Haïti-Politique/Sécurité : Le bleu imprenable du ciel de Port-au-Prince

Par Gotson Pierre

P-au-P., 5 janv. 2022 [AlterPresse] --- Les Haïtiennes et les Haïtiens ont été tentés par la comparaison entre le ciel bleu du début de janvier 2022 à Port-au-Prince et le firmament politique et sécuritaire, très nuageux, qui assombrit sans discontinuer le paysage, d’une année à l’autre, selon les informations rassemblées par l’agence en ligne AlterPresse.

« Si l’année 2022 pouvait être aussi belle que le ciel du 1er janvier à Port-au-Prince. Si l’année 2022 pouvait offrir des perspectives aussi claires que le ciel du nouvel an à la capitale », se dit-on.

Ce n’est que de l’espoir exprimé, qui contraste fortement avec la réalité qui s’impose à l’aube de l’an nouveau, marqué encore par le sang et par l’ambiguïté du discours politique, ouvrant sur des perspectives incertaines.

Aucune trêve

La violence meurtrière s’est poursuivie sans aucune considération de date, de la fin décembre 2021 aux premières heures de janvier 2022.

Entre Noël et la Saint-Sylvestre, il n’y a eu aucune trêve des gangs armés à Martissant (périphérie sud), l’un des quartiers les plus meurtris, dans ce cycle macabre, toujours recommencé.

Pas moins de quatre personnes tuées et plusieurs autres blessées par balles, le 27 décembre 2021, dans le quartier de Martissant, où la population paraît définitivement abandonnée à la merci des gangs.

Cela se répète depuis de nombreux mois, et au début de juin 2021, ce sont plus de 8,500 familles qui avaient dû fuir et accepter de vivre dans des conditions inhumaines dans des camps improvisés, pour échapper à la fureur des gangs.

Tout comme au Bel Air (centre de la capitale), autre quartier assiégé par des gangs, où trois massacres ont été perpétrés en octobre 2019, aout 2020 et avril 2021.

Non loin de là, au bas de Delmas, les mêmes gangs ont encore frappé le premier janvier 2022, tuant une dizaine de personnes, selon des informations concordantes.

Et puisque la géographie de la grande criminalité ne cesse point de s’étendre, c’est à Laboule, agglomération surplombant Port-au-Prince à l’est, qu’un inspecteur de police, Dan Jerry Toussaint, a été descendu par des membres de gangs, pourchassés par les forces de l’ordre.

On pourrait ainsi continuer à égrener le chapelet des actes sanglants, et pas des moindres, qui ont endeuillé les familles ces derniers jours. Un mort et plusieurs blessés lors de l’attaque en règle de bandits armés contre une délégation officielle, conduite par le premier ministre de facto Ariel Henry, le 1er janvier 2022, aux Gonaïves (Artibonite, Nord). Le chef de gouvernement avait pris part à une messe à la cathédrale catholique romaine de cette ville, à l’occasion du 218e anniversaire de l’indépendance du pays.

On ne saurait oublier, non plus, les 11 morts, dont un policier national, dans une nouvelle mutinerie, le vendredi 31 décembre 2021, à la prison de civile de Croix-des-Bouquets. La même situation s’était produite près d’un an auparavant dans ce centre carcéral, où, le 25 février 2021, 32 personnes ont été tuées.

Volonté politique

En finir avec la « barbarie terroriste » représente un défi pour 2022, affirme Ariel Henry dans son discours du 1er janvier 2022 au Musée du panthéon national (Mupanah) à Port-au-Prince, martelant que « la peur doit changer de camp ».

Mais, ces paroles s’accompagnent-elles d’une véritable volonté politique de fermer le robinet de sang ? Les autorités seraient-elles prêtes à revoir leur stratégie face à la criminalité, qui déploie ses tentacules apparemment sans limites ? Elle semble profiter de cette impression de vide absolu, ne serait-ce que dans l’absence du moindre signe de compassion de la part des responsables étatiques pour les communautés maintenues sous une pluie de fer.

Dans ce contexte, évidemment, l’avenir politique du pays est enveloppé d’incertitude. Une météo peu clémente, dont on se demande dans quelle mesure est-elle prise en compte dans les priorités annoncées par Ariel Henry pour cette nouvelle année 2022.

Imaginez un processus électoral dans un tel contexte, sans que les élections elles-mêmes ne débouchent sur une crise plus aiguë ?

Il y a certes, dans la bouche du premier ministre de facto, une parole de consensus. Un appel au dialogue qui se renouvelle, mais autour de quel projet ? Sur la base de cet accord, trouvé le 11 septembre 2021, avec une frange de l’opposition, et qui reprend, en quelque sorte, le plan controversé de l’ancien président de facto Jovenel Moïse, ayant défait les institutions et profondément divisé la société ?

Il en faudra peut-être plus pour convaincre d’autres acteurs et notamment ceux de nombreuses entités de la société civile et de secteurs politiques, qui ont paraphé l’accord du 30 août 2021 dit de Montana, prônant une « transition de rupture », mais n’étant, néanmoins, pas en mesure de l’implémenter dans les conditions actuelles.

De même, l’économie n’offre pas de perspectives réjouissantes, comme le reconnaît implicitement Ariel Henry, qui constate la tendance à la dégringolade de la monnaie nationale et une inflation galopante érodant davantage le pouvoir d’achat des ménages.

Même si des défis, en guise de mesures économiques, sont énoncés, comme le combat contre la contrebande et l’accroissement des recettes fiscales sans augmenter les taxes, on présume qu’il n’y aura aucun miracle.

Les souhaits, formés d’une année meilleure, requerraient d’importants efforts de part et d’autre, car la réalité est loin d’être une peinture, où on peut, d’un coup de pinceau, transformer un ciel gris en un ciel bleu, comme celui de Port-au-Prince, dans les premiers jours de janvier 2022. [gp apr 05/01/2022 00:30]