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Dilemmes de la lutte contre les gangs en Haïti

Au moment où une force étrangère de sécurité est attendue en Haïti en ce début 2024 pour aider la police а lutter contre les gangs assiégeant une majorité du pays, International Crisis Group, un groupe d’experts internationaux, publie un rapport intitulé « Les gangs en Haïti : une mission étrangère peut-elle briser leur emprise ? » Autorisée par l’Organisation des Nations unies (Onu), menée par le Kenya et conçue avec le soutien américain, cette mission multinationale vise а rétablir la sécurité et permettre la tenue d’élections attendues depuis longtemps. AlterPresse reprend un extrait de ce document, traitant des « dilemmes de la lutte contre les gangs ».

Les forces étrangères se heurteront à des obstacles opérationnels majeurs lorsqu’elles chercheront à affaiblir l’emprise des gangs en Haïti. Avec une mission prévue de 2 500 à 5 000 personnes - dont toutes ne seront pas des officiers impliqués directement dans des opérations de maintien de l’ordre - le Kenya, les autres pays contributeurs et les autorités haïtiennes devront soigneusement peser leurs priorités stratégiques. 76 Compte tenu de sa portée limitée, la mission n’est pas destinée à mettre fin au problème des gangs en Haïti une fois pour toutes. Mais même en cherchant à atteindre un ensemble limité d’objectifs susceptibles d’apporter des améliorations tangibles à la vie de la population - comme la reprise du contrôle des entrées sud et nord de la capitale et le rétablissement de la libre circulation sur ces routes - il faudra, si rien ne change, engager un combat frontal avec plusieurs gangs.

Les groupes armés semblent réfléchir à deux façons de réagir à l’arrivée de la mission, selon des entretiens avec des personnes informées des discussions. D’une part, et malgré la recrudescence des affrontements entre bandes rivales, les chefs de gangs parlent de revigorer le cadre coopératif de « Viv Ansanm », mais cette fois pour former un front uni et faire face au contingent étranger. En effet, un médiateur entre les coalitions de gangs rivales a montré à Crisis Group des preuves indiquant que les principaux chefs de gangs de la capitale continuent à communiquer entre eux et pourraient être prêts à combattre ensemble la mission étrangère. Des sources indiquent à Crisis Group que si les gangs perçoivent la force kényane comme mal équipée ou mal formée et donc susceptible d’être mise en déroute, ils n’hésiteront pas à l’attaquer. Si « Viv Ansanm » devait être réactivé pour coïncider avec le déploiement de la mission, cela pourrait donner un coup de pouce significatif aux gangs et leur permettre de frapper les troupes internationales simultanément sur plusieurs fronts.

Dans le même temps, ces chefs de gangs ont également indiqué que, s’ils étaient confrontés à une force qui a la capacité évidente de les dominer, ils seraient prêts à entamer des discussions sur un processus de désarmement. Même les gangs les plus puissants pourraient envisager d’autres options que le combat direct avec la mission internationale et la police locale après un succès opérationnel de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (Mmas). D’ores et déjà, certains chefs de gangs semblent réfléchir à la manière de positionner leur organisation sur le plan politique et idéologique afin d’obtenir un plus grand soutien populaire et de se préparer à des pourparlers. Bien que leur histoire laisse penser le contraire, certains chefs de gangs ont affirmé que la lutte de leurs groupes était ancrée dans des causes politiques. Des sources affirment que ces chefs souhaitent fournir à leur groupement une plateforme pour entamer des négociations en vue d’une démobilisation, si cela s’avérait tre la meilleure voie à suivre.

En supposant que la mission engage le combat avec les gangs, les responsables de la planification opérationnelle seront confrontés à un dilemme de taille : comment protéger les civils, en particulier à Port-au-Prince, pendant les opérations offensives ? Les groupes armés les plus puissants ont établi leurs bastions dans les bidonvilles surpeuplés de la capitale et de ses environs. Presque inévitablement, le personnel de la mission sera appelé à mener des opérations dans ces zones à haut risque. Par exemple, pour reprendre des infrastructures critiques comme le terminal pétrolier de Varreux - situé dans le quartier de Cité Soleil à Port-au-Prince, et contrôlé par les gangs - ainsi que les routes reliant la capitale au reste du pays, ils devront se frayer un chemin à travers des zones densément peuplées. Dans ces quartiers, certaines maisons sont construites avec des matériaux fragiles comme le bois et la tôle ondulée, ce qui accroît le risque que des balles perdues atteignent des personnes dans l’incapacité de fuir.

De plus, il sera difficile de faire la distinction entre les membres des gangs et les non-membres au sein de la population civile. La plupart des membres de gangs en Haiti ne portent pas d’uniformes ou de signes distinctifs, à l’exception d’une cagoule occasionnelle, et ne disposent pas non plus d’équipement de protection qui permettraient de les identifier.

Ils connaissent également parfaitement les dédales du territoire qu’ils dominent, ce qui leur permet de se fondre dans la masse. Le fait que très peu de policiers étrangers parleront le créole haïtien (voire même le français) rendra probablement les interactions avec les habitants plus difficiles, alors que les agents chercheront à débusquer des membres des gangs.

Par ailleurs, la collusion entre la police et les gangs fera des fuites d’informations un autre obstacle probable aux opérations. La corruption au sein des forces de police est un problème répandu qui n’implique pas seulement les officiers de base mais atteint également les échelons supérieurs de l’institution. Deux sources de la police haïtienne qui ont parlé séparément à Crisis Group ont déclaré que des commandants de haut rang ont réussi au moins une fois à empêcher une opération visant à capturer un puissant chef de gang, prétendument en raison des liens du gangster avec des responsables politiques ou des membres de l’institution.

Enfin, toutes les communautés ne sont pas forcément réceptives à la mission. Même dans les zones où les gangs sont très impopulaires, la Mnas ne sera pas nécessairement accueillie à bras ouverts. La mission devra faire face à la dure réalité : de nombreux Haïtiens ont appris à coexister avec des gangs qui, dans la pratique, sont devenus des autorités locales. Certains habitants des quartiers de Port-au-Prince contrôlés par les gangs ont déclaré à Crisis Group qu’ils appréhendaient désormais les raids de la police haïtienne, car non seulement ces opérations ne parviennent pas à briser l’emprise des gangs sur leurs quartiers, mais elles incitent souvent les membres des gangs à exercer des représailles contre les personnes perçues comme collaborant avec la police.

Voir le rapport complet de International Crisis Group :
« Les gangs en Haïti : une mission étrangère peut-elle briser leur emprise ? »