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Sommet des Amériques : Une foire aux absurdités et un pas de plus vers la décadence

Par Gary OLIUS »

Soumis à AlterPresse le 10 juin 2022

Depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir en 2016, les États-Unis sont entrés dans une ère de ‘repli sur soi’ et de régression multidimensionnelle extrêmement inquiétante. Les élites américaines en étaient pleinement conscientes et se sont majoritairement mobilisées pour arrêter la dégringolade. C’est dans cet élan salutaire que la jeunesse universitaire américaine – issue en partie de l’immigration – s’est laborieusement investie pour aider le parti démocrate à reprendre les rênes du pays dans le dessein déclaré de rectifier opportunément tout ce qui mérite de l’être.

C’était une démarche qu’une bonne fraction de la population mondiale jugeait prometteuse et, par la tournure que prenaient les choses jusqu’à l’envahissement éhonté du capitole, on pariait gros sur une rupture assurée avec le ‘Trumpisme’ en matière de gouvernance et de relations internationales. Malheureusement, sans se préoccuper de tomber dans le piège de l’apprentis-sorcier, l’équipe conduite par le Président Joe Biden - trop pressée de récupérer les espaces d’influence perdus - a entrepris en catastrophe un redéploiement massif d’instruments idéologiques, diplomatiques, économiques et militaires … çà et là, tout en épinglant au passage des pays voisins comme Cuba, Venezuela et Nicaragua. On dirait pour signifier, le plus rapidement possible, au reste du monde que les USA sont de retour sur la scène internationale. Et quel retour ?

Ce projet de reconquête à vitesse supersonique, pour regagner la confiance des pays alliés et pour plonger les compétiteurs dans la stupeur, s’est vite soldé par une cinglante déculottée en Afghanistan. Sous l’effet d’un ultimatum retentissant et inattendu, on a vu des suppôts, des agents et des militaires américains courir dans tous les sens pour aller s’entasser dans des avions comme des sardines emboitées, rien que pour vider les lieux et sauver leurs peaux avant que n’expire le délai du 30 septembre 2021, imposé par des chefs talibans chauffés à blanc. L’orgueil américain a pris un coup dur et l’effort de redéploiement de Biden a connu un premier revers. Ce spectacle, que plus d’un qualifiait de dégradant, mettait l’équipe démocrate devant l’impérieuse nécessité de faire quelque chose pour redorer son blason.

C’était à la fois urgent et vital d’agir vite pour ôter de l’imaginaire collectif, l’idée d’une superpuissance mise en déroute par de vils terroristes. Pour cela, il n’y avait pas mieux que de recourir, via l’OTAN et des alliés européens, à la provocation militaire à grande échelle, en visant des concurrents appelés à être les potentiels bénéficiaires d’une éventuelle décote de la superpuissance remise en question. De ce côté-là, c’est la Russie de Poutine qui a été visée en priorité, en attendant de trouver les bons prétextes pour apporter la nuisance aux portes de la Chine de Xi.

Promotion de la démocratie en Amérique par l’exclusion et l’unilatéralisme

D’un autre côté, c’est l’instrumentalisation du 9ème sommet des Amériques qui allait être mise à profit pour provoquer diplomatiquement certains pays du sous-continent qui refusent de faire allégeance à ce gendarme du monde et à qui le Président de la République Bolivarienne, M. Nicolas Maduro, avait fermé la porte au nez, justement au moment de lui proposer une réconciliation en catimini dans le but de trouver une alternative au pétrole russe, mis imprudemment sous sanction.

Les Etats-Unis se sont résolus que ce 9ème sommet ne soit pas comme les deux autres (VII et VIII) qui l’ont précédé et qui s’étaient caractérisés par un accord de non-exclusion, une velléité de réhumanisation des relations diplomatiques et une ouverture démocratique. Et, pour cause, Venezuela, Cuba et Nicaragua ont été exclus sous prétexte de rupture de l’ordre démocratique. Comme si la meilleure façon de faire la promotion de la démocratie dans un pays tiers c’est par la stratégie de l’exclusion et non par une immersion sincère ou un entraînement encadré. Oui, c’est comme si ‘être démocrate’ équivalait à faire montre d’allégeance et de bassesse par rapport aux menées questionnables de l’establishment américain, s’aligner docilement sur ses positions insoutenables et se comporter en béni-oui-oui lorsqu’il utilise les tribunes multilatérales pour faire passer ses propres idées et défendre ses propres intérêts, au détriment de ceux du reste du monde.

Dans le même ordre d’idées, n’est-ce pas un pied de nez aux principes de participation démocratique que les thèmes à inscrire au menu des échanges lors du 9ème sommet aient été unilatéralement définis et fixés par le gouvernement américain ? Sans doute, cette approche paternaliste exclut toute possibilité de consultation préalable des autres pays participants, comme s’ils n’étaient pas aptes à exprimer les besoins de leurs propres peuples et les problématiques régionales auxquelles ils font face. C’est aussi une forme d’autoritarisme qui hypothèque la possibilité d’avoir de véritables échanges entre les pays et aboutir valablement à la définition d’un espace démocratique de coopération où chaque pays pourrait s’engager à contribuer à la hauteur de ses moyens et de ses propres capacités. Sous cet angle-là, on peut comprendre ceux et celles qui affirment - sans nuance - que ce forum perd tout son sens et n’apportera pas grand-chose aux régions caraïbéennes et latino-américaines, étant donné que les vrais problèmes continueront à s’aggraver et les défis se poseront toujours avec beaucoup plus d’acuité ou deviendront de plus en plus monstrueux. La souffrance des peuples vivant dans ces pays vassalisés augmentera considérablement et, cela, au fur et à mesure que les Etats-Unis multiplient les contre-performances économiques, les erreurs stratégiques et les maladresses diplomatiques.

Immigration comme un trompe l’œil

Comme de fait, ce n’est pas de gaieté de cœur que les participants au 9ème somment ont discuté d’immigration et non d’insécurité pendant que le Salvador, le Honduras, la République Dominicaine et Haïti triment sous le poids d’une insécurité aux embranchements internationaux, avec des armes de fabrication américaine et exportées à partir du Port de Miami. Au moment même où ce forum s’est tenu, le ministre de l’environnement du gouvernement d’Abinader a été assassiné dans son propre bureau et, en même temps, des employés de l’ONU sont entre les mains de gangs armés en Haïti (au côté de divers cadres socioprofessionnels vitaux pour le pays) alors qu’il y a moins d’un an un président haïtien a été, lui -aussi, assassiné en son domicile.

Pour Biden et son équipe, ce n’est pas une problématique qu’il faut débattre à l’occasion de ce forum ouvertement décrié. Qui sait ?, peut-être pour ne pas délier les langues et porter certains récalcitrants à dénoncer la grande part de responsabilité des Etats-Unis qui s’amusent à refouler vers ces ‘pays sans moyens’ des criminels notoires qu’ils ont eux-mêmes éduqués et formés. De préférence, ils trouvaient opportuns de parler d’immigration pour obliger les dirigeants présents à convaincre leurs compatriotes du fait qu’il vaut mieux mourir chez eux, dans la misère et la violence que d’aller à la recherche d’une vie meilleure au pays de l’Oncle Sam. Comble de dérision et de déraison !

Partenariat économique, tel un faire-semblant

Cette tendance a atteint son paroxysme quand le Président Joe Biden et sa colistière (Mme K. Harris), arborant leur habituel rictus, parlaient de partenariat économique et évoquaient avec un brin de suffisance une enveloppe de 1.9 milliards de dollars pour la création d’opportunités d’emplois dans les pays de l’Amérique Centrale et de 4 milliards pour l’Amérique du Sud. A leurs yeux, on dirait que le sous-continent est habité par des hominidés qui ne sont pas en mesure de comparer le montant total de 5.9 prévus pour toute la région et les 40 milliards approuvés pour financer l’effort de guerre en Ukraine.

D’aucuns se demandent s’il est, brusquement, devenu plus facile et moins couteux de reconstruire l’économie d’une région dévastée par toute une série d’assistances mortifères que de détruire un pays qui a eu la malchance géographique de se retrouver dans le voisinage immédiat d’un ennemi-juré des USA ? Cette façon de s’interroger a peut-être la vertu de donner la possibilité de répondre à la moquerie par la moquerie, mais il faut voir dans cette disproportion (relative à la répartition des dons américains) un témoignage éloquent de leurs mépris pour tous les pays de l’Amérique Latine et de la Caraïbe. Elle relève, aussi, d’un nouveau modèle de capitaliste belligérant dont le but est d’humilier l’autre et de le fouler aux pieds par tous les moyens. Le traitement humiliant infligé aux Caraïbéen(ne)s et aux Latino-Américain(e)s est le pendant ‘économico-diplomatique’ des limitations que les américains tentent d’imposer au tandem Russo-Chinois.

Au-delà de l’exclusion du Venezuela, il y a la démarche avortée de faire mainmise sur sa grande réserve pétrolifère et au-delà de la confrontation armée entre la Russie et l’Ukraine, il y a ce projet de prendre indirectement le contrôle du gaz Russe (en utilisant l’OTAN, comme cheval de bataille). Toutes les formes de répression ou sanctions participent d’un seul et même projet, le contrôle des ressources naturelles détenues par le Venezuela et la Russie. La question de partage de valeurs démocratiques et de préservation de l’ordre démocratique n’est que de la poudre aux yeux. Si la véritable priorité était liée à l’enjeu stratégique et militaire, la Chine serait au premier rang des pays persécutés par les Etats-Unis et l’OTAN. Comprenne qui pourra… !

Coopération USA-Amérique Latine, un paradigme à changer

Tant en matière de démocratie qu’en celle de coopération pour l’immigration ou de partenariat économique régional, les Etats-Unis sont obligés de changer de paradigme dans leur façon d’agir avec les pays de la Caraïbe et de l’Amérique Latine. Ils sont dans l’obligation d’aller au-delà de l’approche pacotille utilisée jusque-là et s’évertuer à en faire une vraie priorité stratégique dans les domaines économique et diplomatique. En voyant la façon dont le gouvernement américain traite avec les pays de l’Europe, ils sont bien peu les pays de la région qui seraient disposés à se laisser sous-estimer ou à être traités comme des caisses de résonance dont l’unique rôle serait d’endosser aveuglément toutes les positions américaines en échange de pitances (logique de « more for less ») et d’obéir docilement au diktat de leur grand voisin.

Le président mexicain, Andres Manuel Lopez Obrador, annonce déjà les couleurs en choisissant publiquement de s’opposer aux mesures d’exclusion prises par le régime Biden-Harris à l’occasion du 9ème sommet. Ne soyez pas étonnés que d’autres pays voisins lui emboitent le pas et lui attribuent le statut de leader d’une nouvelle fronde anti-hégémonique. Il ne s’agit pas d’un reflexe gauchiste, comme la presse conservatrice américaine aime qualifier ce genre de sursaut, mais plutôt d’un vaste mouvement régional pour exiger plus de dignité et plus de respect de la part de la super-puissance américaine.

*Economiste et Spécialiste en Gouvernement et Admiration Publique
Membre du Haut Conseil de l’Université Publique du Sud-est à Jacmel (UPSEJ)
garyolius@gmail.com