Español English French Kwéyol

Haïti : Les solutions de sortie de crise sont en crise

Par Pierre-Richard Cajuste*

Soumis à AlterPresse le 3 décembre 2022

Dans Cahiers de prison, Antonio Gramsci définit les « crises » comme une situation dans laquelle « l’ancien meurt et le nouveau ne peut pas paraître : pendant cet interrègne on observe des phénomènes morbides les plus variés ».

Dans le cas haïtien, on observe une certaine récurrence de facteurs déclencheurs de crises, qui doivent interpeller le politique sur la nécessité et l’urgence de diriger autrement.

Depuis l’acquisition en 1804 du statut de République, les situations de crise se répètent, au point de devenir cycliques, mises à part quelques grandes périodes historiques où l’effort commun et le dépassement de soi avaient permis de trouver des solutions. La geste libératrice des héros de Vertières en est une parfaite illustration. Depuis, la classe dirigeante s’est illustrée par ce détestable esprit de divisions, avec tout ce que cela comporte de violences et de destructions.

Cependant, cette tendance à la répétition fait toujours redouter, même en période de stabilité apparente, l’explosion d’une crise en gestation dont le pays n’est jamais à l’abri. Celle que nous vivons actuellement n’est que la continuation d’une longue série de bouleversements qui, à chaque fois, plongent le pays encore dans une désolation toujours plus grave.

Ces convulsions cycliques sont la résultante de malaises profonds dont les causes sont à rechercher dans la nature même d’un État en pleine déliquescence, « failli », au point de ne pas pouvoir offrir même les services sociaux de base à sa population.

La lutte menée par le mouvement démocratique pour le renversement du régime dictatorial des Duvalier n’a pas encore accouché d’un changement réel pour les masses. Basé uniquement sur l’expression des revendications, ce courant ne s’est jamais organisé en un mouvement porteur de transmutation. D’où l’émiettement incessant de partis ou de regroupements observé dans les rangs du « secteur démocratique ». Lors des élections de 2015, on a vu déferler plus de 50 candidats à la présidence.

Après le départ des Duvalier en 1986, et jusqu’à nos jours, on observe une turbulence constante à l’intérieur de ce « secteur démocratique », sur fond de luttes intestines, empêchant l’élaboration et la proposition d’une vision politique avec un contenu substantiel. Ce pléthore de formations politiques et de groupuscules divers ne traduit pas forcément une vitalité démocratique : c’est plutôt un mélange bigarré d’éléments disparates proférant, dans une cacophonie digne d’un orchestre mal réglé, des ‘‘discours’’ creux, peu convaincants et dépassés.

Dans certains pays avancés, la question de partis et de plateformes pléthoriques ne se pose pas puisque résolue à la base : les formations politiques dont les agendas se rapprochent ou se ressemblent concluent des alliances. Le départage des tendances se fait le plus souvent au niveau interne par la réalisation de primaires afin de déterminer le candidat le plus à même de porter le message - la « vision » - au triomphe final.

Ce qui est difficilement réalisable, voire compliqué, dans le cas haïtien puisque la logique n’est pas de faire triompher une « vision » mais de satisfaire un désir de pouvoir en raison des innombrables privilèges qu’il confère. D’autres n’ont qu’une vue partielle de la réalité du pouvoir, qu’ils considèrent comme un moyen de réussite personnelle.

Répondre aux besoins effectifs des communautés

Voilà pourquoi leurs discours demeurent des déclarations pavées de bonnes intentions, puisque les moyens conceptuels et de réalisation ne sont jamais prévus. Les débats qui se font depuis fort longtemps sur la scène politique sont superficiels et dépourvus de qualité. Il n’est pas exagéré d’affirmer que leur carence est à la base de ces crises répétitives : il n’y a pas une « vision » consensuellement proposée autour de l’identification des vecteurs de croissance susceptibles d’encourager la création de richesse nécessaire à l’avancement du pays. Les propositions sous-tendues à ces « déclarations » n’ont pas fait l’objet d’études préalables pour être le fruit d’un diagnostic avéré, différentiel tenant compte des nécessités réelles. Autrement dit, elles ne répondent pas aux besoins effectifs des communautés. Le cadre abstrait dans lequel les discussions sont insérées rend impossible la mise en place de stratégies efficaces. À titre d’exemple, un plan d’éducation en faveur d’une catégorie d’enfants doit faire l’objet d’études quant aux zones qui seront prises en compte, les infrastructures correspondantes à mettre en place, les ressources qui seront impliquées, la continuité et le suivi, ainsi que l’origine du budget alloué.

On constate souvent que, après la prise du pouvoir, les réalisations gouvernementales subséquentes sont instrumentalisées, manipulées à dessein pour éblouir. Du coup, l’érection « d’ouvrages-coup d’éclat » ne permet pas de faire face aux vrais enjeux de la demande publique et des exigences sociales. Ainsi, les réponses apportées seront toujours et nécessairement des répliques politiques sur fond de shows médiatisés, d’insipides saupoudrages, aux fins de masquer l’incompétence, la carence de vision et l’incurie. Le gouvernement que dirigeait Laurent Lamothe constitue un exemple typique avec ses « gouvènman lakay » hautement médiatisés.

Au regard des progrès enregistrés chez les pays voisins, il est nécessaire de d’affiner nos choix et de peaufiner nos démarches et nos actions envisagées. En ce sens, les partis politiques aspirant à gouverner ou à faire des propositions en tant qu’éventuelle future opposition, sont dans l’obligation de proposer une « vision politique » à l’intérieur de laquelle est inséré un contenu concret, c’est-à-dire un ensemble de politiques publiques avec de plans de mise en œuvre d’une vision du développement. À cette fin, ils doivent pacifier le pays et créer un environnement propice pour attirer les investissements étrangers directs, qui constituent l’un des facteurs de la croissance économique. Car la pauvreté augmentant au rythme du manque de capital est dangereuse pour la paix sociale.

Établir un agenda consensuel

À cet égard, il convient d’établir, dans le cadre d’un agenda consensuel, des mécanismes solidaires englobant une pluralité de vues pour la construction d’un espace vital collectif. Cela n’est possible que par une refondation de l’État et ses différentes composantes par l’entremise d’un formatage systémique à l’intérieur d’une ‘‘vision’’.

Le dialogue national qu’on repasse en boucle dans les médias aurait dû avoir cette initiative comme base. Au lieu d’une entente envisagée uniquement pour le partage du pouvoir - car quand on n’a rien d’autre à offrir, on retombera directement dans le cycle infernal de la crise -, les responsables politiques auraient dû avoir pour finalité la création de richesses à travers l’utilisation conséquente des canaux de croissance. Il n’est pas nécessaire d’être toujours sur une même longueur d’onde, mais de s’entendre au moins sur un modus operandi. Le débat critique aura son utilité que lorsqu’il portera sur ce qui a été préalablement entendu et arrêté pour exécution. Ainsi, devant le constat de non-exécution, chaque personne concernée sera à même de demander aux responsables de rendre des comptes.

En termes de composantes, renflouer le contenu d’une vision politique implique, en premier lieu, une réorganisation de la base de la production nationale dans toute sa globalité, tout en identifiant les vecteurs de croissance. En second lieu, il faut une amélioration des services de base, comme la santé, l’éducation, l’eau et l’assainissement, les infrastructures, etc. Et enfin une réévaluation de l’environnement qui constitue un facteur de risque à l’économie nationale avec les pertes occasionnées par les catastrophes naturelles.

Une nécessaire restructuration de l’État et des partis

Le discours actuel ne tient pas vraiment compte des collectivités territoriales. Or sans elles, il est vain aussi bien de parler de développement que de discuter « du sexe des anges ». C’est ce qu’on appellera un développement régional intégré par la mobilisation des ressources et des compétences locales et la mise en place de structures et des services de base essentielles décentralisées. La déconcentration des activités économiques n’est pas seulement à souhaiter, elle est plutôt à encourager fortement dans les régions afin de parvenir à générer des taxes locales, sans besoin de se référer constamment à l’État central pour la réalisation des ouvrages d’utilité communautaire.

Actuellement, nos villes moyennes et petites sont devenues monstrueuses, de vrais goulots d’étranglement contrôlé par des gangs armés.

Faire la politique autrement et différemment est lié à la formulation d’un pacte de gouvernabilité entre les forces sociales cette perspective devrait être à la base de toute bonne transition pour la construction de l’agenda national sans dépendance internationale.

D’où l’exigence d’une vraie sortie de crise.

Haïti ne peut pas continuer à formaliser l’incertitude à travers les élections. Il faut certes passer par cette case mais il faut d’abord une restructuration de l’État et des partis politiques à travers une législation coercitive qui permette non seulement de poser des balises, mais aussi d’agir sur les violations des réglementations. C’est à partir de là qu’on parviendra à un espace démocratique fortifié dans lequel les acteurs présenteront des programmes qui coïncident avec les plans structurés dans le cadre d’une vision conduite sur le long terme. Autrement dit : nous devons mettre la charrue avant les bœufs.

*Diplomate
Contact : cajuste2000@yahoo.com