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Haïti-États-Unis : Notre mémoire du 6 décembre

Par Jean-Claude Icart*

Soumis à AlterPresse le 4 décembre 2023

Ne laissons jamais s’effacer les anniversaires mémorables.
Quand la nuit essaie de revenir, il faut allumer les grandes dates
Comme on allume des flambeaux.
(Victor Hugo)

Il y eut Pierre Sully, le premier résistant,
Il y eut le député Raymond Cabèche des Gonaïves, qui s’opposa à la Convention haïtiano-américaine, en fait, la Charte de l’occupation,
Il y eut l’Union patriotique, dont le fondateur, Georges Sylvain mourut épuisé par la lutte,
Il y eut Charlemagne Péralte, Benoît Batraville et les Cacos qui prirent les armes pour dire non.
Il y eut les cercles d’étude, où brilla notamment l’oncle Jean Price-Mars,
Il y eut Joseph Jolibois, emprisonné si souvent qu’un cachot de la prison centrale de Port-au-Prince porte son nom,
Il y eut Jacques Roumain et ses camarads co-fondateurs de la Revue indigène, Antonio Vieux, Emile Roumer, Philippe Thoby Marcelin, Normil Sylvain et Carl Brouard,
Il y eut Georges Petit et le « Petit impartial »,
Il y eut la Ligue de la jeunesse patriote haïtienne,
Il y eut le Comité de grève contre l’occupation,
Il y eut tant d’autres, tant d’autres,
Et il y eut ceux du 6 décembre 1929.

En plus de toutes les mesures d’ordre économique défavorables à la production nationale, la Plaine des Cayes fut particulièrement affectée par la Loi sur le tabac et l’alcool du 14 août 1928. La fabrication d’alcool était la principale production de la région. Les intervenants dans ce secteur écrivirent au Président de la République qui les reçut, mais cela ne donna aucun résultat concret. D’autres mesures sévères furent adoptées par les autorités au cours de l’année 1929 : taxes sur la paysannerie et ses cultures, taxes sur les visas pour les braceros, pose de scellés sur les guildives des Quatre-Chemins, etc. La colère grondait dans la ville qui eut à subir également un cyclône cette année-là. Enfin, dans tout le pays, il y avait un climat de tension entre le gouvernement et l’opposition au sujet du renouvellement (ou pas) du président en place.

C’est dans ce contexte qu’éclate, le 31 octobre 1929, la grève de l’École nationale d’agriculture de Damiens qui marque un véritable tournant dans la lutte contre l’occupation. Les étudiants protestent contre des mesures adoptées par le Service technique d’agriculture pour modifier le régime de bourses en place. D’autres facultés (Droit, Médecine, Pharmacie, École Normale d’instituteurs) se joignirent au mouvement largement supporté par l’opinion publique et la presse.

Il n’est pas inutile de souligner qu’ ces évènements surviennent peu après la grande crise boursière de New-York (24 octobre – 29 octobre 1929) qui marqua le début de la Grande dépression. C’est justement Wall Street qui avait poussé le Gouvernement américain à occuper Haïti….

Plusieurs coins du pays, notamment les villes de Petit-Goâve, Gonaïves, Cap-Haïtien, Saint-Marc, Jacmel, se mobilisèrent pour appuyer les revendications des grévistes. Aux Cayes, les élèves et les étudiants commencèrent à manifester dans les rues le 2 décembre. Ils furent rejoints deux jours plus tard par les ouvrières et les ouvriers des usines cafetières et les travailleurs du wharf aux cris de « Vive la grève », « À bas la misère ». Le lendemain, l’occupant essaya en vain de les intimider en faisant survoler la ville par un avion qui tira à côté du wharf.

Plus de 300 paysans avaient déjà signé une pétition réclamant le retrait des taxes sur les cultures. Le 6 décembre, une centaine d’entre eux décidèrent d’aller participer aux manifestations qui se déroulaient dans la ville. Ils vinrent de Torbeck, de Laborde, de Govin et de plusieurs autres localités de la région et se mirent en marche, sans armes, pour dire non à l’oppression.

Tout le long du chemin, en longeant ou en traversant lieux-dits, lakous, bourgs-jardins et communes, leur nombre augmenta sans cesse. Ils étaient environ 1 500 quand ils arrivèrent à l’entrée de la ville. Il n’y avait plus qu’un ravin à traverser mais, de l’autre côté de ce ravin, l’occupant avait disposé une troupe bien armée pour leur barrer la route. Ils essayèrent de négocier, ils crièrent « À bas les taxes ! », « À bas la misère », rien n’y fit. Devant leur détermination, les militaires passèrent à l’action. Une rafale d’armes automatiques fit 22 morts et 51 blessés.

« God am ! Et la décharge éclate dans la nuit,
Et la terre reçoit les cadavres sans bruit,
Comme si quelque main de branche ou de fantôme
Eut voulu recevoir leur chute dans sa paume.
(…)
Le clair de lune au ciel s’était voilé la face
Et seul restait encore, triste, les bras en croix,
Le Christ de Marchaterre élevé dans le bois. » (Jean Brierre, Marchaterre, extrait, décembre 1929)

Et ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Une vague d’indignation traversa tout le pays et se fit même ressentir aux États-Unis. Le gouvernement décréta une amnistie générale le 17 décembre 1929. Parmi les prisonniers politiques relâchés, le plus célèbre était Jacques Roumain, incarcéré depuis deux mois pour « avoir lancé un appel séditieux ».

Le 28 février 1930, une commission d’enquête, présidée par Cameron Forbes, ancien gouverneur des Philippines, envoyée par le président américain Herbert Hoover, débarque à Port-au-Prince. Après analyse, et après avoir blâmé la politique économique visant essentiellement à rembourser les prêts, — souvent imposés par des financiers américains, en dépit d’objections véhémentes d’Haïti – elle recommanda la fin de l’occupation militaire d’Haïti par les États-Unis. Ce processus débuta le 1er juin 1930, avec l’arrivée au pouvoir d’un président intérimaire, Eugène Roy, chargé d’organiser des élections.

Le mois suivant, le citoyen René Condé, distillateur des Cayes, fit ériger une pierre tombale à la mémoire de ces hommes qui s’étaient tenus debout pour dire non à l’injustice et qui avaient ce jour-là, porté les espoirs de toute une nation. Il avait agi comme Président de l’Entente des jeunes, une société patriotique et littéraire fondée en 1922. Les journaux de l’époque ont souligné qu’il n’a pas cédé aux tentatives d’intimidation des militaires qui occupaient encore la ville et qui questionnaient cette initiative (Le Nouvelliste, 24 juillet 1930).

Et le vieux moulin à café d’une grand-mère
De Marche-à-terre dit encore
Chaque cinq heures du soir
C’était bien triste le sang coulé
Au Grand chemin
La terre, un jour, nous le rendra
Le sang qu’elle avait bu
La terre, un jour, nous le rendra
Le sang qu’elle avait bu. (René Philoctète, poète spiraliste haïtien, Marchaterre)
Que la mémoire des évènements de Marchaterre éclaire nos ténèbres et balise notre route aujourd’hui.

*Sociologue

Une version préliminaire de ce texte fut présentée au Gala de l’Association régionale des Cayes à Montréal (ARCAM), le samedi 12 août 2023

Bibliographie Sommaire :

-  Barnatte, Ernst (2023). Entrevue téléphonique, août.
-  Castor, Suzy (1988) : L’occupation américaine d’Haïti. Port-au-Prince, CRESFED (Centre de recherche et de formation économique et sociale pour le développement), 3e édition française, 1988, 320 pp.
-  Condé, Georges (2002) : La Ville des Cayes (Partie IV- Le drame de Marchaterre, 1929). Port-au-Prince, Presses de l’Imprimeur II.
-  Fils-Aimé, Marc-Arthur (2008) : Marchaterre ou le massacre du 6 décembre 1929. Port-au-Prince, Institut culturel Karl Lévêque. 28 novembre.

Photo : Marines américains en Haïti - publiée dans le NY Times