Haïti-R.D. : Les relations haïtiano-dominicaines dans le cadre de la Transition de Rupture

Par Richard Mathelier* [1]

Transmis à AlterPresse le 02 décembre 2021

Introduction

La Coalition haïtienne au Canada contre la dictature en Haïti (Chcdh) a organisé, le 24 octobre 2021, un webinaire sur les relations haïtiano-dominicaines dans le cadre de la Transition de Rupture. Celle-ci est visualisée comme processus nécessaire et irréversible de sortie de cette grande crise, que traverse Haïti depuis déjà quelques décennies. En ce sens, des panélistes ont été choisis en fonction de leur domaine d’expertise et de leur grande connaissance de la question haïtiano-dominicaine, en vue de situer, dans le temps et dans l’espace, la dynamique des relations entre les deux pays.

Ainsi, Sabine Manigat, historienne, sociologue, politologue et militante féministe, Max Puig, homme politique, sociologue et actuellement Vice-Président du Conseil national pour le changement climatique en République Dominicaine et Jean-Marie Théodat, Géographe, Maitre de Conférence à Paris 1 Panthéon Sorbonne, spécialiste en géopolitique, ont-ils été appelés pour participer à cette réflexion, lancée par la Chcdh. Frantz Voltaire, membre de la Chcdh, a rempli le rôle de modérateur à cette occasion.

Avant de présenter le point de vue des différents panélistes, il nous semble opportun de contextualiser, un tant soit peu, les raisons du choix de ce thème.

A.V. Banerjee et E. Duflo (2020) [2] rappelle que, pour Gramsci (1930) :

« La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître ; pendant cet interrègne, on observe les phénomènes morbides les plus variées ».

Cette manière de définir une crise nous semble tout à fait appropriée pour caractériser la situation, que vit Haïti, depuis son éclatement au début des années 1980. Car, il s’agit, au regard de ses manifestations, depuis lors, de l’éclatement d’un système, où les politiques publiques et certainement les politiques économiques n’ont fait qu’exacerber les inégalités sociales, augmenter les clivages sociaux et accélérer la dégradation continue de l’économie. En effet, à chaque moment de cette crise, ce sont des « phénomènes morbides » de toute sorte qui émergent. Au fait, c’est un système qui implose ‘‘pak-an-pak’’ [3] . C’est l’effondrement d’un système, mais pas du pays, qui, certainement, se trouve au fond d’un trou noir, mais n’est pas ‘‘le trou noir de la Caraïbe’’, comme le définit Théodat (2021) [4] .

Ainsi, face à l’ampleur de la crise actuelle, la Transition de Rupture se visualise-t-elle comme mécanisme de sortie de crise, s’orientant vers la mise en place d’une nouvelle gouvernance, de manière à ce que ce soit un point de retournement et non un point d’inflexion, comme ce fut le cas, habituellement, dans les moments de crise, identifiés depuis le début des années 1980. Autrement dit, il s’agit de penser autrement la gouvernance d’Haïti, non seulement à l’interne, mais aussi dans ses relations avec l’extérieur.

Dans ce contexte, il convient de rappeler le point de vue de l’ancien président Leslie Manigat [5], au regard des priorités d’Haïti en matière de relations internationales, soulignant qu’il y a deux ambassades prioritaires pour Haïti, celle de la République Dominicaine et celle de Washington.

En proposant cette réflexion sur les relations haïtiano-dominicaines dans une transition de rupture, l’objectif n’est pas tant de mettre en évidence les difficultés d’une telle relation, eu égard aux récentes déclarations de secteurs politiques d’orientations diverses, ni, non plus, de s’arrêter sur une démarche comparative, à grand renfort de statistique - non moins important - mettant en évidence l’évolution, en sens inverse, des deux pays, mais plutôt de comprendre la position de la République Dominicaine dans ce processus de transition de rupture, entamé en Haïti pour sortir de la crise.

La synthèse est organisée en trois parties : la première présente l’approche des panélistes, la deuxième identifie les nuances ou convergences des approches, tout en rapportant certaines questions et commentaires des participants, en relation avec le thème choisi, et la troisième conclut sous forme d’une question, mettant en évidence le choix de chacun des pays, dans un contexte particulier où il faut visualiser l’avenir des relations haïtiano-dominicaines.

I.- Trois approches pour ‘‘penser autrement les relations haïtiano-dominicaines’’

Cette première partie regroupe l’essentiel des interventions [6] des trois panélistes.

A) L’ambivalence des politiques dominicaines vis-à-vis d’Haïti

Sabine Manigat situe sa présentation, tout en tenant compte de faits historiques, entre questions d’État et questions de sociétés. Elle souligne que, malgré le poids des atavismes et de tout un ensemble de facteurs de conflictualité, entre les deux pays il y a le potentiel d’un autre regard, qui émerge depuis les années 1980. Dans l’identification de cet autre regard, elle se place dans une « posture positive, mais réaliste » pour bien prendre la mesure des enjeux actuels, tenant compte de l’importance de la crise actuelle que traverse Haïti. Deux groupes de facteurs ont été signalés :

1er élément d’importance : la première crise migratoire de 1991. Celle-ci est caractérisée par le rapatriement massif des citoyennes et citoyens haïtiens, ce qui a eu un poids non négligeable sur la politique de la présidence de Jean Bertrand Aristide. Plus tard, en 2005, un incident majeur, connu comme de Hatillo Palma [7] marque encore un tournant non négligeable dans la façon, dont l’opinion publique va être canalisée par rapport à Haïti.

2e élément d’importance : durant cette période (dans les années 1980-1990), les relations économiques entre les deux (2) pays sont en train de se fixer. On constate une croissante inégalité entre les deux pays. « L’envol de la République Dominicaine, fait-elle remarquer, sur le plan de la modernisation, commence dans la décade 1980-1990, alors que la crise s’approfondit en Haïti ».

Si, durant les années 1990, à la faveur de la crise migratoire, il se produit un rapprochement entre intellectuels, universitaires, politiques progressistes, syndicalistes des deux côtés de l’ile, sur le plan des relations politiques et sur le plan politique, tant au cours des mandats de Leonel Fernandez et de Danilo Medina que du mandat actuel du Président Luis Abinader, il est à noter « une sorte de paternalisme croissant et, en même temps, l’agitation de l’épouvantail de l’invasion haïtienne par l’extrême droite dominicaine ». Ces éléments se traduisent par deux attitudes sur le plan politique, souligne Sabine Manigat, à savoir, d’une part, Haïti est un fardeau que la République Dominicaine ne peut pas supporter et, d’autre part, Haïti doit être aidée, vu que la question devient régionale, voire continentale. Dans la seconde posture, la République Dominicaine s’aligne sur le discours des États-Unis d’Amérique. Elle signale que, dans le cas particulièrement du président dominicain actuel, Luis Abinader, un ensemble de positions témoigne, non pas une rupture, mais tout au moins une distance vis-à-vis des politiques de Fernandez et de Medina. Ce fait attire l’attention, vu que le président L. Abinader s’est entouré d’une équipe d’hommes politiques et d’intellectuels, qui, non seulement connaissent bien la situation d’Haïti, mais qui voudraient que les relations entre les deux pays se modernisent.

C’est le constat d’une certaine ambivalence, allant de déclarations faisant état, d’une part, de la nécessité du respect de la souveraineté, comme par exemple ‘‘la République Dominicaine doit respecter la souveraineté et ne peut pas intervenir dans les affaires d’Haïti, sauf en cas de solidarité’’. D’autre part, c’est l’agitation d’une menace migratoire, qui est mise en avant et soulignée de la manière suivante ‘‘Il y a un problème, qui grandit à la frontière, et la République Dominicaine ne peut pas y faire face seule. C’est un problème régional’’. C’est, en quelque sorte, un clin d’œil au discours américain et à d’autres partenaires, dont Costa Rica et Panama. A noter que cette observation est faite, en tenant compte des récentes déclarations du président dominicain devant les Nations unies, et met en évidence ‘‘l’internationalisation de cette question migratoire, au niveau des Caraïbes et de l’Amérique Centrale’’.

S. Manigat conclut sa présentation, en mettant l’accent sur la question migratoire, qui permet de faire ressortir deux façons de voir :

• Une démarche orientée vers ‘‘L’institutionnalisation des relations, les moderniser sans paternalisme, sans subjectivité’’ ;

• Une approche s’appuyant sur la vision de l’extrême droite, qui agite le mythe du ‘‘million idéologique’’.

Elle termine sa présentation en soulignant que ‘‘c’est une très mauvaise idée, de la part de la République Dominicaine, de vouloir organiser une conférence sur le dos d’Haïti’’.

B) ‘‘Du poids de la démocratie formelle et des intérêts économiques : un discours politique’’

Max Puig situe sa présentation dans le cadre de la crise actuelle, eu égard au titre du webinaire, qui cadre les relations entre les deux pays dans un moment particulier. Il considère que c’est la crise d’un système de domination politique et sociale, établie depuis les élections de 2010-2011. Si, durant les dernières années, souligne-t-il, il se produit une généralisation des gangs/groupes ou bandes armées, il se donne en même temps un renforcement du mouvement démocratique populaire en Haïti. C’est un moment de divisions politiques, particulièrement dans l’opposition politique, un moment de débats à propos de la continuation du mandat de la mission des Nations unies. C’est dans ce contexte, nous dit Max Puig, que se produit le magnicide. Parallèlement, au même moment, se donne un changement de politique en République Dominicaine. Dans ce contexte, en réfléchissant aux relations haïtiano-dominicaines, nous dit-il, il est difficile de laisser de côté les relations géopolitiques, c’est-à-dire, de laisser de côté le rôle des États-Unis de même que d’autres pays, en exerçant, notamment, une sorte de tutelle sur Haïti.

Dans ce contexte, Max Puig admet qu’il y a une sorte de tâtonnement et des prises de positions contradictoires, de la part de la République Dominicaine. En ce sens, ‘‘au cours des dernières années, c’est l’acceptation tacite des politiques du gouvernement de Jovenel Moise. De ce point de vue, la position dominicaine s’aligne sur la position des États-Unis, à savoir que le Président Jovenel Moise prépare sa continuité, ou tout au moins celle de son équipe. Et suite au magnicide, il est apparu clairement qu’il ne pouvait pas y avoir d’élections en Haïti’’.

Par ailleurs, si, pour certains secteurs progressistes en République Dominicaine, il semble essentiel que la République d’Haïti trouve sa voie, que sa souveraineté soit respectée, afin que le pays puisse aller de l’avant, pour d’autres, comme les secteurs extrémistes de droite, qui exercent une forte pression sur le gouvernement dominicain, il faut ‘‘internationaliser la situation d’Haïti’’.

Max Puig fait remarquer qu’il y a une volonté, particulièrement des États-Unis, à soutenir un processus de démocratisation formelle. Ainsi, le gouvernement dominicain, s’alignant sur la politique des États-Unis, prend-il parti pour soutenir un gouvernement élu. Pour lui, c’est en fait une régression, qui s’installe depuis les dix dernières années, particulièrement. Le gouvernement des États-Unis, d’autres pays y compris la République Dominicaine ont refusé de voir comment le gouvernement haïtien exerçait sa domination sur la société, à partir des gangs armés.

Pour Max Puig, c’est la crise de ce modèle de domination politique, qui est au centre du problème aujourd’hui. Et il ne voit pas dans cette division politique, signalée antérieurement, comment s’établirait un gouvernement de consensus. Mais, c’est au peuple haïtien de décider ! ‘‘Toutes les propositions, qui pourraient sortir des réunions de la République Dominicaine, de Costa Rica, Panama…,n’auraient pas de suite, sauf le mérite d’attirer l’attention sur la situation haïtienne actuelle’’.

Par ailleurs, Max Puig fait ressortir que les contradictions, qui émanent du discours du gouvernement dominicain, sont le reflet, d’une part, de la pression des secteurs nationalistes extremists, qui agitent la menace de ‘‘l’invasion haïtienne’’, mais aussi de secteurs économiques, de secteurs productifs, qui placent leurs importants intérêts économiques dans les relations commerciales. Pour ces derniers, la stabilité en Haïti est primordial, vu que le pays est, à l’heure actuelle, le principal marché d’exportation de la République Dominicaine, hormis les exportations de la Zone Franche, fondamentalement destinées aux États-Unis.

A) ‘‘Entre menace et opportunité : une lecture géopolitique des relations haïtiano-dominicaines’’

D’entrée de jeu, Jean-Marie Théodat invite à une réflexion sur le décalage de développement, qui existe entre les deux pays, et se propose de dégager une lecture géopolitique de ce décalage. Une analyse à deux échelles, la première visant à visualiser les relations entre deux États et la deuxième, à une échelle plus fine, faisant ressortir ce que ce décalage peut avoir comme conséquences, particulièrement sur les relations, par exemple, au niveau de la frontière.

De cette lecture de la dynamique des relations d’un point de vue géopolitique, deux questions émergent :

• La première : ‘‘Comment rester insensible à l’effondrement d’un pays voisin en tant que chef d’État dominicain ?

• La deuxième : Comment nous, Haïtiennes et Haïtiens, devons interpréter les récentes déclarations du président dominicain, quand ce dernier ‘‘propose que Haïti soit occupée par des forces étrangères, lors d’une rencontre avec des représentants de pays d’Amérique Centrale, en l’absence d’Haïti ?’’

Pour J.M. Théodat, la crise haïtienne représente, pour la République Dominicaine, à la fois une menace et une opportunité. Une opportunité, nous dit-il, au sens que par un effet de contraste la République Dominicaine attire les capitaux étrangers, vu que l’Investissement étranger direct (Ied) se chiffre à plus de 60 milliards et le taux de croissance de la République Dominicaine [8] se chiffre autour de 6% l’an, depuis environ 40 ans. Mais, outre l’attrait de capitaux étrangers, de touristes, la République Dominicaine attire une force de travail jeune, qui, aujourd’hui, est essentiellement composée de jeunes universitaires, de jeunes professionnels, parfois formés dans les universités du pays voisin. Au-delà des chiffres avancés pour souligner ce décalage, Théodat considère qu’il y a un effet de bascule, qui fait que le chaos haïtien draine vers la R.D. des forces vives du pays et également des investisseurs haïtiens qui, vont s’y installer ‘‘C’est une opportunité, parce qu’elle profite, par inertie ou presque, du chaos d’Haïti’’. Avec des exportations, qui tournent autour de 800 à 900 millions de dollars l’an, dépassant même 1,2 milliards de dollars, Haïti est de loin le premier client de la République Dominicaine. Alors qu’au contraire, Haïti n’exporte que 13 millions de dollars par an vers la République Dominicaine. Autrement dit, la République Dominicaine a un besoin existentiel d’Haïti pour faire tourner son économie, en dehors de l’importance de la force de travail, comme souligné antérieurement.

Dans un contexte plus large, Haïti et la République Dominicaine ont ensemble une population de 22 millions d’habitantes et d’habitants, soit aussi peuplée que Taiwan, ce qui signifie un potentiel de développement non négligeable, si et seulement si Haïti arrive à mieux organiser son économie et que les échanges se fassent sous un mode plus formel et non aussi informel, favorisant essentiellement à deux catégories de personnes : les mafieux et les trafiquants. Selon JM Théodat, ‘‘il y a un potentiel pour une économie plus forte, une économie plus résiliente, mais à condition qu’il y ait, du côté haïtien, un redressement’’.

Mais, c’est aussi une menace, au sens que ce décalage, à l’échelle de la frontière, favorise une augmentation de l’intensité des flux mafieux, de contrebande, de trafic d’armes, de drogues et de trafic de personnes entre autres. Mais, il faut aborder la question essentielle : pourquoi un tel chaos ?

‘‘Tant que Haïti continuera de s’enfoncer dans le désordre et que les gangs continueront à faire la loi, il n’y a aucune raison pour que la République Dominicaine cesse de s’inquiéter’’. Ainsi, pour Théodat, tant que Haïti sera dans une zone de turbulence, y aura-t-il des anticipations de déstabilisation chez le voisin et est-il normal que celui-ci s’inquiète.

II.- Nuances…Convergences…ou…Complémentarités…des Approches

Les approches, présentées antérieurement, ont donné lieu, par la suite, à des précisions d’importance. Elles permettent de signaler certaines nuances, mais indiquent également des éléments de complémentarité, pour ‘‘penser autrement les relations haïtiano-dominicaines’’, particulièrement dans un contexte de Transition de Rupture. Nous mettons l’accent sur trois ou quatre points, considérant que d’autres débats devraient avoir lieu, pour bien prendre la mesure des défis, qui attendent les relations entre les deux États, mais également entre les deux sociétés.

1.- Autour de la ‘‘légitimité’’ de la représentation d’Haïti dans les relations internationales

Suite à l’observation de Sabine Manigat, à savoir ‘‘C’est une très mauvaise idée, de la part de la République Dominicaine, de vouloir organiser une conférence internationale sur le dos d’Haïti’’, Jean-Marie Théodat souligne que ‘‘s’il fallait inviter un représentant d’Haïti à une telle réunion, (il) ne voit pas qui aurait la légitimité pour parler au nom de toutes et de tous. C’est le nœud gordien d’un pays qui s’effondre’’, alors que, pour Max Puig, ‘‘Vu le contexte de crise, cette réunion a le mérite d’attirer l’attention sur la situation haïtienne’’.

Des nuances sont apportées par les panélistes, tout au long des échanges. D’un côté, l’expérience historique permet de mettre en doute l’efficacité des interventions [9], d’autant que, si on ne s’aligne pas sur une position favorable à la ‘‘démocratie formelle’’ [10], qui, en quelque part, renforce les structures de domination de pouvoir, qui favorisent ‘‘la loi des gangs’’, il faut prendre en considération l’existence d’autres interlocuteurs [11], qui sont, par ailleurs solides et proposent un autre débat, un débat pour un autre type de gouvernance. C’est le moment, précise S. Manigat, de passer à la Transition de Rupture.

Pour J.M. Théodat, sous un autre angle, la question de la légitimité se pose dans les relations internationales et non au niveau de la reconnaissance de structure non étatique. Autrement dit, au niveau des décisions à prendre entre les États, il n’y a pas d’interlocuteurs. Ce point de vue est également celui de Max Puig, qui souligne, de manière illustrative, ‘‘il est très difficile, dans le contexte actuel, d’établir une interlocution sur des sujets d’importance…comme, par exemple, la question du changement climatique’’. Question prioritaire, sur laquelle certaines précisions ont été apportées, comme nous le verrons plus loin.

Mais, au-delà de ces nuances, les trois panélistes s’accordent sur le fait qu’il faut visualiser les relations entre les deux pays, non seulement entre les États, mais aussi et surtout entre les sociétés.

2.- Autour de la question migratoire [12]

Si ‘‘l’épouvantail de l’invasion haïtienne’’ continue à hanter l’esprit de certains secteurs nationalistes dominicains, la migration haïtienne vers la République Dominicaine a beaucoup évolué. Depuis les années 1986, début des années 1990, constate S. Manigat, il y a une forte mutation, se traduisant, entre autres, par une augmentation de gens de classe moyenne, qui, sur la base d’investissements, ou sur la base d’établissements, pour des raisons familiales ou autres, s’installent en République Dominicaine. Il y a, en quelque part, une classe moyenne haïtienne, qui est en train de se développer en République Dominicaine.

Par ailleurs, la République Dominicaine, pays à revenu moyen, connaît, depuis plus d’une trentaine d’années, une forte croissance économique. Celle-ci, selon Max Puig, est une croissance inégalitaire, avec des conséquences sur la question migratoire. En effet, souligne-t-il, alors que la R.D. accueille de la main-d’œuvre haïtienne, elle expulse de la main-d’œuvre, en particulier vers les États-Unis, vu le bas niveau des salaires. ‘‘La République Dominicaine, nous dit M. Puig, est un pays de migration triangulaire. Cette dynamique conduit à une transformation sociale en République Dominicaine, elle-même’’.

3.- Intérêts économiques et Stabilité politique

Soulignés, à maintes reprises, durant le webinaire, les intérêts économiques de certains secteurs influencent, dans un sens ou dans l’autre, le discours politique dominicain. L’instabilité, le chaos en Haïti favorisent une croissance du déséquilibre des échanges, existant depuis le début des années 1990, déséquilibre très favorable à la République Dominicaine [13].

Mais, au-delà de l’immense déséquilibre noté, de l’importance des transferts sans contrepartie et des Investissements étrangers directs (Ied), qui favorisent la croissance en République Dominicaine, les panélistes s’accordent sur le fait que le pays voisin n’a absolument aucun intérêt à ce que Haïti continue à s’effondrer. Si, à court terme, cette situation profite à la République Dominicaine, à moyen – long terme, cela peut se révéler contreproductif. Par ailleurs, comme il a été mentionné du point de vue du capital, il est de l’intérêt d’Haïti qu’il y ait un secteur privé plus efficace, capable, non pas de se contenter d’un rééquilibrage des échanges commerciaux, mais de stimuler des échanges plus favorables aux deux pays. Ainsi, des relations d’affaires plus saines entre les femmes et hommes d’affaires haïtiens et dominicains seraient-elles plus viables à moyen terme.

4.- Sur la question de l’environnement, un clin d’œil au développement durable

Max Puig, tout en précisant qu’il occupe actuellement de nouvelles fonctions gouvernementales, en tant que Vice-Président exécutif du Conseil national pour le changement climatique [14], fait ressortir combien il est difficile, vu l’effondrement de la structure gouvernementale actuelle en Haïti, d’établir un dialogue sur des sujets fondamentaux, notamment la question du changement climatique. Il souligne ‘‘s’il y a deux pays, qui sont vraiment menacés par la question du changement climatique – même quand ils n’en sont pas à l’origine -, c’est bien Haïti et la République Dominicaine.’’ Il rappelle, en ce sens, que, selon les rapports internationaux, Haïti est le troisième pays le plus affecté par les changements climatiques et la République Dominicaine, le dixième.

Jean-Marie Théodat, pour sa part, suite aux questions posées, met l’accent sur le fait qu’il n’y a pas de frontière pour les crises sanitaires, pour la disparition des espèces animales. Au fait, nous dit-il, du point de vue environnemental, tout ce qui touche Haïti touche la République Dominicaine. Il se sert de deux cas, pour étayer son point de vue :

Le premier, la montée des eaux dans la région des deux lacs, qui, depuis 10 ans, a augmenté de plus de 8 mètres. Les conséquences sont énormes pour les deux pays : pertes de terroir, pertes de terrain agricole, perte d’infrastructures urbaines, etc… Ce problème de remontée des eaux ne peut pas être résolu sans concertation entre Haïtiens et Dominicains.

Le deuxième cas est l’amplification de la déforestation en République Dominicaine, à cause de l’exportation de charbon de bois vers Haïti. Après avoir avancé certaines données sur l’ampleur du problème, il conclut que ‘‘la prise en charge de la question environnementale ne peut pas être laissée aux mains des autorités, vu le poids de la corruption. La question environnementale, liée à la question du territoire, dans l’état actuel, ne peut pas être laisse, d’un point de vue régalien, au niveau des États centraux. La société civile a son mot à dire. D’où l’importance d’un débat, en particulier sur la problématique de l’environnement, dans la dynamique des relations haïtiano-dominicaines.

Conclusion : La République Dominicaine : frein ou partenaire de la Transition de Rupture en Haïti ?

Aujourd’hui, le discours ambivalent des autorités dominicaines semble prédominant. Fortement influencé par des secteurs extrémistes de droite, agitant ‘‘l’épouvantail de l’invasion haïtienne’’, d’une part, et, d’autre part, tenant compte des intérêts économiques de secteurs puissants, tirant, en quelque sorte, des profits extraordinaires,tant du point de vue des échanges commerciaux que de l’accueil de capitaux en provenance d’Haïti, pour ne mentionner que ceux-là, les autorités voyagent d’une attitude ‘‘paternaliste’’ à des déclarations frisant la provocation, voire même teintées de racisme.

Cependant, visualiser non seulement les relations entre les États, mais surtout entre les sociétés, oblige à considérer, d’une part, que ‘‘les dynamiques entre les peuples ne sont pas des dynamiques dictées par des atavismes, auxquels on se raccroche pour justifier telle ou telle posture’’ [15] et, d’autre part, ‘‘La République Dominicaine n’est pas un bloc homogène, monolithique…’’ [16]. Car, si, à court terme, le chaos d’Haïti profite à certains secteurs en République Dominicaine, à moyen-long terme, d’autres positions soutiennent et démontrent que ‘‘la République Dominicaine n’a aucun intérêt que la République d’Haïti continue de s’enfoncer dans le chaos. De ce fait, le développement d’Haïti fait partie de l’intérêt national de la République Dominicaine ’’ [17].

Il convient de mentionner, quelle que soit l’approche utilisée au cours de ce débat, qu’elle soit empreinte d’un certain romantisme, d’une démarche axée sur l’objectivité ou sur la vision de développement durable, il y a un point commun : c’est aux Haïtiennes et aux Haïtiens, et à elles seules et à eux seuls, qu’il appartient de trouver la sortie de crise. La souveraineté et l’auto-détermination du peuple haïtien ne sont en aucun cas négociables .

Faut-il souligner que, du point de vue du développement durable, il importe de bien gérer le court terme, pour arriver au moyen terme et visualiser le long terme ? La République Dominicaine a, ainsi, le choix : se cantonner dans une démarche à courte vue, priorisant les profits actuels, ou adopter, dans le respect, une posture de développement durable, que recommande le moment historique, qui définit aujourd’hui la destinée de l’île.

‘‘Caminante no hay camino, se hace camino al andar...’’ chantait le poète [18]. Ne faudrait-il pas ajouter que c’est dans les temps incertains, provoquant colère et autres, même une tendance à la dévalorisation de soi, qu’il faut justement se relever pour construire l’espoir et grandir. Un auteur inconnu disait ‘‘ C’est quand tu as tout essayé qu’il ne faut pas abandonner… ’’

20 novembre 2021

*Économiste