niclaus, 1953.

[6Karen McCarthy Brown, “Systematic remembering, Systematic Forgetting : Ogou in Haiti”, In Africa’s Ogun : Old World and New, ed. by Sandra T. Barnes, Bloomington : Indiana University Press, 1997, p. 70.

[7Laennec Hurbon, « Impunité et citoyenneté en Haïti », Chemins critiques, vol. 6, numéro 1, 2017, p. 47.

[8Lewis Ampidu Clorméus, L’Église catholique face à la diversité religieuse à Port-au-Prince (1942-2012), Archives de sciences sociales des religions, 59e Année, No. 166 (avril-juin 2014).