L’Ordre néocolonialiste et impérialiste dans le chaos d’Haïti

Par Gary Olius*

Soumis à AlterPresse le 5 janvier 2021

Autre temps autres mœurs, le trafic illicite de stupéfiants et des armes n’effraie plus le gouvernement américain ; disons mieux, la part du trafic qui se fait à partir des zones exclusivement contrôlées par les gangs armés d’Haïti vers le pays de l’oncle Sam. C’est un simple boulot qu’il faut laisser à la Police Nationale d’Haïti et qui ne nécessite aucune opération militaire spécialisée, d’après Brian A. Nichols, Secrétaire d’État Adjoint aux Affaires des Amériques (Cf : Haïti International Partners Meeting, 17 décembre 2021). Et quelle force de Police ? cette entité gangrenée de la tête aux pieds par la corruption et dont la petite minorité saine (qu’elle contient) est neutralisée et maltraitée par une clique dirigeante qui, elle-même, est manipulée par des forces obscures. Autre temps autres mœurs, une frange significative du système de lobby américain, comme certains ‘Lords’ d’outre-manche, ne regarde plus le bleu non monétisable du ciel et contient en son sein des gens qui ont plutôt le nez dans la poudre blanche, comme pour se ‘faire high’ ou prendre de la hauteur d’une autre manière et, ainsi, mieux servir certains de leurs singuliers clients en Haïti. Autre temps autres mœurs, l’aigle que l’on croyait si distingué entre les oiseaux par sa posture, son acuité visuelle, sa façon de se nourrir et son goût de l’altitude … vole très bas, comme pour se donner le droit de se laisser aller - au besoin - à de petites bassesses, jusque-là inimaginables.

Cet oiseau majestueux et imposant, jadis très respecté par ses congénères, mange à la table des vautours ou des ‘karanklous’. Il ne s’embarrasse plus de scrupule pour partir à la chasse avec eux. La société haïtienne, tel un oiseau-palmiste malchanceux, fait les frais de ce partenariat atypique (aigle-vautour) depuis le tremblement de terre de 2010. Et, pour cause, notre Haïti suit inexorablement le destin que les puissances néocolonialistes ont tracé pour elle et devient de nos jours le lieu géographique du chaos sanctuarisé, contrôlé et instrumentalisé tant politiquement que diplomatiquement. Le but étant de faire peur à nos frères et amis antillais, comme les gentils dauphins de corbeville-les-bains (de la chanson de Gérard Lenormand) qui n’osent plus se baigner à la mer … en toute liberté et indépendance.

Chaos sous contrôle, dites-vous, n’est-ce pas paradoxal ? Peut-être, mais la vérité est que, malgré les apparences et les idées reçues, il y a de ces chaos qui ne sont pas si désordonnés ou si incontrôlables que cela. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler que le grand désordre né de l’extension des foyers de banditisme jusqu’à Laboule s’est culminé à la tragique disparition de l’ancien président Jovenel Moise, alors que les riverains de cette zone avaient les yeux rivés sur la dangereuse progression de la sphère d’influence du gang de ‘Gran Ravin’ et n’avaient pas fini de s’en réjouir de l’opération menée avec l’aide d’étrangers armés contre le chef de Gang Ti Makak (allié du redoutable tandem Izo-TiLapli). La presse haïtienne a vite établi le lien entre ces intervenants et les fameux mercenaires impliqués dans l’assassinat du premier mandataire de la nation haïtienne. Qui sont ces étrangers dont on parlait abondamment sur les réseaux sociaux et dans les émissions de grande écoute en Haïti ? Pourquoi certains se sont-ils retrouvés au bidonville de ‘Jalouzi’ et ont tenté (avec l’aide de leurs complices) de se faire passer pour des médecins cubains, tandis que d’autres ont eu le temps de s’échapper vers la Jamaïque ? Face à de telles interrogations, pas mal de gens pensent qu’il y a entre ‘Gran Ravin’ et ‘Jalouzi’ un isomorphisme si trompeur qu’il a pu plonger les fuyards dans une confusion déroutante …

Qu’on se le rappelle aussi, tout a commencé par la transformation de Martissant en un espace totalement infranchissable, depuis mai 2021, par le duo Izo-TiLapli qui a pourchassé de manière spectaculaire, Krisla, le chef de gang de TiBwa (que l’on disait très proche du Ministère de l’Intérieur). Certaines personnes pourraient dire que tout cela est le fait d’une certaine forme de chaos dont Haïti a le secret. Toutefois, comment décrypter ce banditisme, qui s’est étendu systématiquement jusqu’aux zones huppées de Kenscoff, de Laboule et de Thomassin pour parvenir à l’encerclement total de toute la région métropolitaine, jusqu’à faire en sorte que la nuit du 6-7 juillet 2021 ait pris la majorité des citoyen(ne)s par surprise … ? Sincèrement, rien qu’à y penser, il y a de quoi dormir debout.

Haïti, a tous les grands vents d’occident contre elle et est mal vue de toute part, mais ils sont bien fous ceux qui pensent qu’un attelage aussi mal assorti que celui de ‘l’aigle en déchéance’ et de quelques vautours puisse avoir raison de sa résilience. Elle se relèvera et renaitra de ses cendres ; quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise ! C’est un fait indéniable que dans ce petit pays il y a un manque criant de tout ce qui est essentiel au maintien d’une vie normale, mais c’est aussi un fait irréfutable que les puissances nord-américaines et françaises font tout pour qu’il soit dirigé majoritairement par des nullards, des déviants, des criminels et des narcotrafiquants notoirement connus. A part quelques rares exceptions, depuis Anténor Firmin jusqu’au couple Manigat, les cancres ont toujours gagné les élections avec l’intervention honteuse des Etats-Unis et de la France ; justement pour priver le peuple haïtien d’un leadership éclairé qui pourrait lui faire sortir des ornières de la pauvreté massive et de la misère.

Ces puissances néocoloniales se sentent plus à l’aise avec des législateurs corrompus, sans lecture ni écriture, pour mieux s’assurer d’une marge suffisante pouvant garantir le triomphe de leurs idéaux racistes et impérialistes, en dictant des lois qui sont susceptibles d’embarrasser ou de compromettre le développement socioéconomique du pays. En dépit de la réputation sulfureuse de ces parlementaires, les diplomates accrédités n’ont eu aucune honte à leur serrer la main. Les États-Unis, en particulier, n’ont eu aucune gêne à les recevoir en audience et à les accueillir dans leurs meilleures enceintes, tout comme ils ont accepté d’héberger et de former les mercenaires qui étaient venus accomplir leurs sales missions en Haïti, sans être inquiétés. Et ironie du sort, ce sont ces mêmes Américains, ces Français et ces Canadiens qui sont toujours les plus prompts à décrire la pauvreté, les violations de droits humains, la corruption et le chaos en Haïti ; comme s’il s’agissait d’une réalité viscéralement liée à la condition-raciale-nègre et dans laquelle ils n’ont absolument rien à voir.
Ceux qui connaissent l’histoire d’Haïti savent que les puissances néocolonialistes ne s’embarrassent pas de scrupule pour élever les âneries politiques au rang de méthode de gouvernance,… oui une formule de gouvernance par procuration qui attribue à la triade USA-France-Canada la clé des ultimes décisions en matière politique et électorale pour faciliter le maintien de leur clan préféré au pouvoir et participer – à leur façon - à l’entretien de la corruption systémique, de la pauvreté, du banditisme et du trafic sanctuarisé de la drogue et des armes en Haïti. Le commun peuple n’a pas accès à l’eau potable, à l’énergie électrique, aux logements salubres, à une éducation de base de bonne qualité, au travail et, malgré ces privations, toute forme de subvention pour ces genres de choses est carrément interdite, au nom d’un libéralisme inhumain et sans pitié. Pourtant, on ferme les yeux sur l’argent public qui sert à enrichir les politicien(ne)s qui acceptent de faire allégeance à cet ordre établi ou ce chaos savamment entretenu.

Le système haïtien de gouvernance est formaté, on dirait, pour ne rien concéder aux gens honnêtes et aux patriotes. Il l’est aussi pour instrumentaliser la misère et la pauvreté de manière à ce qu’elles puissent servir de justificatifs à toutes les sales besognes, comme le kidnapping massif, les vols à mains armées, le vote-pour-mille-gourdes et le banditisme légalisé. En fin de compte, le chaos qui en résulte est exhibé sur les écrans des grandes chaines de télé du monde entier pour faire peur aux Portoricains, aux Départements et Territoires français d’outre-mer. A cet égard, le message véhiculé est clair : la quête de l’indépendance politique, tout comme celle de la liberté de pensée, cela se paie très chèrement ; Haïti en est l’exemple vivant … à ne pas suivre. Dans la droite ligne de l’ordonnance de Charles X qui a défini le prix économique à payer par les Haïtien(ne)s pour ce que ce dirigeant raciste considère comme ‘l’insolence de 1804’, la France s’est alliée aux États-Unis pour maintenir Haïti dans une terreur permanente et la singulariser socialement politiquement et diplomatiquement. C’est de cette manière que le chaos haïtien en est venu à porter l’empreinte de l’ordre mondial impérialiste et anti-nègre.

Voilà pourquoi nous disons, à qui veut l’entendre, que la vision classique du ‘chaos incontrôlable’ ne correspond pas à ce qui existe en Haïti, car au cœur du modèle haïtien siège un ordre directif qui saute aux yeux. Si vous êtes encore sceptiques, souffrez que nous vous demandons pour quelle raison la Binuh et les puissances occidentales qui siègent au sein du Core-group, si promptes à trancher sur tous les différends politiques opposant les Haïtien(ne)s, sont restées silencieuses le soir du 6-7 juillet 2021 et ne se sont pas mêlées les pinceaux au moment de faire le choix entre Monsieur Claude et Monsieur Henry et, ce, à chaque tournure que prennent la conjoncture politique et les enquêtes croisées sur l’affaire Jovenel ? Pourquoi n’ont-elles pas eu la moindre hésitation au moment de faire échec à la tentative politique audacieuse du Président de ce qui reste du sénat, M. Joseph Lambert, pour aller occuper le Palais national ?

La posture de ces ayants-droits, en pareilles circonstances, demeurera questionnable aussi longtemps que les Haïtien(ne)s restent paralysé(e)s par la peur, mais à force d’insistance ils seront forcés de fournir les explications auxquelles l’opinion publique haïtienne a droit. Car, le hasard à lui-seul ne saurait expliquer le fait que la formation des mercenaires, les armes qu’ils ont utilisées, l’historique de leurs emplois, entres autres, aient tous le même point commun : les États-Unis. Aux dernières nouvelles, l’un des plus grands suspects dans l’assassinat de Jovenel, le colombien Mario Antonio Palacios, s’est vu attribuer le choix de son pays de détention. Comme quoi, les Américains qui l’ont formé en tant que mercenaire seraient les mieux placés pour le juger et le détenir … oui, ces derniers qui n’ont même pas osé demander son extradition aux autorités de la Jamaïque. Comprenne qui voudra !

Jusqu’à présent, le peuple haïtien est obligé de s’en tenir à la position majoritairement tenue par les médias haïtiens, car, si la description des faits par la presse nationale ou la DCPJ était mensongère, il faudrait s’attendre à ce qu’elle soit contrée par la presse américaine, la CIA ou le FBI. Mais force est de constater que ces deux dernières restent encore confinées dans un mutisme ou un silence qui fait de plus en plus de bruit. Malheureusement pour eux, leur calme olympien a été temporairement troublé par deux journaux américains qui ont - coup sur coup - jeté un pavé dans la marre et ont provoqué une sortie maladroite de plusieurs responsables du gouvernement Biden. Merten et Nichols ne savent plus où donner de la tête et, dans ce contexte post-Jovenel, se confondent entre accords dans les désaccords et une solution policière ou militaire dans la résolution de l’imbroglio politique et sécuritaire dans lequel Haïti s’enfonce de plus en plus.

‘Twou manti pa fon’, le temps joue contre ces grands décideurs et il est stratégique de les attendre de pieds fermes au carrefour des prochaines élections haïtiennes car, pour qu’elles soient réalisables et acceptables, il sera nécessaire d’avoir au moins un CEP crédible, une diminution drastique des cas de kidnapping, la libre-circulation des Haïtien(ne)s sur toute l’étendue du territoire national et le désarmement effectif des gangs armés. L’autre échéance politique qui ne joue non plus en leur faveur est, sans conteste, les élections de mi-mandat des États-Unis. Qui sait si en voulant sauvegarder leurs intérêts mesquins, les responsables susmentionnés ne finiront pas par hypothéquer le mandat de Biden et paver la voie à un retour spectaculaire des Républicains au pouvoir.

D’ailleurs, on ne peut pas dire avec certitude s’ils pourront échapper au questionnement sans concession d’une presse américaine déçue du comportement du régime démocrate dans les dossiers haïtiens et afghans. Depuis les maltraitances infligées aux immigrants à la frontière américano-mexicaine jusqu’à la fuite en catastrophe des soldats américains de l’aéroport de Kaboul, en passant par l’hébergement de certains suspects de l’assassinat de Jovenel Moïse. Déjà, le New York Times et le Washington Post annoncent les couleurs. Ils analysent en profondeur les évènements et tancent sans détour : comment des gens ayant sur eux des indices aussi révélateurs puissent continuer à vivre aux États-Unis sans être inquiétés par la Police américaine ?
Attendons les réponses qui seront fournies par les uns et les autres, lors des débats politiques ouverts. A l’heure actuelle, on est sûr au moins d’une chose : les faits abondent pour prouver qu’Haïti est désormais arrimée au réseau mondial de l’économie criminelle. Drogues et armes de guerre s’échangent dans des sanctuaires savamment aménagés en Haïti sous les yeux attentifs et passifs de nos grands voisins nord-américains. C’est à se demander à qui profite ce commerce illicite non réprimé et aux retombées politiques et économiques, jusqu’à présent, difficiles à évaluer ? On ne sait pas si les électeurs haïtiens auront la possibilité de sanctionner, en toute liberté et indépendance, tous les politicards qui ont contribué à mettre Haïti dans cet état déplorable et avilissant, mais il est fort probable que l’establishment démocrate et le régime de Biden recevront la monnaie de leur pièce aux prochaines élections américaines. Qui vivra…, verra !

*Membre du Haut Conseil de l’Université Publique du Sud-Est (UPSEJ)
Contact : golius_3000@hotmail.com

Photo : Capture d’écran