Par Leslie J-R Péan*
Soumis à AlterPresse le 22 Juin 2023
Les attitudes sont bienveillantes de part et d’autres et sur cette lancée, Lula visite Febraban (Fédération brésilienne des banques), Bovespa (Bourse de São Paulo), Fiesp (Fédération des industries de l’État de São Paulo), Fierj (Fédération des industries de l’État de Rio de Janeiro) et l’École supérieure de guerre. Le Brésil ne peut trouver la place qu’elle cherche dans la mondialisation sans une classe d’entrepreneurs adossée à un État solide capable de défendre les intérêts de son peuple. Selon les donnes du TSE, en 2006, les banquiers et entrepreneurs privés ont été les plus grands contributeurs de la campagne de Lula, soit R$24,4 millions, ou 27% des contributions déclarées [1]. Une participation qui continuera en 2022 accompagnée du financement du fonds électoral et du crowdfunding (financement participatif), sur les réseaux sociaux.
La souplesse de Lula explique en grande partie pourquoi il a obtenu le soutien financier et les votes d’une aile de la bourgeoisie qui votait auparavant pour les partis centristes de Fernando Henrique Cardoso et Aécio Neves. Cette aile n’a plus le choix et préfère appuyer la candidature de Lula pour un troisième mandat au lieu de celle du fasciste Bolsonaro. Ces jeunes et moins jeunes de la « Faris Lima », le Wall Street de São Paulo, occupent des dizaines d’immeubles ultras modernes équipés d’héliports. Dans l’objectif d’assurer la sécurité de ces grands patrons qui viennent au travail en hélicoptères afin d’éviter les embouteillages monstres et se protéger contre le kidnapping et autres enlèvements. De 2012 à 2021, le taux de mort violente a fluctué entre 28.2 et 22.3 pour 100 000 habitants. Cette fluctuation était de 26.3 à 29.69 sous le gouvernement PT [2].
Les alliances de Lula
Pour arriver à la victoire présidentielle en 2002 jusqu’à celle de 2022, Lula a mené une politique d’alliances avec des courants de gauche au sein du PT et en dehors du PT avec la coalition de partis de gauche tels que le Parti Vert, le Parti Communiste du Brésil, le Parti Socialisme et Liberté (PSOL), les syndicats que la Confédération Unitaire de Travailleurs (CUT) et la Centrale des Travailleurs du Brésil (CTB), et les mouvements sociaux tels que le Mouvement des Sans-Terre (MST), le Mouvement des Travailleurs sans Toit (MTST), le mouvement des Noirs, celui des Femmes et le mouvement des étudiants. Lula a même négocié avec des secteurs de la bourgeoisie nationale. Sur le plan international, Lula adopté la position de non-aligné négociant avec l’Ouest et l’Est, avec le Sud comme le Nord dans l’intérêt de son peuple et des peuples en général.
La plus importante alliance a été celle avec le MST regroupant des millions de paysans dans le Nord et le Nord-Est qui réclament des terres non cultivées par les 300 grands propriétaires possédant 40 millions sur les 70 millions d’hectares cultivés. Les litiges créés du fait de l’occupation des terres non cultivées par les paysans sont résolus par le gouvernement qui paie aux propriétaires la valeur réclamée. Lula considère que l’apport fondamental du PT a été de réaliser « l’union des travailleurs ruraux et de ceux des villes » [3]. Le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso avait accepté les revendications paysannes selon lesquelles la terre doit appartenir à ceux qui la travaillent. Une pratique qui augmentera avec le gouvernement Lula qui a signé par exemple 210 décrets présidentiels d’expropriation en 2010.
Le MST représente un allié important pour le PT à tous les niveaux (local, régional et national). Ce qui distingue le PT dans la course à la présidence avec ce mouvement qui regroupe près de 2 millions d’adhérents, 500 mille familles réparties dans 23 des 27 États du Brésil. Organisateur du Forum Social Mondial en 2001, 2002 et 2003, le MST lutte contre la globalisation néo-libérale. Il est devenu le plus grand producteur de riz organique d’Amérique latine et exporte 30% de sa production en Europe (Allemagne et Espagne), aux Etats-Unis, en Nouvelle Zélande, au Chili et au Mexique.
Quant au MTST, il évolue plutôt en milieu urbain et regroupe des militants luttant pour plus de 20 millions de personnes qui n’ont pas un logement décent. Leurs luttes sont multiples et diverses. Un groupe a protesté dans un camping en face de l’appartement du président Lula de Sao Bernardo do Campo dans la région industrielle de São Paulo. Ils manifestaient leur solidarité avec 800 familles qui venaient d’être expulsées d’un immeuble d’une municipalité proche.
La base ouvrière et syndicaliste de Lula est en béton armé. En 1964, Lula est engagé comme ouvrier métallurgiste dans cette usine où il perd un doigt dans une machine. Il adhère au syndicat local et onze ans plus tard, en 1975, devient le président du syndicat des métallurgistes. Depuis, il conscientise les ouvriers à s’organiser. Ses discours sur la vie des travailleurs sont les expressions de ses propres conditions d’existence. Le déclic final pour son engagement politique se produit avec l’arrestation de son frère Chico et ses tortures en prison par la dictature militaire.
Avec ses frères syndicalistes, il va donc s’unir à des théologiens de la libération tels que Dom Helder Camara, Frei Betto, Leonardo Boff ; des intellectuels tels que Mário Pedrosa, Sérgio Buarque de Holanda, Paulo Freire (connu pour son best-seller La pédagogie des opprimés), Marilena Chauí, Antonio Candido, Lélia Abramo, Hélio Pellegrino (tous des socialistes indépendants et non dogmatiques [4] pour créer le Parti des Travailleurs (PT) en 1980. Le tout s’est réalisé dans un cadre spatio-temporel allant de São Paulo aux coins les plus reculés du Nord-Est aride. En ce sens, le PT est une mixture de chrétiens préoccupés par la question sociale (théologiens de la libération animant les communautés ecclésiales de base), différents courants marxistes (léninistes, trotskistes, anarchistes, maoïstes, castristes), des socialistes non-marxistes, des démocrates radicaux et des sociaux-démocrates.
Les alliances de Lula vont même jusqu’aux militaires de carrière, patriotes, qui cherchent l’avancement du Brésil à l’échelle mondiale. D’où l’échec de la tentative d’insurrection des putschistes du 8 janvier 2023. Mais, il faut aller plus loin et comprendre que Lula n’a jamais eu une politique gauchiste consistant à prendre l’armée comme un bloc. En effet, même sous la période du coup d’État militaire, tous les généraux n’étaient pas du même bord. Et ce sont les libéraux parmi eux qui ont forcé le retour à la démocratie en tenant compte des rapports mondiaux.
Quant aux relations internationales, elles ne renvoient pas une simple question idéologique gauche/droite. Un exemple significatif est celui du programme spatial brésilien. C’est sous un gouvernement libéral qu’un général de l’armée brésilienne s’est rendu en Chine à la tête d’une délégation d’informaticiens et de scientifiques pour solliciter et signer un accord de coopération avec les scientifiques chinois pour le développement de leurs propres satellites et de leur propre base de lancement, dans l’État d’Alcantara géré par l’armée, afin de ne pas dépendre des États-Unis et de l’Europe pour des informations cruciales dont les conditions météorologiques ayant un impact sur l’agriculture et sur leur économie. Ce n’est donc pas aujourd’hui que le Brésil veut promouvoir des relations Sud-Sud dans un monde multipolaire au lieu d’un monde unipolaire [5].
La résonance haïtienne
Pour nous avoir ouvert les bras sans condition après le séisme de 2010, le Brésil demeure un pays frère qui a été le premier à manifester sa solidarité. D’abord, en permettant à nos jeunes d’y émigrer, puis en étant le premier pays à verser 55 millions de dollars au Fonds pour la Reconstruction d’Haïti (FRH) [6] après le séisme, sous le second gouvernement de Lula. Fernando Vidal, ambassadeur brésilien en Haïti, a répondu positivement, sans hésiter au journaliste du Nouvelliste lui demandant si son pays était prêt à accueillir 10 millions d’Haïtiens [7].
La palme de la refondation latino-américaine, donc brésilienne, revient à Gérard Pierre-Charles, disparu en 2004, qui a laissé ce travail en friche pour ses successeurs. Ses rapports privilégiés avec Marco Aurelio Garcia, membre fondateur du PT et conseiller du président Lula, lui donnaient accès aux plus hautes autorités brésiliennes au cours des quarante dernières années.
Au cours de sa présidence, le président Lula rend visite à Haïti en trois occasions. En 2004, il passe en revue les troupes brésiliennes fraichement arrivées pour conduire une mission de l’ONU de maintien de la paix. En février 2008, il vient à nouveau signer des accords de coopération avec le président René Préval pour les années 2008-2010. En partenariat avec l’Université d’État de Santa Cruz, le programme comprenait entre autres la construction d’une base de données pour l’analyse économique des marchés agricoles afin de subventionner efficacement les interventions des partenaires engagés dans l’agriculture. Après le séisme de 2010, le président Lula fait sa troisième visite et déclare à son arrivée : “Haïti n’est plus seul”. Après l’élection de la présidente Dilma Rousseff, elle visite Haïti en 2012.
Les avions brésiliens ont acheminé de la nourriture, des médicaments ainsi que du personnel spécialisé dans les opérations de sauvetage. Afin de reconstruire le pays, le Brésil a consenti à une aide d ́urgence de 350 millions de dollars américains dont bénéficiera le peuple haïtien surtout à travers des travaux d’infrastructure et d’actions menées dans le domaine de la santé et de la sécurité́ alimentaire. La tragédie qui a fauché la vie de centaines de milliers d’Haïtiens a également coûté́ la vie à dix-huit militaires brésiliens, parmi lesquels Docteur Zilda Arns Neumann, fondatrice de la Pastorale pour Enfants, et Luiz Carlos da Costa, Représentant Spécial Adjoint du Secrétaire Général des Nations Unies pour Haïti.
Au cours de la décennie 2010, une communauté haïtienne de plus de cent mille habitants s’est constituée au Brésil. Sa présence est manifeste dans plusieurs villes et ne se circonscrit pas uniquement au voye kòb (transfert d’argent) en Haïti [8]. Après le séisme, Lula parcourt en hélicoptère les zones affectées en février 2010 et octroie une aide immédiate de 100 millions de dollars américains au gouvernement comme aide budgétaire tout en demandant aux dirigeants haïtiens de garder leur souveraineté en définissant eux-mêmes leurs priorités.
Le 26 octobre 2010, 21 personnalités haïtiennes ont soutenu le Parti des Travailleurs (PT) et appelé à voter Dilma Rousseff [9]. Ces personnalités étaient Gérard Aubourg, historien ; Rudolph H. Boulos, ex-sénateur ; Charles Cadet, économiste ; Jean-Claude Fignolé, écrivain, maire des Abricots ; Serge Gilles, ex-sénateur ; Jacques Gourgue, philosophe ; Cary Hector, politologue ; Michel Hector, historien ; Hérard Jadotte, écrivain ; Wilson Laleau, économiste, vice-recteur aux affaires académiques (UEH) ; Dr Charles Manigat, ex-ministre et doyen de faculté ; Kettly Mars, écrivain ; Glodel Mezilas, chercheur ; Claude Moïse, historien ; Leslie Péan, économiste et écrivain ; Sauveur Pierre Étienne, politologue ; Guy-Serge Pompilus, éducateur ; Wilhem Roméus, écrivain ; Claude Roumain, écrivain ; Vertus Saint-Louis, historien ; Michel Soukar, historien.
Quelques jours plus tard, soit le 1er novembre, je saluais la victoire de Dilma Rousseff chez ALTERPRESSE dans un article intitulé « La victoire de Dilma Rousseff dans un Brésil émergent et l’écueil haïtien » [10]. Mais les complots en 2016 ont eu raison de l’enthousiasme avec lequel Dilma donnait son cœur au changement pour la grande majorité. Avec fierté, améliorant la sonorité du slogan Sem meido de ser feliz (Sans crainte d’être heureux) de la campagne de 1989, Lula est revenu dans une poétique de renaissance avec une pensée à la couleur rouge. Une stratégie adaptée à la complexité, dans l’entendement d’un Edgar Morin selon lequel « la stratégie politique, elle, requiert la connaissance complexe, car la stratégie se mène en travaillant avec et contre l’incertain, l’aléa, le jeu multiple des interactions et rétroactions » [11].
Dans ses moments de militance irréprochable, le relais est pris par le maire de Milot et ex-sénateur Jean-Charles Moïse en 2013. À son second voyage, il délivre un message au Sénat brésilien. Après une rencontre avec la communauté haïtienne de São Paulo, il est reçu par des parlementaires du PT de la ville et Celso Amorim, ministre des Affaires étrangères. En 2014, il rencontre la présidente Dilma Rousseff à Brasilia. Partout, il consolide les rapports d’amitié entre les deux peuples et demande le départ des troupes brésiliennes de la MINUSTAH.
Le 25 octobre 2022, des démocrates et progressistes manifestent leur soutien à Lula devant l’ambassade du Brésil à Port-au-Prince [12]. Parmi les manifestants, on pouvait noter entre autres : Origène Louis, membre Tèt Kole Ti Peyizan ; Micherline Islanda Adel, membre Tèt Kole Ti Peyizan ; Jean-Jacques Henrilus, membre Tèt Kole Ti Peyizan ; Camille Chalmers, directeur exécutif de la Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (PAPDA) ; Hyrvensky Daniel Underson Pierre, étudiant à l’Université d’État d’Haïti (UEH) ; Richecarde Célestin, diplômé de l’Université de la Fondation Jean-Bertrand Aristide (UNIFA).
(à suivre)
*Économiste, écrivain
[1] « Empreiteiras e bancos lideram financiadores de Lula », Congresso em foco, 29/11/2006.
[2] World Development Indicators, Brasil Crime Rate and Statistics 1990-2023, World Bank, Washington, 2023.
[3] Lula, Entrevistas de Lula com Felix Guattari, São Paulo Editora Quadrelli, 1/9/1982, p. 19.
[4] Antonio Candido, Pensamento e Militância, Editora Fundacao Perseu Abramo, 1 janeiro 1999.
[5] Marc Antonio Raul. “Les satellites, exemple de coopération entre le Brésil et la Chine - -Entretien. Hermès. Paris. 2017/3, numéro 79, pages 140 à 144.
[6] Banque Mondiale, « Le Brésil a signé une contribution de 55 millions de dollars pour soutenir la reconstruction d’Haïti », Washington, 11 mai 2010
[7] Louis-Joseph Olivier, « Le Brésil, bras ouvert, attend tous les Haïtiens », Le Nouvelliste, 6 Octobre 2015.
[8] Jhon-Kelly Monacé, « Dyaspora Haïtiens au Brésil, Voye Kòb et Familles en Haïti : Liens Sociaux, Stratégies Multiples de Reproduction et Dyasporisation », 2021, Thèse de Doctorat, Programme d’études Post-graduées en Développement Régional de l’Université Fédérale de Tocantins – PPGDR-UFT, Palmas, 2021.
[9] « Support de personnalités haïtiennes à Dilma Rousseff, candidate présidentielle du Parti des Travailleurs », soumis à AlterPresse, le 25 octobre 2010.
[10] Leslie Péan, « La victoire de Dilma Rousseff dans un Brésil émergent et l’écueil haïtien », AlterPresse, 1er Novembre 2010.
[11] Edgar Morin, Ibid, p 21.
[12] Jackson Jean, « Les paysans haïtiens déclarent leur soutien à la candidature de Lula à la présidence du Brésil ». AlterPresse or Peoples Dispatch, 28 octobre 2022.
