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Médias : Les défis du fact-checking dans la lutte contre la désinformation en Haïti

P-au-P, le 17 janvier 2024 [AlterPresse] --- Les changements significatifs dans l’écosystème de l’information en Haïti, auxquels s’ajoute la situation de crise multidimensionnelle que vit le pays, obligent médias, journalistes et citoyen.ne.s à faire front commun pour lutter contre la désinformation et préserver le droit du public à une information vérifiée, selon les informations rassemblées par l’agence en ligne AlterPresse.

La vérification des faits par les professionnel.lle.s de la presse et l’éducation de la population aux techniques de fact-checking deviennent, de plus en plus, une nécessité.

Ce constat est partagé par Milot Milfort et Ludwy Jean Paul, cadres respectifs des initiatives haïtiennes de fact checking T-Check et Toma.

T- Check a été initié en 2016 par le Groupe Média MagHaïti et porté par l’Association haïtienne des médias en ligne (Ahml), alors que Toma a été lancé deux ans plus tard (2018) par le Réseau des blogueurs d’Haïti (Rbh).

« T-Check s’intéresse aux réseaux sociaux, groupes WhatsApp, voire les médias dits traditionnels (radios, chaines de télévision). T-check se penche surtout sur les leaders d’opinion qui, généralement, ne vérifient pas les informations qu’ils diffusent. Nous analysons le degré de fiabilité et d’objectivité, afin de vérifier si les faits ne sont pas instrumentalisés, présentés de manière tendancieuse dans le but de servir des intérêts partisans ou de dissimuler des conflits d’intérêt », précise Milo Milfort.

Le fact-checkeur Toma du Rbh est un un robot journaliste, utilisant l’intelligence artificielle et des techniques de traitement automatique du langage naturel pour vérifier le degré de fiabilité d’un article, publié dans l’espace numérique haïtien.

Le Rbh fait de la vérification des faits « classiques » à partir des informations disponibles dans la presse, dont il cherche à établir la véracité.

« Toma dispose aussi d’une section de « medianalyse », qui propose les contenus des médias publiant des informations les plus fiables sur Internet. Bien entendu, le taux de fiabilité dépend de la quantité de données fournies à l’intelligence artificielle », explique le président du Rbh, Ludwy Jean-Paul.

« La prolifération des nouveaux médias, la vitesse de la circulation de contenus de toutes sortes compliquent la tâche du journaliste qui doit, en plus de procéder à la vérification des faits avant toute publication/diffusion de son travail, se lancer dans le fact-checking de soi-disant informations véhiculées sur le web, par exemple, pour établir la vérité pour le public », souligne-t-il.

Le fact checking est un ensemble de pratiques et d’outils, qui permettent de vérifier différents contenus ou informations (rumeurs, déclarations attribuées à des personnalités, photos, vidéos, notes vocales, etc.).

En effet, les nouveaux outils médiatiques et la mobilité des appareils de communication favorisent une circulation vertigineuse de contenus, produits par une multiplicité d’actrices et d’acteurs d’horizons et d’intérêts divers. Et dans cette situation, les laboratoires de la désinformation font leur beurre.

La désinformation étant une attaque, une menace contre le journalisme professionnel, « lutter contre la diffusion des désordres de l’information fait donc partie intégrante de la mission du journaliste, de nos jours », martèle Milo Milfort, invitant les médias à se doter d’une section de fact-checking.

Tout en rappelant combien la vérification des faits est dans le fondement de la pratique du journalisme, Edner Fils Décime, directeur des programmes du Groupe Médialternatif (Gm), place les initiatives de fact-checking simultanément à la loupe du « droit du public de connaître la vérité » et du « devoir ou de la responsabilité du journaliste d’indiquer au public quand il est en face d’un mensonge ou de toutes formes de désinformation ».

Le fact-checking, un rempart contre la désinformation

Le fact-checking est alors un rempart contre les désordres de l’information et une extrême nécessité pour une meilleure information des citoyen.ne.s.

Vérifier les informations, protéger le public contre les désordres de l’information sont des missions exigeantes, qui demandent ressources humaines, financières, volonté et dynamisme.

L’initiative Toma en a payé les frais.

« Le fact-checking est un travail à temps plein. Les membres de la commission de recherche du Rbh s’adonnent à d’autres activités parallèles. Pour pouvoir recruter des professionnelles/professionnels, constituer une équipe dynamique et réactive face à la vitesse des désordres de l’information, il nous faut des fonds. Et, comment rester indépendant avec du financement ? », se demande Ludwy Jean-Paul.

« Quoiqu’il soit important de répondre aux sérieuses contraintes économiques de l’initiative, le financement n’a pas toujours de mission ou d’objectif durable. Il s’inscrit souvent dans la dépendance », aux yeux de Milo Milfort.

Après plus de cinq années dans ce combat qu’est la vérification, les initiatives T-check et Toma pourraient se renforcer par le développement de synergies avec les médias, les associations de journalistes ou de médias ou entre elles pour mieux garantir l’accès à l’information vérifiée à la population, estime Edner Fils Décime du Gm.

Le milieu médiatique et de la presse doit s’approprier davantage de T-Check et Toma.

Les responsables de ces initiatives affirment travailler sur des plans pour permettre aux citoyen.ne.s d’avoir recours systématiquement à ces outils haïtiens pour vérifier des contenus.

L’éducation aux médias de la population, la démocratisation des techniques de vérification de contenus, la conscientisation des citoyen.ne.s sur les enjeux de l’accès à l’information vérifiée, la sensibilisation du public sur la désinformation, le renforcement de la capacité des journalistes, la promotion d’un journalisme citoyen responsable, sont des actions importantes, qui doivent venir en support au travail des fast-checkeuses/fact-checkeurs T-check et Toma pour rêver d’un écosystème informationnel, débarrassé des désordres de l’information.

Dans le contexte d’une campagne de sensibilisation Medya, jounalis, sitwayen : kanpe goumen kont dezenfòmasyon, le Groupe Médialternatif a organisé, en décembre 2023, un webinaire autour du thème « Techniques et outils adaptés de fact-cheking en Haiti : Bilan des outils haitiens Toma et T-Check ».

Cette campagne de sensibilisation bénéficie de l’appui de l’Organisation internationale de la francophonie (Oif), dans le cadre du projet « Médias, journalistes et citoyen.ne.s : ensemble contre la désinformation », qui est une action de renforcement du volet information, communication et médias du Konbit pou bon Jan Demokrasi, soutenu par l’Union européenne (Ue). [apr 17/01/2024 10:15]